GENRE : À la Anne with en E. Univers alternatif. Canada, années 1900.

RATING : T. Juste au cas où.

PAIRING : Reylo (Rey / Ben Solo). Il n'y a pas de Kylo Ren dans cette histoire.


1910

Son cœur tambourinait à une vitesse incroyable.

Elle aurait pu jurer que celui-ci s'était métamorphosé en une véritable locomotive, pulsant a toute vitesse dans sa cage thoracique. Ou bien, qu'elle avait dorénavant dix cœurs qui battaient, chacun, à un rythme effréné.

Bien sûr, cette idée était malvenue. Elle se rappelait, sans aucune difficulté, les leçons de sciences avancées que Miss Holdo avait enseignées aux adolescents de la ville de Little Chandreela, qui avait souhaité intégrer l'Université de Moncton, afin de bien préparer leurs examens d'entrées.

Audrey Andor savait très pertinemment qu'elle ne possédait qu'un seul cœur.

Cependant, cette métaphore, à l'instar de ce doux mot, était d'une mélancolie inespérée.

Si un être humain possédait dix cœurs, était-il, alors, capable d'aimer dix fois plus que la plupart des humains? Cette idée était d'un romantisme…

La jeune femme imagina, sans aucune difficulté, Lucinda, une jeune femme à la chevelure noir corbeau et possédant cette anomalie biologique et qui devait, alors, se poser devant un dilemme ô combien épique : se plier devant le bien commun de faire avancer la médecine ou s'enfuir avec…

Comment pourrait-il se nommer? Ignatius, tiens.

Ou s'enfuir avec Ignatius, son âme sœur, et vivre par la même occasion de multiples histoires – mais hasardeuses – qui les mèneraient jusqu'au bout du monde! Elle pouvait visualiser, sans aucun effort, son héroïne, debout sur le mât d'un bateau dont la destination serait le port de Faro, en train de faire ses adieux aux côtes du Nouveau-Brunswick ainsi qu'à sa douce amie, Victorine, ses cheveux dans le vent et un mouchoir rouge sang à la main, le regard rempli de nostalgie en se rappelant leurs aventures d'enfances.

Cette image était si tragique, et à la fois, d'une beauté époustouflante.

Finn lui avait longuement parlé de Faro, cette ville portuaire du Portugal. L'insulaire, qu'elle avait rencontré à Montréal, lui avait longuement parlé de ses nombreux périples en Europe – à sa demande. Il lui avait décrit cette cité comme étant paradisiaque et, bien que les descriptions du voyage étaient plutôt simples, l'esprit romanesque de la jeune femme avait facilement imaginé des paysages majestueux et des châteaux de marbre de rose se dessiner sur le fil de l'horizon.

Des noms de lieux aussi poétiques comme Faro ou Portugal ne pouvaient être donnés à des endroits infâmes. Ils ne pouvaient que revêtir une splendeur étincelante. Audrey avait rêvé de l'eau turquoise et des couchers de soleils enchanteurs pendant de nombreuses semaines.

Et, la jeune femme, distraite par toutes ces idées qui affluaient dans ses pensées, avait cessé de marcher dans l'allée qui devait la mener jusqu'à l'avant de la salle.

Audrey n'entendit pas que le bruit des applaudissements, qui avait précédé l'annonce de sa prestation, avaient cessés. Les murmures s'élevèrent dans la salle de séjour des Phasma face à son immobilisme. La majorité des gens, qui provenaient de la bourgade de Little Chandreela, l'observait avec moquerie – ils étaient habitués à un tel comportement de la part de la fille adoptive des Andor. Alors que les autres invités d'Edgar et de Gwendolyne la regardaient curieusement : pourquoi cette jeune femme s'était-elle arrêtée en plein milieu de la salle et arborait cet air rêveur?

« Audrey! » chuchota Kaydel, assise non loin de l'allée. « Audrey! » Elle l'interpella un peu plus fort. « Rey, enfin! »

La jeune femme de dix-neuf ans tourna légèrement la tête et croisa le regard de sa meilleure amie. Ses sourcils froncés et sa mine inquiète l'exhortait silencieusement à poursuivre son ascension vers la scénette qu'on avait aménagée. L'élégance de son amie, dans sa robe d'un rose vif, lui rappela ce qu'elle faisait à l'instant même et la peau laiteuse de Rey se teinta d'un rouge pivoine quand elle réalisa que tous les regards convergeaient vers elle et la scrutait méticuleusement.

