Le bruit des pas qui résonnait dans l'allée sombre était régulier. Ce n'était pas une course effrénée, mais un rythme presque métronomique. Une cape noire visible seulement par intermittences disparut complètement au tournant d'un immeuble.

N'importe qui dans cette même allée, à cette heure-là, aurait resserré les pants de sa robe pour bloquer le froid et l'atmosphère peu avenante. Néanmoins l'homme encapuchonné continuait à avancer, le dos droit et le regard fixé sur une porte : la dernière, au bout de la ruelle. Il s'arrêta juste devant, laissant le silence emplir les lieux. Il détailla minutieusement la vielle porte en bois, ses yeux suivant les rainures. Puis il ferma les yeux, une seconde tout au plus, et au moment où il les rouvrit sa main toqua trois fois contre le bois vieilli. L'écho des coups eu le temps de résonner à peine quelques instants avant que la porte grince, annonçant son ouverture.

La tête d'un homme apparut dans l'encadrement — les cheveux mi- longs, bruns, le nez droit et des yeux d'un noir profond. Le visage pâle resta de marbre pendant un court instant avant de se torde en une grimace étrange, d'où apparaissait clairement la surprise avant de reprendre un air impassible. Il ne s'attendait pas à le voir ici. Il s'effaça pour le laisser rentrer.

— Que veux-tu ?

Toujours posté près de l'entrée après avoir refermé la porte, la silhouette avança pour se positionner juste devant l'homme qui venait de lui poser une question. Ses mains, blanches, sortirent de sous sa cape et firent glisser la capuche sur ses épaules, dévoilant des cheveux blond presque blanc qui créaient un contraste avec la noirceur de l'habit. Ses mains continuèrent à descendre pour déboutonner la cape avant de la laisser tomber au sol. Le blond, beaucoup plus jeune, releva son visage inexpressif et tendit son bras droit vers l'avant tout en remontant la manche de sa chemise noire, dénudant ainsi complètement l'intérieur de son avant-bras. Les prunelles du brun ne lâchèrent pas cet avant-bras avant de longues minutes, puis elles firent deux aller-retour rapides entre le bras et le visage du jeune homme.

— Quand ? Demanda le plus âgé, brisant le silence.

— Hier matin, répondit l'autre, la voix posée.

Les épaules du brun s'affaissèrent soudain, et il murmura comme pour lui-même :

— Draco, je suis désolé, j'aurais dû...

Le blond avait baissé son bras, le laissant glisser contre son flanc et ne lui laissa pas le temps de finir.

— Severus, je ne suis pas là pour ça, je veux que tu me mettes en contact.

Ledit Severus se redressa aussitôt, se confectionnant une expression plus lisse.

— Que veux-tu dire ? C'est notre maître qui te dira ce que tu dois faire...

— Tu ne comprends pas Severus, si j'ai accepté de recevoir la marque ce n'est pas pour être son esclave… Je veux que tu me mettes en contact avec la Lumière.

Silence. Severus invita le plus jeune à s'asseoir sur un fauteuil au salon, et d'un claquement de doigt fit chauffer de l'eau dans la bouilloire pour le thé. Elle se mit à siffler, avant de léviter jusqu'à la table basse placée entre les deux hommes. Le plus âgé les servit, complètement immobile. Sortilège informulé même pour les tâches les plus simples ; la puissance de Severus était indéniable. Draco se permit de toussoter pour attirer l'attention de l'homme devant lui, et son visage se détendit un peu avant qu'il prenne à nouveau la parole.

— Severus, tu es mon parrain. Je te connais et je sais. Je sais que tu travaillais pour Dumbledore. Je veux en être. Je ne suis pas un gamin irréfléchi qui agît sans penser aux conséquences. J'ai réfléchi toute cette année et la précédente, et je sais ce que je veux. Je veux combattre pour ce qui me semble juste dans cette guerre putride. Je sais de quel avenir je rêve et ce n'est pas de celui que m'offre le Seigneur des Ténèbres, ses serviteurs, et mes parents... Je veux que tu me mettes en contact Severus.

Il avait dit sa tirade sans prendre le temps de vraiment respirer, il avait peur, peur de ce qui arriverait si la réponse était négative. L'autre releva enfin la tête pour le dévisager, et d'un geste de la main l'enjoignit à boire sa tasse de thé. Il avalait également la sienne et regardait le plus jeune poser la tasse vide sur la table, avant de reprendre la parole, d'un ton froid et décidé.

— Draco, j'espère que tu sais que tu viens de te mettre dans une situation extrêmement délicate. En accusant le bras droit de Lord Voldemort de trahison, tu mets ta vie et la mienne en danger.

Draco déglutit difficilement. Il était absolument conscient que son statut de filleul l'empêchait de recevoir actuellement quelques sortilèges cuisants.

— Pour le moment je ne vais pas répondre à ton accusation, repris alors Severus. Toutefois, je ne peux pas te laisser repartir et partager tes « soupçons » avec d'autres personnes, même si je doute que tu arrives à convaincre beaucoup de mangemorts de ce que tu avances. On va donc discuter, pour savoir si tu peux m'être utile. Sinon j'effacerai tout souvenir de cette conversation et de tes pensées sur le sujet, et je te garderai à l'œil de très près crois-moi.

