Bonjour ! Je vous propose une histoire basée sur un constat simple : le Lucky Charm ne peut réparer toutes les conséquences des batailles de Ladybug et Chat Noir, et la relation de nos deux protagonistes pourrait en pâtir. Pour information, la première phrase et l'univers m'ont été imposés. Bonne lecture !
(Anti) Héros
— Est-ce que tu me détestes ? Dis quelque chose enfin !
Ladybug continuait de filer devant lui sans se retourner. Depuis qu'ils avaient quitté le théâtre de leur dernière bataille, elle traçait son chemin sur les toits de Paris sans lui prêter attention malgré tous ses efforts pour enclencher le dialogue. Il peinait à garder le rythme : la jeune fille lui imposait une cadence effrénée. Ses mouvements raides et secs, son port de tête crispé, son mutisme obstiné, tout témoignait de la colère qu'elle ressassait.
Chat Noir la fixait du regard, le coeur serré. A chaque question sans réponse, son absence de réaction lui enfonçait un nouveau poids dans la poitrine, et il commençait à manquer d'oxygène, gêné par l'étau qui lui broyait la gorge. Il aurait préféré ses insultes plutôt que son silence glacial. Il allait tenter une nouvelle approche, mais sa camarade birfurqua brusquement sur le boulevard Sébastopol sans même prendre la peine de vérifier s'il la talonnait toujours. Il se renfrogna : décidément, sa partenaire se moquait bien de son état, comme d'habitude.
Il devrait connaître la chanson, à force : la grande Ladybug ne s'embarrassait pas de son avis. Elle décidait de tout : leurs objectifs, leurs tactiques, leurs discussions, leur relation. Il n'avait jamais son mot à dire. La similitude de leurs rapports avec cette course poursuite le frappa : elle partait devant tandis qu'il essayait tant bien que mal de suivre à l'aveugle la direction qu'elle lui imposait sans jamais la rejoindre. Elle ne se laissait jamais rattraper de tout façon.
Au fur et à mesure que ces pensées spiralaient dans sa tête trop lourde, une sourde colère crispait ses épaules et ses mâchoires. Il en avait plus qu'assez de se faire balader comme un gentil petit animal de compagnie qu'on boude quand il urine sur le tapis. Quoiqu'en pense sa partenaire, il n'avait pas agit à la légère cet après midi et elle ferait mieux d'en tenir compte.
— Je n'avais pas le choix, lâcha-t-il amèrement.
Le frisson qui secoua l'échine tendue de Ladybug lui procura une satisfaction malsaine. Au moins, elle l'entendait. Il manqua pourtant de la percuter quand elle s'arrêta net au milieu du toit ; il recula de quelques pas, étourdi, alors qu'elle se tournait enfin vers lui. Derrière son masque, ses beaux yeux bleus si limpides d'ordinaire avaient la couleur d'un soir d'orage : leur azur était parcouru d'une violente tempête qui l'assassinait d'un éclair accusateur.
— Bien sûr que tu avais le choix, Chat Noir, cracha-t-elle. Ces gens sont morts !
Elle frémissait de rage. Leur différence de taille l'obligeait à lever la tête pour le dévisager : pourtant elle s'était plantée devant lui avec une telle volonté qu'elle le toisait de toute sa hauteur. Après avoir tant espéré une réaction de sa part, le garçon se heurta de plein fouet à son visage obtu. Plus encore que le sens de ses paroles, c'était son ton impitoyable qui l'acculait devant les conséquences de ses actes ; or chaton acculé sort ses griffes.
— Je ne pouvais pas tous vous sauver, répliqua-t-il sèchement. C'était eux ou toi !
— Ça aurait dû être eux !
— Tu es Ladybug ! Si on avait perdu ton Miraculous, comment j'aurais pu arrêter l'akuma ?
— Oh non, gronda-t-elle sourdement en lui enfonçant sèchement son index dans la poitrine. Oh non, ne te donne pas le beau rôle, Chat Noir. On sait tous les deux très bien pourquoi c'est moi que tu as choisie.