Les doigts de sa main droite se resserrèrent sur les précieuses feuilles qu'elle tenait fermement, alors qu'elle jetait un coup d'œil sur les personnes assises aux côtés de Kaydel. Porphyre – Poe – Dameron, le mari de la blonde ainsi que leur ami d'enfance, tenait la main de son épouse et observait Rey avec espièglerie. Ses parents adoptifs, Jynnie et Cassian Andor, étaient assis aux côtés du couple et Leia Solo se tenait à l'extrémité de la rangé.

À côté d'un siège vide.

Il n'était pas là.

Rey détourna la tête, refusant de s'attarder trop longtemps dans cette position inconfortable et, surtout, sur cette déception.

Il devait avoir autre chose de plus intéressant que de venir la voir, elle, après deux ans d'absence. Il était passé par-dessus de tout ça. Forcément. À quoi s'attendait-elle? Si elle devait être honnête, Rey s'attendait à ce qu'il soit là et qu'il lui sourit de la même manière qu'il l'avait fait lorsqu'ils avaient dansé au mariage de Kaydel et de Poe.

Dur retour à la réalité.

La jeune femme décida de se concentrer uniquement sur ses proches, qui s'étaient déplacés pour elle. Même Finn, Jannah et Rose, ses trois nouveaux amis qu'elle avait rencontré dans la métropole, l'avaient accompagné dans ce périple. Aucun des trois n'avaient eu un geste de recul devant les regards méfiants que leur servaient les habitants de Little Chandreela. Cependant, même s'ils faisaient mine de ne pas se laisser impressionner par la circonscription des locaux, ils avaient été réjouis par l'accueil chaleureux de Jynnie et Cassian, qui avaient acceptés, sans hésitation, que ces trois étrangers habitent temporairement dans leur maison. La chaumière aux coquillages comme la surnommait Rey.

Elle prit une grande respiration, alors que ses pieds reprirent leur marche presque solennelle. Sa main libre lissa la belle robe jaune soleil que Cassian lui avait offerte pour l'occasion puis toucha nerveusement son chignon. Audrey s'autorisait à laisser paraître sa fébrilité que dans ces petits gestes anodins, en apparence. Alors qu'elle atteignit les premières rangées, elle prit une deuxième grande respiration.

Elle devait se calmer. Elle n'y survivait jamais, sinon.

La jeune femme atteignit, enfin, le devant de la salle de séjour. Puis, elle gravit les quelques marches, qui séparaient le parquet de la scénette : Audrey remarqua avec ravissement qu'elle devait soulever légèrement sa magnifique robe – aux manches bouffantes – qu'elle portait afin d'escalader le petit escalier.

Comme toutes ses héroïnes!

Rey secoua la tête. Elle devait restée concentrée. C'était impératif.

Elle se mordilla la lèvre inférieure et se rendit jusqu'à l'imposant piano à queue des Phasma et prit place sur le banc. La pianiste déposa les partitions sur le lutrin de l'instrument – bien qu'elle connaissait la Sonate qu'elle avait choisi d'interpréter, par cœur.

C'était la première fois que Rey revenait à Little Chandreela depuis qu'elle avait été admise au prestigieux Conservatoire de musique de Montréal. Et, d'une certaine manière, la jeune femme voulait absolument démontrer l'étendue de ses nouveaux apprentissages : un pied de nez à tous ceux qui s'étaient moqués de l'orpheline – de l'erreur de la nature – qu'elle était.

Jynnie lui aurait sévèrement dit que c'étaient des pensées bien vaniteuses qu'elle avait.

La jeune femme avait longtemps hésité entre le programme d'enseignement intensif de l'Université de Moncton – qui lui aurait permis de se consacrer à ce rêve d'enfance de devenir écrivaine – et devenir pianiste de formation. Contre toute attente, elle avait choisi le chemin le plus complexe. Lorsque Mme Hux, la commère de Little Chandreela, avait appris la décision d'Audrey, elle avait martelé Jynnie qu'ils courraient à leur perte d'encourager ce genre de profession inconvenante. Pourtant, jamais les Andor avaient remis en cause la décision d'Audrey.

Jamais.

Certes, parfois, Rey regrettait sa décision. Elle n'avait plus le temps d'écrire. Sa famille et ses amis lui manquaient. Le vent salin du Nouveau-Brunswick et ses paysages côtiers lui manquaient. Et, surtout, il lui manquait.

Ses doigts caressèrent les touches blanches d'ivoire du clavier et ils amorcèrent une lente danse, valsant entre les dièses, les bémols et les bécarres.

