En écrivant ceci, je me suis demandée à plusieurs repris si la chronologie (et le propos de la fic en général) était crédible, donc si possible, j'aimerais avoir des avis. À propos du titre, j'en ai cherché longtemps, et "Succession" m'aurait semblé tout aussi approprié alors que je l'avais déjà attribué et que je ne me voyais pas le changer. Au pire, je dirais que c'est parce que c'est une suite.
Le papier était encore le même. À l'époque, quatre ans plus tôt, l'annonce avait fait grand bruit, sans surprise. Essun s'en souvenait encore tant cela n'avait pu passer inaperçu. Le retour de Dessler, plus d'une vingtaine d'années après sa mort présumée, avait complètement bouleversé la société de Gamilas qui s'était reconstruite sans lui. Malgré toutes les frictions dont Essun avait entendu les échos, la femme espérait encore que ce ne soit que temporaire. Après tout, l'homme- facilement âgé d'une cinquantaine d'années- n'avait toujours pas d'héritier- pas légalement, en tout cas. À ce jour, la princesse Liria, fille ainée de la reine Yurisha, était donc la seule héritière au trône. Avec un petit rire, peut-être désabusé, elle montra l'annonce à Jakob. L'adolescent répondit par la grimace à laquelle elle s'attendait.
-Je n'ai jamais demandé à ta mère comment elle avait réagi, à l'époque.
-Mal, révéla Jakob. Je me demande si elle quittera un jour Yagil, maintenant.
-Et... Penses-tu que tu regretteras? De ne pas être resté?
Elle fixa l'adolescent dans les yeux. Il ne détourna pas la tête. Il ressemblait étrangement à son père, mais il avait le teint pâle, grisâtre, et les oreilles pointues de sa mère- traits qui, Essun le savait, n'auraient aucune chance de passer inaperçus. Mais Jakob avait choisi lui-même de venir… et ne devait avoir aucune envie de rentrer maintenant, avec ses parents en colère.
-Non, répondit l'adolescent, bravache.
-Tu as du caractère. Ou tu es complètement stupide.
-Comment peux-tu dire que je suis anormal? Comment peux-tu dire que ce n'est pas ton espèce, l'anomalie?
La femme sourit, amusée.
-Je n'en sais rien. Mais malheureusement, ce n'est pas ce genre de pensées qui t'aidera à t'intégrer une fois là-bas.
L'adolescent garda un bref instant de silence, les yeux baissés. Essun ne put réprimer un sourire. Il était mignon, comme ça, n'empêchait. Un petit elfe sorti des contes. Elle se demande un instant s'il pouvait avoir installé cette pensée en elle et conclut finalement que non. Jakob et sa fratrie lisaient allégrement les pensées des autres mais semblaient à peine comprendre comment fonctionnait ce sens.
-Tu ne me laissera pas, pas vrai? demanda-t-il finalement en relevant la tête.
Essun sourit encore. Elle n'était pas dupe: s'il prétendait être reconnaissant et pouvait effectivement avoir un béguin pour elle, elle ne pouvait que constater que c'était avant tout l'envie de partir qui avait motivé Jakob. L'envie de vivre par lui-même les récits qu'il entendait couramment jusque dans la bouche de ses parents. À son âge, on ne réalisait pas les conséquences. Et après tout, Essun n'était pas sa mère.
-Bien sûr que non, répondit-elle.
Et puis, aussi égoïste cela pouvait-il être envers la famille de Jakob, elle était plutôt reconnaissante de ne pas avoir à faire le chemin inverse seule. Lorsqu'elle vit dans les yeux de Jakob- les yeux violets de sa mère et de son grand-père- qu'il commençait à comprendre, elle s'obligea à sourire une dernière fois. Pas tant pour le rassurer que pour… Pour… Elle fit machinalement rejouer dans sa tête la comptine apprise de sa bouche, celle qui prêtait des vertus aux couleurs, en repensant au collier de fantaisie qu'elle portait désormais.
-Tu as hâte de revoir Gamilas? fit Jakob avec dans la voix une prudence inhabituelle.
Elle cessa aussitôt.
-Honnêtement, je n'en sais rien. Ma famille m'a manquée, bien sûr… mais pour le reste, je ne sais pas.
Il opina.
-Crois-tu que ce sera différent? demanda-t-il ensuite, sous-entendant à cause de sa présence.
Essun hésita. Elle n'avait pas reçu assez de nouvelles pour avoir un avis clair sur la question, mais… malgré tout ce qu'elle avait pu entendre sur les années qu'il avait passées au pouvoir, malgré l'état réel de ce qu'était l'empire de Gamilas pendant son règne… pendant tout ce temps, il désirait vraiment que son pays soit florissant. Et c'était ce qu'il était devenu. Et s'il avait eu le temps de constater que les deux reines et le nouveau gouvernement en place avaient bâti quelque chose de stable à défaut de grandiose… peut-être l'accepterait-il.
-Je préfère avoir confiance.
-C'est bien de te voir optimiste, releva Jakob.
-Ta mère avait raison, répliqua Essun en se rallongeant. Tu es un vrai monstre.
Il rit à son tour. Il ne paraissait pas le moins du monde vexé.
Le voyage durait au dessus de deux mois. Ce serait une brève accalmie avant de rentrer à la maison. En attendant, Essun refusait d'être inquiète.
