En mal de récits Erwin x Levi, je suis partie voir ce qui se faisait de l'autre côté de la Manche. Je suis tombée sur cette fanfiction que j'ai adorée. Ayant très envie de vous en faire profiter, j'ai demandé l'autorisation à l'auteure de traduire sa fic et me suis ainsi lancée dans cette nouvelle aventure... ma première traduction. Je ne me fais pas d'illusion, la version originale demeure inégalable, mais j'ai l'espoir de vous faire passer un agréable moment de lecture tout de même.

Disclaimer: SnK appartient à Hajime Isayama et le récit d'origine est d'ephieshine


Après la défaite des Titans, l'expansion au-delà des murs est une tâche longue et intimidante. Il faut du temps aux gens pour accepter que les Titans ont réellement disparus, que l'humanité est en sécurité une bonne fois pour toute. Le désordre politique engendré par la révélation des secrets de la famille royale a seulement contribué à entraver davantage les avancées concernant cet aménagement de nouveaux territoires.

Hanji Zoe a été nommée 14e Commandant du Bataillon d'Exploration deux semaines exactement après la victoire de l'humanité ; sous son commandement, les brigades se déplacent en tant que groupes de pionniers et d'explorateurs, bravant les environnements les plus extrêmes afin de documenter l'ensemble des possibilités de ce monde nouvellement récupéré. (Il convient néanmoins de préciser que la plupart du travail est réalisé par Moblit, son actuel fiancé, pendant qu'Hanji s'adonne à sa nouvelle fascination pour les composants de plantes exotiques, développant dès lors une nouvelle branche de la chimie qu'elle nomme "chimie organique").

La plupart des membres d'origine du Bataillon d'Exploration sont restés, y compris le trio de Shiganshina, bien qu'Armin soit également l'un des premiers leaders de la faction politique à organiser des plans d'action pour une juste répartition de ce nouveau territoire entre les citoyens. Jean Kirchstein a rejoint la Brigade Spéciale et se montre actif dans la reconstruction du système politique anciennement corrompu. Sasha Braus et Connie Springer sont restés une année encore au sein de l'armée, puis ont ouvert un restaurant, simple mais accueillant et incroyablement populaire dans la banlieue du mur de Maria. Les brigades fréquentent régulièrement l'établissement, et Sasha est toujours plus qu'heureuse de leur servir le spécial bœuf-patates-sautées de la maison.

Erwin Smith, à présent largement plus célébré que méprisé, s'est retiré silencieusement : il a disparu après avoir convoqué seulement ses camarades les plus proches au moment des adieux. C'est une curieuse chose qu'il disparaisse juste après la victoire, qu'il ne reste pas pour savourer le triomphe qu'il avait cherché à obtenir durant toute sa vie d'adulte. Bien entendu des rumeurs circulaient, car la fatuité en temps de paix est un fertilisant pour que les bavardages aillent bon train. Erwin Smith n'est cependant pas surnommé le plus grand stratège de l'humanité pour rien: il a bien effacé ses traces, et depuis des années il n'y a plus la moindre information à son sujet.

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La première chose que Levi fait, après avoir obtenu de quitter la Bridage d'Exploration, c'est de retourner dans la Ville Souterraine. Hanji l'y a encouragé - non, l'a presque forcé –, expliquant qu'il a besoin de faire une pause après tout ce qu'il a traversé. (Il suspecte néanmoins, et à juste titre, que la réelle motivation qui l'a poussée à le faire partir est qu'elle veut travailler sans interruption dans son laboratoire, sans qu'il ne soit en train de nettoyer et ranger le moindre bécher).

Les amis de son ancienne vie lui ont gardé une planque dans la Ville Souterraine, même après toutes ces années, ce qui a permis à ses quelques affaires de résister à l'épreuve du temps. Parmi celles-ci, il n'y a vraiment que trois objets qu'il chérit, trois dont il se préoccupe réellement.

Le premier est un mouchoir, avec les initiales de sa mère brodées en lettres cursives, K.A. Un cadeau que son père lui avait fait avant d'interrompre ses visites au bordel dans lequel elle travaillait, la laissant avec le fardeau d'un fils bâtard et un cœur brisé encore plus lourd. Elle était morte sept ans plus tard d'une épidémie qui s'était propagée dans la Ville Souterraine, et Levi avait ôté le mouchoir de son cadavre avant que son corps ne soit inhumé. Il avait observé le corps être balancé comme une poupée de chiffon, ses membres de traviole formant des angles improbables.

Les deux autres objets sont de petites urnes scellées, peintes grossièrement et ébréchées. La plus petite est couleur acajou ; la plus grande, marron clair. Au fil des années, de petites fissures sont apparues sur la peinture, se ramifiant finement sur toute la surface, mais la base en argile est heureusement intacte.