Le justicier resta muet sous le choc, la langue soudain sèche. Il se figea, la bouche entrouverte, trop sidéré pour que son bagou infernal ne reprenne le dessus. Cette accusation lui comprima violemment le coeur : comment pouvait-elle insinuer qu'il avait égoistement choisi la dame de ses pensées ? Dans le feu de l'action, il n'avait pas songé une seconde à ses sentiments pour sa coéquipière. Il avait réagit d'instinct et cela n'avait aucun rapport avec sa passion pour la jeune fille… du moins, voulait-il le croire.
Renâclant avec mépris devant le garçon stupéfait, Ladybug s'était retournée, prête à reprendre sa route. Elle s'était toujours doutée que l'inclinaison de Chat Noir finirait par avoir des conséquences désastreuses, et avait tenté de le mettre en garde. Pourquoi ne l'avait-il pas écoutée !
Sa colère s'était glacée pour lancer cette phrase affûtée comme une lame de rasoir, mais elle sentait que le feu de sa poitrine s'embrasait à ces pensées. La présence de Chat Noir lui brûlait les nerfs. Ce beau parleur vantard avait fait l'erreur de trop, et il ne voulait même pas admettre ses torts alors que les cadavres étaient encore chauds : c'était plus qu'elle ne pouvait supporter. .
Alors qu'elle s'élançait, espérant l'abandonner sur place, son partenaire se secoua et cria derrière elle.
— Ce n'est pas vrai !
La course poursuite reprit, encore et toujours. Si le duo œuvrait en parfaite symbiose quand il combattait les akumas, dès la fin de la mission la fission des deux coéquipiers s'opérait. L'adrénaline abattait le mur qu'ils sentaient entre eux. Pour une raison qui leur échappait, ils n'arrivaient pas à se comprendre en dehors du feu de l'action, surtout quand ça touchait de près ou de loin à leur amitié bancale.
Derrière elle, Chat Noir continuait de l'apostropher malgré son manque de réactivité. Son ton gagnait franchement en agressivité, surtout quand on le comparait à ses plaintes geignardes un quart d'heure plus tôt.
— Tu crois que je voulais ça ? Tu crois que je ne m'en veux pas ?
Ladybug s'arrêta net. La voix de Chat Noir s'était brisée sur le dernier mot, et son timbre déchirant avait soufflé sa colère comme un fétu de paille. Elle fit volte-face, étonnée et vide de rancoeur. A sa grande surprise, son ami lui tournait le dos, à quelques pas. Il avait visiblement arrêté de la suivre, et l'aurait certainement laissée partir si elle avait continué sa route. Près du bord du toit, il fixait Paris qui grouillait malgré l'heure avancée, immobile comme un marbre. La clameur qui montait de la rue Saint-Denis en contrebas contrastait sinistrement avec son silence brutal.
— Chat Noir… tenta-t-elle d'une voix inquiète en approchant une main de son épaule.
Il se déroba avec un mouvement d'humeur, mais la jeune fille avait aperçu le frisson qui le secouait de la tête aux pieds. Ladybug se mordit la lèvre : quoiqu'elle en dise, elle n'aimait pas quand son partenaire se taisait. C'était dans ces moments là qu'il fallait l'écouter, dans ces moments là qu'elle dépassait les bornes, dans ces moments là qu'elle avait avait plus tort que lui. C'était le signal d'alarme qui l'obligeait à admettre qu'elle était injuste. Elle inspira profondément et essaya de se souvenir des dernières paroles de son acolyte.
— Chat Noir, je sais bien que tu n'as jamais voulu ce qu'il s'est passé. Je sais que tu t'en veux...
Répéter les paroles de son coéquipier lui permettait de les comprendre, de les intégrer, de les accepter. Elle reconnaissait leur légitimité et celle des sentiments qu'il exprimait. Elles réveillaient au fond d'elle un écho : aucun d'eux deux n'avait souhaité un tel gâchis.
