Hermione leva la main, doigts recourbés dans l'intention d'y frapper, puis laissa choir son bras, sa détermination s'effilochant. Par réflexe, elle vint frotter son épaule meurtrie ; la douleur en avait disparu, mais il restait comme un fantôme de blessure, un rappel constant de ce qui c'était passé cette nuit-là.

Les cauchemars lui interdisaient d'oublier, de toute façon.

La sorcière inspira longuement l'air frais de la fin d'après-midi. L'été était là, resplendissant dans ses couleurs vives, vertes et jaunes, dans le bruit des grillons et d'autres insectes. Hermione trouvait que ces odeurs de terre cuite par le soleil, la beauté des ciels étoilés, l'air chaud sur son visage, les arbres qui bruissaient de vie animale, tout était grotesque. Irréel. Quelques feuilles voletèrent comme des flocons verts, rapides, presque flous. Elle chassa avec brutalité la pensée d'un jeune homme qui avait autrefois aimé l'été et qui riait comme le bruissement des feuilles, et frappa à la porte avec violence, comme si elle avait pu défouler sa rage entière en la réduisant en petit bois.

Une silhouette vint lui ouvrir, et elle songea que malgré elle, la folie l'avait gagné.

Les cheveux roux étaient longs, les tâches de rousseur fleurissaient sur la peau pâle. Mais les yeux étaient différents, frangés de longs cils, et noisette au lieu d'être bleus.

Entre, Hermione. Rémus, elle est là !

La jeune femme brune pénétra, à pas raides, machinalement, dans la petite cabane. La politesse de Ginny était distante, presque froide. Hermione s'immobilisa dans l'une des deux pièces de la petite maison, un grand salon où trônaient des piles innombrables de livres, noyant le reste des meubles. Une petite cuisine rutilante était là, dans un coin près de fenêtres donnant sur la forêt alentour. Elle devina que l'unique porte donnait sur une chambre. Un bruit lui fit lever les yeux, mais elle ne put répondre au doux sourire triste de Rémus alors qu'il approchait à petits pas de vieillard. Ils avaient tous soufferts de la dernière bataille, et de leur gigantesque échec. Tant d'innocents, de braves, de héros avaient vu leur sang ruisseler sur les sols indifférents d'un monde cruel. Elle secoua la tête, repoussant encore une fois toutes ses pensées pour se focaliser sur l'instant. Mais la présence de Ginny l'avait destabilisée, et Hermione avait du mal à remettre de l'ordre dans ses idées.

Assis-toi, Hermione. Ginny, peux-tu nous faire du thé ? Et si nous avons encore de ces délicieux biscuits au gingembre que tu nous avais fait, la dernière fois ...

La sorcière brune s'avança mécaniquement jusqu'à un siège, dont elle retira très poliment les parchemins, les déposant à ses pieds comme s'ils étaient en verre fragile. Ginny s'activait à présent, farfouillant ici et là comme un petit oiseau sauvage. Les prunelles d'Hermione suivait ses gestes, estomaquée de l'aura ordinaire qui se dégageait de ce spectacle.

Tu as maigri, Hermione. Mais je pense en deviner la raison. Puis-je ... la voir ?

C'était poli, courtois, très caressant, très doux. Elle eut l'envie violente de refuser, animal qui renâcle devant un inconnu trop sûr, trop confiant, trop aimable. Il y eut un silence, très long, puis elle leva fièrement le menton et dégagea sa chemise et son pull pour dévoiler sa pâle épaule où les os saillaient. La trace de la profonde morsure était encore là, gravée à vie, tatouage barbare d'une bestialité qu'on lui avait imposée.

Rémus hocha la tête, lentement. Avait-il remis en cause les paroles de Sirius ? Qu'avait-il raconté, d'ailleurs ? Hermione inspira ; tout cela était pour son propre bien. Rémus avait apprit depuis des années à faire avec sa bête intérieure. Il connaissait les ingrédients pour la potion qui le rendait innofensif. Et avec les ennemis qui rôdaient, Rafleurs, Mangemorts, il était plus pratique d'envoyer Hermione chez le seul loup-garou de l'Ordre du Phénix. Même s'il n'en restait que des ruines. Les résistants avaient volé en éclats, quand Harry, Ron, Molly étaient morts. Voldemort avait vaincu, il avait torturé et capturé le monde entier sous sa coupe maléfique.

Et Greyback l'avait mordue.

Ce souvenir qui s'imposa en elle, l'odeur fauve de la bête sur elle, la terreur pitoyablement humaine et enfantine du monstre de la nuit, la douleur immonde qui la paralyse sous le poids, sous la morsure du mangemort hybride. Tout son être qui se cabre, alors qu'elle perdait presque conscience, le goût de son propre sang mêlé à autre chose sur la langue. Elle réalisa qu'elle serrait les poings, une main crispée sur ses vêtements continuant d'offrir à la vue appitoyée de Rémus sa marque de louve-garou. Ils avaient attendu, un mois, un seul. On l'avait enfermée solidement, et elle s'était transformée. Sirius lui avait tout raconté. Des mots francs, sans miel pour les enrober. Et à présent que la seconde pleine lune approchait, on l'envoyait au loin, pour le bien de ceux qui restaient - si peu déjà. Sa nouvelle condition l'avait plongée dans une apathie terrible, et elle n'était plus que l'ombre d'elle-même. Elle avait tout perdu, et elle avait du mal à se dire que seulement deux mois étaient passés. Deux mois, moins de cent jours, depuis que Harry s'était effondré sur le son de ce rire lancinant, serpentin, machiavélique. La tignasse rousse de Ron où le sang se voyait pourtant parfaitement.