Ces deux pots contiennent Isabel et Farlan – du moins leurs restes que les membres de la Brigade d'Exploration ont pu récupérer et qui ont été incinérés. Leurs cendres ont été confiées à Levi parce qu'il n'y avait personne d'autres à qui elles pouvaient être données.

Levi prend ces trois objets avec lui. Après en avoir discuté avec Zackley, il a été autorisé par l'État à partir au-delà des murs. Pour la première fois, il ne revêt pas l'emblème de la brigade d'exploration sur ses épaules alors qu'il franchit les portes du Mur.

C'est un sentiment étrange.

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Il se donne deux mois pour trouver les meilleurs emplacements.

Il prend son équipement avec lui pas parce que cela lui sera d'une quelle conque aide pour escalader les montagnes ou les falaises rocheuses, mais plutôt parce qu'il craint d'être à l'extérieur des murs sans son équipement tridimensionnel. Son matériel est devenu une partie intégrante de lui, bien qu'il soit en grande partie lié à toutes les douleurs de sa vie.

C'est la dernière fois, se dit-il. C'est la dernière fois qu'il volera.

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Pour sa mère, l'océan. Elle avait toujours aimé les sensations que lui procurait un bain, les rares fois où elle avait eu l'occasion d'en prendre un. Il se souvient être avec elle dans l'eau tiède, le robinet rouillé; il se souvient de l'étalement gracieux de ses soyeux et sombres cheveux flottants à la surface de l'eau, hors du temps. Il se souvient d'être bercé par sa voix rauque, par les accords de chansons étrangères résonnant contre les murs carrelés de la salle de bain du bordel.

Levi prend son temps ici, seul sur la plage. Il profite du sable fin et blanc, du fracas des vagues écumeuses, du miroitement de la lumière du soleil se reflétant à la surface de cette vaste étendue. Il enlève ses bottes, patauge dans l'eau glaciale et tapote avec perplexité les étranges créatures vertes fixées sur les rochers qui rétractent leurs appendices quand il les touche. Il ignore le froid, l'engourdissement de ses pieds; ce ne sont que de petits prix à payer.

Quand la nuit commence à tomber, il roule en boule le mouchoir et le lance dans l'océan, le regardant ensuite dériver, flottant hors du temps sur les vagues irrégulières.

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Pour Isabel et Farlan, les cieux. De toutes les choses qui rendaient Isabel heureuse, voler dans les airs était la principale. Bien que Farlan n'ait jamais exprimé un enthousiasme similaire, Levi sait que le garçon aux cheveux couleur sable voulait avant tout être avec Isabel.

Cela lui a pris deux semaines pour atteindre le sommet de la plus haute montagne qu'il ait pu trouver ; au sommet, le vent souffle violemment, ébouriffant ses cheveux dans une pâle imitation de ce qu'il avait l'habitude de faire à Isabel. En-dessous, une vaste étendue de verdure : des arbres gigantesques abritent des créatures sylvestres. Il peut apercevoir le mur Maria, si loin et minuscule de là où il est.

Il ouvre les urnes, éparpille les cendres dans le vent incessant – les laissant voler librement à nouveau.

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Il n'est pas resté éloigné du Bataillon d'Exploration très longtemps. Il ne sait pas quoi faire d'autre – ne connait rien d'autre que le Bataillon depuis plus de dix ans.

Hanji est contente de l'avoir de nouveau parmi eux, aidant à la formation des nouvelles recrues quand son aide est requise. Les nouveaux gamins sont différents : ils sont complaisants, ils sont faibles, et ils n'ont aucun sens de l'offensive. Ils ne ressentent pas le besoin de devenir plus rapides et plus forts car, et bien-

"Quelle importance ?", lui balance l'un d'eux, irrité après avoir loupé un mouvement pourtant basique. "Il n'y a plus aucun Titan."

Levi le fixe, et les recrues un peu plus intelligentes s'éloignent, loin de la fureur émanant de lui.

Plus tard, il reçoit des excuses bredouillantes de la part du garçon, excuses ordonnées par Hanji sans l'ombre d'un doute.

Mais franchement, Levi n'est pas certain d'avoir compris pourquoi son cadet s'est excusé.

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Il est tourmenté la nuit; minuit survient puis s'écoule, mais le sommeil demeure hors d'atteinte.

S'endormir était facile avant: il se serait introduit dans le bureau d'Erwin (Erwin dormait peu, et quittait on bureau encore moins), se serait vautré sur le canapé ferme qui s'y trouvait et qui servait de lit à Levi. Erwin n'avait jamais rien dit à ce sujet, pas même la première fois, peu de temps après que Levi lui ait entaillé la peau en mettant une lame contre sa gorge. Le doux grattement de la plume d'Erwin, le froissement sec d'un parchemin – cela l'apaisait, chassant de son esprit aussi bien les pensées gênantes que la sensation de vide.

C'était devenu une habitude ; il y a des jours où il se retrouve devant la porte du bureau du Commandant, la main déjà sur la poignée, avant de réaliser, de se souvenir qu'Erwin n'a pas mis les pieds ici depuis plus d'un an.