— Ce n'est pas facile d'accepter ses erreurs, reprit-elle.
— C'est facile pour toi, Ladybug. Tu ne te trompes jamais, tu es tellement parfaite !
La voix du garçon avait claqué sèchement, pétrie de fiel et de sarcasme. La jeune fille frissonna, prit l'attaque de plein fouet. Un regain de colère lui tordit l'estomac, reflua jusqu'au coeur, monta jusqu'au bord de ses lèvres, mais elle se força à ravaler sa bile. Chat Noir la disputait rarement, très rarement, trop rarement peut-être, aveuglé par ses sentiments. Il fallait que le félin soit véritablement meurtri pour sortir ses griffes. Elle ne pouvait pas s'arrêter à la forme sans essayer d'en déchiffrer le fond.
Après tout, il pointait une vérité : il n'était pas le seul élément faillible de leur tandem. Ils étaient une équipe ; leur stratégie reposait sur leur duo et c'était la cascade de leurs actes coordonnés qui aboutissait au résultat, succès comme échec. A la source du dilemme de Chat Noir, il y avait sa capture. Si elle n'avait pas été prise au piège par leur ennemi, jamais son partenaire n'aurait eu besoin de la secourir au détriment des otages.
Ladybug tenta de déglutir avant que sa gorge ne soit trop serrée pour laisser filtrer sa salive. La boule qu'elle sentait grossir dans son cou devenait douloureuse à force de se resserrer à chaque pensée. Elle sentait l'animosité reprendre possession de ses intestins et les tordre avec rage. C'était la colère initiale, la première qu'elle avait ressentie avant de la tourner vers un exutoire, une hargne mêlée de rancoeur et de dégoût : la colère contre elle-même.
— C'est ma faute, articula-t-elle d'une voix étranglée. Si j'avais été plus prudente…
Elle ne parvint pas à achever sa phrase, mais il n'en fallait pas tant pour deviner le chemin toxique que prenaient ses pensées. Chat Noir se mordit furieusement la joue en se maudissant : est-ce qu'il avait sciemment réveillé les démons de Ladybug par pure méchanceté ? Loin de le soulager, son accès d'acrimonie laissait un arrière-goût amer sur sa langue de vipère.
— Désolé, c'était gratuit, murmura-t-il en se tournant vers elle.
Il la découvrit contractée, les bras anxieusement noués autour de la taille, les dents serrées. Il n'eut pas le courage d'esquisser une accolade qu'elle repousserait, comme d'habitude.
— On en a déjà parlé, Ladybug. Même en te donnant à fond, tu ne pourras pas toujours tout contrôler. Ce n'est pas possible.
Il l'entendit distinctement déglutir. Ils avaient suffisamment de fois répété cette conversation pour qu'il anticipe sa réponse et ne la prenne de court alors qu'elle ouvrait la bouche.
— Tu fais ça mieux que personne. Ce n'est pas pour rien que tu as reçu un Miraculous. Tu es la meilleure héroïne dont Paris pouvait rêver.
Il détourna les yeux, amer.
— Mais parfois, être le meilleur, ça ne suffit pas.
Il avait sauté sur le parapet et s'y était accroupi pour échapper au regard qu'il sentait soudainement peser sur lui. Honteux de cette fuite, il rassembla son courage pour exprimer clairement sa pensée et éviter un quiproquo.
— Ce n'était pas une erreur, Ladybug, mais je regrette quand même ce que j'ai fait.
Il avait un instant oublié sa propre peine devant celle de son amie, mais l'étau qui comprimait son cœur se resserra de plus belle. Il avait fait le bon choix, il en était persuadé. Peu importe comment il retournait la mission dans son esprit, il arrivait toujours à la même conclusion pour épargner le plus grand nombre d'innocents : il devait abandonner les otages.
— Même avec la certitude d'avoir sauvé des centaines de vie, il n'était pas sûr d'assumer le remord d'un tel sacrifice.