Son pied appuya sur les pédales, ajoutant un timbre plus riche aux blanches qui amorçaient la mélodie. Si la jeune femme avait sursauté la première fois qu'elle avait joué sur un piano à queue devant le bruit grave et précis que l'instrument produisait – alors qu'elle avait joué toute son enfance et son adolescence sur le vieux piano droit désaccordé que Lyra Erso avait laissé en héritage à sa fille – elle y était, dorénavant, habituée.

Son cœur pulsait au rythme de la Sonate de Chopin qu'elle jouait.

Son cœur, ses dix cœurs, ne lui appartenaient plus. Son esprit non plus, d'ailleurs.

Ils fusionnaient avec la musique qui s'échappait du piano et s'égaraient avec la mélodie dans chaque centimètre de la salle silencieuse, qui écoutait avec gravité, chacune des notes qu'elle jouait.

Audrey avait cette omnisciente impression de flotter dans la pièce entre chaque croche et chaque ronge qu'elle produisait. Elle pouvait percevoir chaque atome, chaque poussière que la mélodie atteignait en plein cœur.

Elle ferma les yeux pendant que sa main droite amorçait un périlleux decrescendo, changeant d'octave pour un plus grave. Sa main gauche statuait, toujours, dans ses mouvements répétitifs de la clé de fa donnant une nouvelle tonalité à la sonate.

La jeune femme ne sursauta pas lorsqu'un bruit de porte coupa le mutisme de l'assemblée. Rey l'accepta de la manière que si elle ne faisait qu'un avec ces nouveaux sons : les chuchotements interrogatifs, les bruits de bottes crissant sur le parquet, le bruit d'une chaise raclée sur le sol. Ils étaient tous contradictoires avec la douceur du morceau qu'elle interprétait et pourtant, elle laissa son esprit coulé dans cette mélodie et atteindre ce nouveau venu, sans se déconcentrer. Elle se l'interdisait formellement. Désormais, elle se confondait dans cette âme nouvelle : les frontières entre son esprit et le sien étaient obtus, voir décousus. Rey s'y obligeait.

Ne pas perdre pied.

À l'instar de toutes les fois où elle se perdait sur les notes d'un clavier, Audrey n'existait plus : il n'y avait de la place que pour la musique. Elle se perdait dans les touches, préparant calmement les prochaines manœuvres plus difficiles du morceau et fronça les sourcils face à la concentration que l'exercice exigeait.

Pourtant, alors qu'elle se sentait aussi solide que le roc face au niveau de maîtrise qu'elle faisait preuve, Audrey senti cette angoisse qu'une seule brise surgisse et l'amène à s'effondrer sur le clavier.

Sa tête dansa, accompagna, ses mains dans les crescendos vers la finale du mouvement adagio de la sonate. Puis, elle attaqua, avec une tendre mélancolie, la fin. Comme si tu avais des doigts de fées, Audrey, lui répétait sans cesse Miss Mothma, sa professeure. Ses doigts s'immobilisèrent, enfin.

De nouveau, elle eut la sensation que son cœur pulsait frénétiquement, défiant éhontément les limites du corps humain. Sa respiration approchait l'apoplexie. Un vide, un néant, se formait dans son ventre, dans ses poumons et dans ses entrailles devant l'émotion qui résonnait dans ses pensées face à la suspension qu'avaient entraînées les dernières notes de musique.

Rey aurait pu en pleurer. Une fièvre traversait chaque molécule de son être, la séparant de tous les individus avec lesquels, elle avait eu l'impression de se confondre, quelques minutes plus tôt.

Ce fut le tonnerre d'applaudissements qui la ramena à la réalité.

Sa tête se releva et un sourire éclaira son visage. Un immense soulagement étreignit tout son être, caressant de façon bienveillante sa colonne vertébrale. Chaque invité, ou presque, s'était levé de sa chaise afin de l'acclamer. Audrey se leva, tout en s'appuyant sur le piano, tremblante par l'effort demandé, et exécuta une petite révérence de remerciement.

Quand elle se releva, de nouveau, son regard percuta de plein fouet celui de l'arrivé tardif. Il se tenait, désormais, aux côtés de Leia Solo. Et Rey Andor aurait pu reconnaître ces yeux de la couleur des onyx et cet éclat de défi n'importe où. Elle se sentie happée, aspirée, engloutie.

Après deux ans, il la regardait toujours de la même manière. C'était inespéré. Et, son regard ne se détacha pas du sien. C'était au-dessus de ses forces.

Elle aurait pu en remercie le ciel, les anges, le Père Céleste.

Il était là. Malgré tout ce qui avait pu se passer.

Benjamin Solo était là.