Bien le bonjour ! On commence donc ce défi avec l'OS du lundi 23 mars, le jour rouge ! Et, ça fera plaisir à certaines personnes de ma connaissance, il s'agit d'un Camilo... Bonne lecture !

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Avant la chute.

Paris, 25 juin 1791...

Avec un soupir de satisfaction, Milo enfouit son visage dans la chevelure rouge sang de son amant qui lisait, allongé à plat ventre sur son lit, et savoura son parfum. Calmement, Camus plaça son marque-page, referma son livre et se retourna, prenant son amour dans ses bras. Allongés ensemble, ils restèrent de longues minutes immobiles, serrés l'un contre l'autre.

- Mauvaise journée ?
- Très.

Silence de nouveau. Camus jouait avec les mèches blondes de son amant, qui respirait doucement, les yeux dans le vide.

- Vous devriez partir, vous savez.
- Vraiment ?

Milo se redressa, son regard animé par une colère soudaine :

- Oui, vraiment ! Qu'attendez-vous, idiot ?

Il fit une pause, espérant une réponse qui ne vint pas.

- Le roi s'est enfui, il y a cinq nuits... reprit-il avec lassitude. On l'a reconnu, rattrapé, ramené aux Tuileries, sous les huées.
- Vous y étiez donc, mon ami ?
- ... Oui, j'ai raccompagné la famille royale depuis Varennes. Sous les ordres de Bayon et Romeuf.
- Les héros de la Garde nationale de Paris, interrompt Camus avec ironie.
- La reine a bien failli être lynchée à notre arrivée aux Tuileries, poursuivit Milo en ignorant l'intervention. La monarchie est morte, Camus.

Le jeune homme eut une petite moue :

- Ce n'est pas nouveau. La monarchie est morte depuis qu'il y a une Assemblée nationale dans notre patrie. Mais je ne vois pas ce que cela peut bien avoir à faire avec moi.
- Camus, mon amour...
- C'est moi.

Milo soupira :

- Arrêtez, ce n'est pas drôle.
- Bien, bien.
- Mon amour, vous ne devez pas rester à Paris.
- Allons ! Un petit baron de rien du tout, sans terre, sans pouvoirs à la Cour ! Je ne possède guère que ma bibliothèque.
- Ainsi que cet hôtel particulier, et une résidence vers Versailles. Vous restez noble, peu importe votre discret soutien aux plus modérés de nos députés. Et surtout, vous restez royaliste.
- Ah ! Est-ce un crime ?
- Pas encore. Mais cela va le devenir. Je... Camus, le vent est en train de tourner. Je ne pourrais pas vous protéger.

Son amant se tourna vers lui, un étonnement sincère peint sur son visage :

- Mais voyons, Milo... Je n'ai jamais attendu cela de vous...

Il fronça les sourcils, puis pâlit. Une pensée terrible venait de lui traverser l'esprit. Et si...

- Mon ami ! s'exclama-t-il avec une certaine angoisse. J'espère que vous n'avez jamais cru que j'aurais pu vous approcher pour...
- Bien sûr que non ! Jamais...

Milo secoua la tête et enlaça son amant.

- Jamais. De toute façon, nous nous connaissons depuis bien trop longtemps. Ne dites pas de bêtises.
- Je suis déjà royaliste, c'est assez d'idioties dans un seul homme ?

Le blond rit :

- Exactement.

Un silence suivit, un confortable silence. Les deux se blottirent l'un contre l'autre, prenant le temps de se retrouver. Ils ne s'étaient pas vus depuis quelques jours, depuis que Milo avait quitté précipitamment Paris, histoire d'arrêter la famille royale en fuite. La dernière bêtise de Louis XVI, estimait Camus. Fervent partisan d'une remise en ordre monarchique, le jeune homme se montrait pourtant particulièrement critique à l'égard du dernier roi de France, qu'il jugeait trop mou, trop laxiste. Rien que cette histoire d'Assemblée nationale constituante... Il aurait fallu l'écraser il y a deux ans, juste après sa formation, puis clôturer aussitôt les États Généraux. Voilà qui aurait réglé le problème. Mais non, le souverain avait tergiversé, hésité, puis décidé de ne rien faire. Très vite, les nobles avaient commencé à émigrer.

Camus avait lui aussi prévu sa fuite, depuis juillet 1789 même. Cependant, il ne cessait de repousser le moment du départ. Déjà, partir signifiait abandonner sa bibliothèque, ses précieux livres. On ne pouvait s'exiler avec tous ses biens, peu importait la somme que l'on investissait dans ce but. Surtout, Milo ne l'accompagnerait. Son amant était un idiot, révolutionnaire convaincu, qui aurait eu sa place sur les bancs de l'Assemblée nationale - s'il avait été plus beau parleur, évidemment. Mais Milo, contre toute attente, était un taiseux, peu disposé aux grands discours, aux grands débats d'idées. Alors il était devenu soldat. Et il était bien sûr hors de question qu'il déserte, émigre hors de France, surtout pour aller se réfugier dans l'électorat de Trève sur lequel régnait l'oncle maternel de Louis XVI.