Derrière lui, sa coéquipière l'observait en silence. Sa silhouette ramassée découpait son profil obscur sur les lumières de la capitale comme une tâche d'encre sur la toile trop vive de la citée insouciante. La ligne de ses épaules semblait alourdie par une chape de plomb, le poids de ces cadavres qu'il avait été forcé d'endosser. Elle ne pouvait pas l'obliger à continuer à porter de telles responsabilités.
— Chat Noir, tu sais que si tu rends ton Miraculous, personne ne te le reprochera.
— Tu voudrais que je raccroche ?
Sa voix tremblait. Il avait répondu précipitamment, comme si elle l'avait prise de court alors qu'il soupesait cette éventualité.
— Moi, non, avoua-t-elle. Mais tu en as le droit. Prend le temps d'y réfléchir.
Chaque mot, prononcé pourtant d'une manière détachée, lui écorchait la langue. Elle se forçait à garder un ton calme et neutre, mais son cœur battait la chamade. Elle n'était pas sûre de pouvoir assumer leur mission sans le soutien de son ami. Bien sûr, le maître pourrait confier le Miraculous du Chat à un autre partenaire, mais cela ne serait plus pareil. Aucun de ses autres alliés ne lui apportait le même sentiment de sécurité et de confiance que son coéquipier.
Chat Noir faisait pensivement tourner sa bague autour de son doigt. Son silence n'en finissait plus et devenait inquiétant lorsqu'enfin il se fendit d'une œillade complice.
— Vu le nombre de fois où je t'ai interdit de ranger ton yo-yo au placard, je ne peux plus partir.
La jeune fille sentit un sourire éclairer malgré elle son visage soucieux, le cœur encore lourd pourtant allégé de la crainte de perdre son partenaire. Une étincelle pétilla brièvement dans ses yeux bleus lorsque Chat Noir étouffa un gloussement amusé. Cependant, ce bref instant de complicité, même s'il les soulageait, ne pouvait occulter la gravité de la situation. Le visage du justicier se referma peu à peu avant qu'il ne reprenne son observation de la citée. Sa camarade, silencieuse, se plaça à ses côtés pour contempler à leurs pieds la rue Saint-Denis noire de monde malgré l'heure tardive. A leur gauche, la rue Rambuteau défilait en perspective : sur l'écran géant qui y était placardé à l'approche des Halles, des images de la tragédie du jour défilaient en continu.
— Tu crois qu'ils m'en veulent ? murmura-t-il.
Le cœur de Ladybug se pinça à cette éventualité. Sa main trouva naturellement sa place dans la chevelure doré de son partenaire. Par habitude, elle gratta la racine des oreilles de son costume en basculant sa tête contre son flanc.
— Je ne sais pas, Chaton.
Elle aurait voulu ajouter quelque chose, mais les mots mourraient sur sa langue. Elle aurait aimé lui rappeler l'allocution de Monsieur Bourgeois qui les dédouanait, ou encore les remerciements des rescapés. Cependant, les deux justiciers ne pourraient pas reprocher aux familles des défunts de rejeter la faute sur eux. Peut-être que Chat Noir n'était pas prêt à recevoir ces accusations de face.
— Tu veux que je présente seule nos condoléances à l'hommage publique de demain matin ? parvint-elle à demander.
Il secoua faiblement la tête, sans répondre. Il comprenait parfaitement que le plus dur était à venir, et que faire face aux proches en deuil serait une épreuve encore plus rude que le dilemme qui l'avait déchiré. Après avoir été si longtemps les héros de la ville, le revers de bâton pouvait s'abattre sur eux dans les prochaines heures. Lui qui mettait son orgueil à plaire et à se sentir aimé, il lui faudrait tout son courage pour résister à la facilité et ne pas abandonner. Alors il puisait ses forces dans cet instant de répit, dans cette étreinte de Ladybug qui les unissait tous les deux face au reste de Paris qui après les avoir adoré pourrait les haïr.
Fin
Merci d'avoir lu ! S'il vous prend la fantaisie de me laisser une review, j'y répondrais avec plaisir par MP. Bonne continuation !
