Le prologue et le chapitre 1 ont été écrits pour la première fois en mai 2017, et réécrits plusieurs fois depuis. Ce résultat me plaît. J'aime l'idée de cette fic et j'espère qu'elle vous plaira. Bonne lecture !


Prologue - Une terre désolée


Un monde mourant tentait désespérément de lutter contre son destin. Il se raccrochait à ses dernières bribes de vie, de toutes ses forces. Aucun relief ne venait accrocher le regard. Seule une terre aride s'étendait à perte de vue, abîmée par des craquelures béantes qui témoignaient de sa soif atroce. Un arbre unique, vestige d'une époque prospère, s'efforçait de résister. Son écorce sombre partait en lambeaux et faisait écho à la soif de la terre. Il se tenait voûté, ses branches nues tendues vers l'horizon ou affaissées vers le sol, comme s'il soutenait seul le poids de ce monde.

Il n'y avait pas d'horizon. Une brume d'un noir absolu dissimulait le ciel. Elle rampait, engloutissant les étoiles et se déversant sur le sol, ne laissant aucune issue. Une faible parcelle de ciel demeurait visible, un îlot d'étoiles survivantes qui semblait d'ores et déjà condamné. Quelques mètres au-dessus du sol, en-dessous des astres visibles, le monde baignait dans l'étrange clarté d'un jour terne.

Un lion vint se percher sur l'arbre, le museau tourné vers la brume vorace. Elle gagnait du terrain à chaque instant. Le bout de sa queue s'agita avec angoisse. Son monde disparaissait sous ses yeux et il n'y pouvait rien.

Il descendit d'un bond. Ses muscles protestèrent lorsqu'il se réceptionna sur le sol trop dur. Un grognement de douleur s'échappa de ses babines. Il se redressa avec difficulté. Chacune de ses blessures le brûlait. Elles étaient de plus en plus nombreuses. Elles semblaient apparaître sans raison. Il avait l'impression qu'aucune parcelle de son pelage n'était épargnée. Ces blessures lui rappelaient ses combats les plus ardus. Sauf qu'à la suite d'un combat, il finissait toujours par guérir. Là... il ne savait pas. Il n'avait jamais rien vécu de tel. Même l'aura qui l'enveloppait habituellement était éteinte, à l'image de son monde, qui avait été plein de lumière et de vie.

Il n'avait pas besoin de fermer les yeux pour se représenter son monde tel qu'il était avant. De nuit comme de jour, les étoiles brillaient de tous leurs feux et réchauffaient son pelage. La terre s'enfonçait sous ses coussinets. L'herbe bruissait contre ses flancs. Le vent murmurait continuellement, chantant avec la verdure. Quand il rugissait, le vent se renforçait et provoquait des tornades. Maintenant, même le vent s'était tu. Il ne restait que le silence. Un silence terrible, vide, qui s'insinuait partout et qui étouffait son monde. Un silence dangereux qui l'avait isolé des autres. Il ne les entendait plus. Il ne les ressentait plus. Il y avait seulement un vide.

La présence des autres lui manquait. Ils ne passaient pas tout leur temps ensemble. Ils n'arpentaient pas les mêmes territoires, après tout. Mais leur lien allait au-delà de l'espace et des mots. Chaque lien avait une intensité, une puissance et une saveur différentes. Ils étaient uniques. Ils apparaissaient dès leur première rencontre et se renforçaient au fil de leurs interactions. Ils leur permettaient de s'appeler, même à de longues distances. Cette présence continue avait disparu. Il ne ressentait aucun des autres. Pas même l'adversaire qu'il avait si souvent affronté et qu'il était parvenu à égaler.

Le Lien aussi – le plus important de tous – commençait à s'estomper. Ça n'aurait pas dû pouvoir arriver. S'il disparaissait, eux aussi. De l'autre côté du Lien, se trouvait la moitié de leur âme, leur ancrage à l'autre monde. L'être qui se tenait à l'autre bout du Lien pouvait bloquer la connexion – ça lui était arrivé, une fois, et ça avait été une expérience désagréable qu'il ne désirait pas revivre – mais la présence se faisait toujours sentir, même quand il ne pouvait l'atteindre. Mais le vide commençait à remplacer le Lien et, pour la première fois de son existence, il avait peur. Réellement peur.

Il devait agir. Vite.

Le lion adressa un regard de défi à la brume. Durant sa brève observation, elle avait progressé, dévorant la terre et les étoiles, se trouvant seulement à quelques foulées de lui.

Il n'avait pas le temps de s'apitoyer sur son sort. Il se mit à avancer à une foulée régulière, mais prudente. La situation était urgente mais il ne pouvait pas se précipiter. Ce monde lui était devenu étranger. Ce n'était plus son territoire. Il devait être empli de pièges. Des ennemis pouvaient surgir de n'importe où pour l'attaquer.

Ses griffes se déployèrent. Il retroussa ses babines. Des ennemis. Ici. C'était intolérable.

Il s'immobilisa. Un parfum familier était parvenu à ses narines. Il prit une profonde inspiration. Ciel nocturne, poussière, feu primitif. Étoile. Le parfum était réel, presque tangible. Il surpassait de peu l'odeur du monde qui s'effondre mais il était bien là.

Le lion regarda autour de lui. Personne n'était apparu dans ce paysage désertique. La brume le talonnait. Il ne restait plus qu'une poignée d'étoiles dans le ciel. Il pouvait embrasser l'intégralité de son monde d'un seul regard. Il n'y avait rien d'autre que lui. Pourtant, l'odeur était bien présente.

Un mouvement à la périphérie de son champ de vision attira son attention. Il se retourna vivement, les crocs à découvert, prêt à l'attaque. Son agressivité redescendit brusquement. Une plume d'un blanc terne gisait sur le sol, immobile, à une foulée de lui. Elle était éteinte, comme les étoiles au-dessus de sa tête. Le lion n'aimait pas cela. Cette plume aurait dû irradier de lumière et étinceler de reflets bleutés.

Le lion se pencha. Il la prit délicatement entre ses mâchoires. Il ne pouvait pas l'abandonner ici.

Quand il se redressa, l'obscurité s'était resserrée autour de lui. Il balaya son environnement du regard. Il ne lui restait plus une seule issue. La brume avait envahi chaque parcelle de leur monde. Il n'y avait plus une seule étoile dans le ciel. Il n'y avait plus de ciel. Même la terre avait disparu.

Il était piégé.

Lorsque les ténèbres le touchèrent, le Lien disparut et il sut que plus personne ne pourrait l'entendre.


Fin du prologue