Alors Camus était resté. Pour Milo. Dans le fol espoir que toute cette folie ne soit qu'un cauchemar, une sarabande infernale mais irréelle, qui se dissiperait au matin. Seulement, chaque jour qui passait, l'aube l'accueillait avec indifférence, sans sonner le glas de ce dérèglement du monde.

- On commence à parler de mesures pour enrayer la fuite des nobles, chuchota soudainement Milo, bien trop préoccupé pour se laisser aller.

Il était inquiet, si inquiet. S'il n'était qu'un petit sous-officier de la Garde nationale, il était connu comme un révolutionnaire convaincu, plutôt proche des sans-culottes, et obtenait à ce titre nombre d'informations sur ce qui bouillonnait dans la cervelle des députés. Or, ceux-ci commençaient à s'agacer de voir ces riches familles nobles quitter le territoire avec tous leurs biens et capitaux, véritable saignée économique. Et la fuite royale n'arrangerait rien, attisant la haine populaire comme politique contre la monarchie et toute personne y étant liée, aux premiers rangs desquelles les nobles. Milo avait la glaçante impression que des têtes ne tarderaient pas à tomber...

- Bientôt, il sera impossible de partir de France, continua-t-il à plaider. Vous devez partir maintenant, mon amour. Tu dois partir maintenant, répéta-t-il.

Le vouvoiement l'agaçait. Si le tutoiement n'était guère élégant, guère digne de lui ou de Camus, il marquait mieux l'urgence et la proximité, celle qui régnait entre eux comme celle du danger qui se rapprochait de son amant.

- Je ne veux pas vous quitter, répondit Camus en tortillant une mèche rouge entre ses doigts, son regard se fixant partout, sauf sur Milo. Je ne veux pas être seul.

Il releva la tête, plongea ses yeux dans ceux du blond :

- Viens avec moi.

"Oui", pensa très fort Milo.

- Non, répondit-il en déglutissant douloureusement. Impossible. Nous sommes en train d'écrire l'Histoire, de construire un nouveau monde, et je veux en être.
- Même sans moi ?

Le blond grimaça, brusquement furieux. Camus n'avait pas le droit de lui demander ça ! C'était parfaitement déloyal ! Comment pouvait-il lui demander de choisir entre lui et ses convictions ? Comment osait-il ? Mieux valait ne rien répondre. Sinon, ils allaient se chamailler, se disputer, et Milo ne voulait pas gâcher un de leurs moments.

- J'ai aussi entendu des choses, lança brusquement Camus.

Il frissonna. Milo resserra son étreinte.

- J'ai entendu dire que bientôt, on arrêterait les nobles, sans exception.

Une pause. Un long soupir. Pour la première fois de la soirée, Camus est ouvertement angoissé. Cela fait frémir le blond. Il tente de se garder son calme. Il n'a rien entendu de tel, la dernière fois qu'il a participé à une réunion des sans-culottes. La source de son amant n'est probablement pas très fiable. Souriant, un peu rassuré, il le lui dit. Camus fronça les sourcils, se tourna vers lui :

- Je suis la source. Milo, c'est ce qui a été hurlé dans les rues de Paris, et notamment sous mes fenêtres.
- Mais le silence a été ordonné ! "Quiconque applaudira le roi sera bâtonné, quiconque l'insultera sera pendu" !
- Je sais. Et je suis certain que sur le trajet du cortège royal, cet ordre a été à peu près respecté. Seulement... Sans Roi, sans Dieu... oh, Milo ! Combien de temps avant que tout cela ne finisse en bain de sang ? On nous hait.

La détresse qui transparaissait dans la voix de Camus déchira le cœur de son amant.

- Tu dois partir, finit-il par dire.

Il n'a rien trouvé d'autre. C'est si difficile de trouver les mots. Camus perdait son monde, pendant et parce que lui bâtissait le sien.

- Seul.

Ce n'était pas une question. Heureusement. Milo aurait été incapable d'y répondre.

- Je suis fatigué, Milo, si fatigué...

Quelques larmes coulèrent sur les joues pâles. Tous deux se rapprochèrent encore plus, s'agrippant au corps de l'autre comme à un rocher lors d'une tempête. Camus enfouit son visage dans le cou de son amant.

- Je ne veux pas partir...

Là encore, aucune réponse n'était attendue. Maladroitement, Milo lui caressa la tête, espérant le réconforter, emmêlant ses doigts dans les mèches rouges.

- On devrait dormir, finit-il par dire.
- Oui. Dormons.
- Demain est un autre jour.

La phrase était banale, faussement profonde. Pour une fois, Camus ne dit rien. D'habitude, il aurait déjà lâché un petit commentaire incisif. Mais ce soir, cette nuit, c'était différent.

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Paris, 26 juin 1791...

Au petit matin, Milo s'éveilla, dérangé par les rayons du soleil que les rideaux entrouverts échouaient à filtrer. Machinalement, il se retourna, prêt à se rendormir dans les bras de son amant.

Ses yeux s'ouvrirent grand. Quelque chose avait changé. Le lit était froid. Il était seul.