Comment Ginny pouvait-elle siffler une mélodie si tranquille, alors que la quasi entiéreté de sa famille avait été annihilée par les éclats magiques d'émeraude des Mangemorts ? Hermione attrapa la tasse qu'on lui tendait, fumante et odorante ; elle en avala le contenu par réflexe plutôt que par envie. A présent que sa cicatrice était cachée, elle se sentait un peu mieux, à moins que ce ne fut la chaleur brûlante de la tasse qui ne chasse la noirceur de son âme.

Tu veux un gâteau ? demanda Ginny d'une voix calme, tendant devant elle un plateau où se dressaient de jolies formes de feuilles, appétissantes sans aucun doute, d'un joli brun doré. Il s'en échappait un effluve de gingembre, fort et goûtu. Hermione, devant la réalité de sa situation, devant le ridicule de leur vie de parias, jeta le plateau à terre d'un geste méchant. Elle aurait aimé écraser du talon les pâtisseries, secouer Ginny, lui hurler dessus. Connaître son secret pour garder le sourire et sa détermination. Elle se sentait s'effilocher comme des lambeaux de brume ; elle s'était dressée sans le vouloir, sans s'en rendre compte, et elle faisait face à Ginny. Elle avait grandi, mais sûrement pas depuis deux mois ; elle n'avait eu d'yeux que pour Harry et Ron, avant la bataille. Depuis quand Ginny avait-elle ces rides sur le front ? Des cernes sous les yeux ? Une lueur si maternelle dans ses prunelles brunes ? Hermione se sentit coupable, humiliée, honteuse, et se rassit sans rien dire. Ginny ramassa calmement les gâteaux, les épousseta puis posa le plateau entre Rémus et Hermione et s'éloigna pour vaquer à ses occupations. Ce manque de réaction fit vibrer la corde tendue en Hermione : elle devait savoir pour sa nouvelle nature d'hybride, et elle avait pitié, pitié de ses transformations douloureuses, de sa condition d'exclue, peut-être même pitié de sa maigreur effrayante, de son visage fantômatique. Que pouvait-elle faire naître d'autre chez autrui que ce sentiment de voir un animal abandonné et famélique ?

Cesse. Le mot n'était pas un ordre, mais un conseil amical, elle le sentait, et parce qu'elle le sentait, elle se braqua contre lui, désir rebelle et bestial dont elle eut honte. Je sais ce que cela fait. J'ai été mordu bien plus jeune que toi, te rappelles-tu ? Je comprends ta lutte interne, cette rage qui te fait trembler, au moindre propos. C'est pour cela que tu es ici, tu le sais. Sirius ne t'as pas écartée des derniers résistants, mais il l'a fait pour ton bien. Tu es assez intelligente pour le reconnaître, j'espère. Cette facette de toi, le loup ne peut la dévorer, dit-il avec un clin d'oeil qui n'était guère concluant. Tu as sûrement une masse de questions à poser, et parce que tu es énervée, déçue, sous le coup de l'émotion, attendons demain. La pleine lune n'est que dans cinq jours, et nous avons encore du temps pour nous préparer à cela. Je devine cependant que tu voudrais connaître la raisonde la présence de Ginny chez moi. C'est bien simple : quand Sirius et moi nous sommes séparés après le terrible évènement, Sirius a rassemblé les survivants, continue de mener des actions, et je me suis installé ici pour aider ... d'autres hybrides, persécutés par les Mangemorts. Ginny est mon assistante.

Idiote pensée que celle qui vint à Hermione : pourquoi Ginny, et non moi ? Elle ne voulait même pas tout cela. Mais elle la sentait, en elle, comme Rémus l'avait sous-entendu ; la louve, derrière chaque mot, chaque pensée, animale et cruelle. Elle ne voulait pas de cette bête dans sa conscience, et pourtant elle remuait, la faisait changer chaque jour un peu plus. Hermione se promit de mieux se tenir : Rémus n'invectivait personne, ne criait ni ne renversait de plateau. Ne valait-elle pas mieux que ce qu'elle était devenu, l'ombre d'elle-même ? Plus facile à dire qu'à faire. Mais elle pouvait commencer simplement.

Quand Ginny l'amena à la chambre, où trois couchettes avaient été préparées, Hermione se tourna vers elle, déposant d'un geste nonchalant le sac où quelques affaires auxquelles elle tenait se trouvaient.

Pardon, Ginny.

Elle se faisait l'impression d'une enfant devant sa soeur aînée. Pourtant, elle était sincère ; jamais un tel éclat ne lui serait arrivé, autrefois. C'était plutôt Ginny, l'impulsive des deux. Peut-être qu'elles partagèrent cette pensée, car la rousse eut un petit sourire en coin qui rappela douloureusement Ron à la sorcière brune, au point de lui crever le coeur.

Tu n'as rien à te faire pardonner.

Et Ginny lui serra doucement la main après l'avoir attrapé furtivement. Hermione eut envie de pleurer ; depuis sa morsure, elle n'avait plus touché personne, faisant peur aux survivants, aux derniers résistants. Elle se sentit fondre sous le simple contact de doigts chauds et amicaux, mais elle laissa partir Ginny, relâcha sa main, et alla s'allonger pour pleurer sur tout ce qu'elle avait perdu.

Et sur tout ce qu'il lui restait encore à accomplir.


Bonjour à toutes & tous !

Voilà une fanfiction qui me trottait en tête depuis quelques temps, et quoi de mieux qu'un confinement pour se remettre à écrire des histoires sur cet univers si génial ?

Je profite de cette petite annonce pour déclarer que les chapitres sortiront le lundi et le jeudi, afin de garder une certaine régularité dans les sorties.

N'hésitez pas à donner vos avis, négatifs ou positifs, tant qu'ils sont constructifs !

J'espère que vous avez apprécié ce petit chapitre.