Draco hocha une fois la tête pour assurer à l'autre homme qu'il avait très bien compris ce qu'il insinuait. Son parrain n'était pas ce qu'on pourrait appeler un enfant de chœur, le Seigneur des Ténèbres le considère comme l'un de ses meilleurs atouts dans cette guerre. C'est pourquoi il n'a plus à faire le « sale boulot », tel qu'éliminer de vulgaires moldus anonymes, mais doit montrer de temps à autre sa supériorité et sa puissance au reste des mangemorts en torturant puis tuant des otages importants en fin de réunion. Bref, Draco ne préférait pas imaginer ce qu'il pourrait lui arriver si par malheur il faisait du tort à Severus. Le jeune blond revint dans l'instant présent en voyant son interlocuteur se relever du fauteuil et l'inviter à s'asseoir en face de lui dans la salle à manger. Une fois installés, l'interrogatoire commença.

— Draco, pourquoi crois-tu que je suis un espion pour Dumbledore ?

Sans une seconde d'hésitation, le plus jeune répondit :

— Je l'ai toujours senti, j'ai toujours été persuadé que tu servais Harry Potter, que tu le protégeais…

— N'essaie même pas de me faire croire que tu n'as qu'une intuition, Draco, je sais que tu n'es pas aussi stupide, dit Snape brusquement, lui coupant la parole.

— J'ai fait des recherches dans les archives de Poudlard, repris Draco d'un ton plus sec, et c'est là que j'ai découvert Lily Evans, la mère de Potter. J'ai continué à fouiller, dans les archives générales du ministère de la magie et dans les souvenirs d'anciens élèves de ta promotion. Je ne connais pas de manière certaine la nature de ce lien mais je sais qu'il est fort, tu l'appréciais beaucoup, ai-je tords Severus ?

Aucune émotion n'apparut sur les traits de son interlocuteur. Severus le fixa dans les yeux avant de demander à Draco d'un ton ferme :

— Tu n'as aucune preuve, Draco, réponds-moi sincèrement. Qu'est-ce qui t'as convaincu que ce ne serait pas que de la fiction et que je travaillerai bien pour l'Ordre du Phénix ?

— Severus, répondit aussitôt son filleul d'un ton presque las, tu n'es pas mon père. Tu n'es pas ma mère. Tu n'as pas en toi cette soif de pouvoir, de gloire qu'ils ont. Je ne l'ai jamais vu chez toi. Je me souviens tu sais, quand j'étais enfant...

Draco prend une grande inspiration avant de se remettre à parler :

— Chaque fois que père me frappait et me regardait avec dédain pour un mot mal prononcé, un vêtement tâché, une posture pas assez droite, une réception importante où j'avais eu le culot de bailler. Je n'ai pas oublié le regard déçu parfois même haineux que ma mère me lançait jusqu'à ce que je décide de rentrer dans le « droit chemin », de suivre leurs ordres, car tout cela « c'est pour mon bien ».

Le jeune homme n'arrivait plus à maintenir le regard intense de son parrain. Ne voulant pas baisser les yeux — action terriblement impolie et lâche selon le code de conduite Malfoy — Draco se concentra sur les livres derrière la tête de son interlocuteur avant de reprendre la parole :

— Néanmoins, ce que je retiens de cette période c'est la fois où tu as posé ta main sur mon épaule. Tu t'es accroupi devant moi et tu m'as regardé dans les yeux, Severus. Je devais avoir 5 ou 6 ans. J'avais eu le malheur d'appeler père « papa », et il venait de me faire comprendre que ça ne se reproduirait plus jamais. J'étais recroquevillé dans un couloir froid du manoir, j'étais terrifié à l'idée même de remonter dans ma chambre. Tu m'as regardé et je ne sais pas si tu t'en souviens Severus, mais tu m'as dit que ce n'était rien, que tout ça n'aurait plus d'importance un jour parce que j'étais quelqu'un de bien… que je n'étais pas tout seul.

Un lourd silence s'installa dans la pièce. Détournant le regard pour la première fois, Severus reprit d'une voix neutre :

— Bien. Tu vas monter à l'étage Draco, il y a une chambre d'ami. La deuxième porte à droite au bout du couloir. J'ai des choses à régler.

Alors que le jeune homme se levait et se dirigeait vers les escaliers, Severus l'arrêta en lui disant :

— Ne pense pas avoir gagné ma confiance Draco, rien n'est encore joué. Tu n'as aucune preuve de ce que tu avances et tes arguments sont purement affectifs. Une chose que tu devras apprendre vite pour survivre, peu importe pour quel camp tu travailles, c'est de jamais laisser tes affects diriger tes décisions et tes actes. Ne jamais réellement accorder ta confiance à personne. Si tu comptes réellement survivre sans appartenir à aucun des deux camps en travaillant comme espion tout ne sera plus que jeu et manipulation. Tu vas danser sur un fil les yeux bandés, et il y a peu d'issues. Aucun retour en arrière possible. Tu n'existes plus en somme lorsque tu deviens espion, tout s'efface et tu deviens ton propre acteur. Es-tu sûr d'avoir ça en toi ?