Parfois, il repart, serrant si fort les poings en retournant dans sa chambre que de fines traces d'ongles écarlates apparaissent sur ses paumes le lendemain matin. D'autres fois, il ouvre la porte, sachant qu'Hanji n'est pas du genre à rester dans un bureau alors qu'elle peut être dans son laboratoire. Il s'assoit alors sur le canapé familier, sur les coussins fermes, dans cette pièce familière, mais la seule chose qu'il peut entendre est sa propre respiration, et ce son le fait se recroqueviller, agripper de ses doigts le tissu de velours, mais cela ne l'empêche pas de trembler et trembler –

Il part avant qu'Hanji ne revienne et ne le trouve en train de greloter dans son bureau.

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Il y a un banquet à Sina pour célébrer le second anniversaire de la défaite des titans. Levi y est convié en tant qu'invité d'honneur, et curieusement Hanji l'a convaincu d'y participer.

Chose qu'il a regrettée dès le moment où il est descendu de la calèche, la semelle de ses bottes tintant contre le marbre blanc – ordinaire pense-t-il non sans une once de dégoût – de Sina. Un simple mètre carré de ce sol pourrait probablement nourrir une famille de trois personnes pendant une semaine entière dans la Ville Souterraine.

Malgré que ce soit pour elle qu'il est venu, Hanji lui a à peine serré la main avant de le laisser, Moblit se précipitant à sa suite pour l'empêcher d'aller soûler les nobles avec ses vivisections. Levi s'installe loin de la piste de danse, attrapant un verre au passage d'un des innombrables serveurs. Il ne sait pas ce qu'il contient, seulement que cela provoque une sensation de brûlure en descendant le long de son œsophage. Il ne bénéficie néanmoins que de quelques minutes de paix.

"Vous êtes Levi, n'est-ce pas ? Le soldat le plus fort de l'humanité ?"

Grand, dégingandé. Une tignasse rousse ébouriffée. Levi le contemple stoïquement.

"C'est un honneur de vous rencontrer. J'ai tant entendu parler de vous", dit-il, et il y a quelque chose de vaguement familier dans la manière qu'il a de sourire, ses yeux noisettes éclairés par de l'adoration. Le jeune homme tend sa main, puis la retire d'un air gêné en voyant que Levi l'ignore. Son regard est passionné; sans se laisser décourager, il poursuit "Pourriez-vous me raconter votre combat contre le Titan féminin ? J'ai entendu dire que vous et la jeune fille d'origine asiatique – Mika ? Mikaso ? – aviez été formidables !"

Un petit attroupement commence à se former autour d'eux ; des regards affamés, avides de récits à propos des monstres désormais vaincus. Ils regardent Levi comme s'il était une proie – pire, comme s'il était un divertissement. Au loin, Hanji semble avoir remarqué que quelque chose se passe ; elle a interrompu sa conversation sur la pose de canules veineuses avec le noble blême face à elle, et il y a pointe d'inquiétude dans ses yeux.

Levi s'écarte du mur, son verre presque vide à la main. Il se penche à l'oreille du jeune.

"Si tu veux que je te raconte des histoires, je vais te raconter des histoires. Je vais te raconter que les Titans bouffaient nos soldats, déchiquetaient leurs membres déboîtés, que les soldats voyaient leurs camarades mourir, hurlant à l'agonie. Comment ils demandaient grâce, criant et suppliant durant leurs derniers instants en ce monde. Parce que de sont les histoires que je connais. Ce sont les histoires que tous les soldats connaissent. Mais ce ne sont pas les histoires que tu veux entendre, n'est-ce pas ?"

Il recule, remarque la pâleur sur le visage du jeune. Remarque les visages horrifiés des nobles qui se trouvaient suffisamment près pour entendre. Il sent la satisfaction poindre en lui, une satisfaction vide et froide et douloureuse, alors qu'il commence à s'éloigner.

"Je ne voulais pas vous offenser, monsieur" la voix du jeune s'élève, ténue. Douce. "C'est seulement que… ma grande sœur me parlait toujours énormément de vous. Je ne suis pas certain que vous vous souveniez d'elle, mais – elle était dans votre escouade. Elle s'appelait Petra."

Levi se fige, un frisson le traverse.

La piste de danse disparaît – tout ce qu'il peut voir c'est la forêt, les arbres gigantesques tout autour. Doucement, une lumière tamisée éclaire le cadavre déchiqueté de Petra – qui n'a plus rien à voir avec la jeune fille libre et gracieuse–

Petra, les mains jointes avec joie alors qu'elle approuve – Oui, bien sûr – Merci Caporal – le jour où elle rejoint l'escouade de Levi–

Petra, chevauchant et riant avec Auruo à cheval tandis qu'ils galopent tranquillement à travers le terrain d'entrainement, sans prêter attention aux fissures dans le sol –

Petra, une détermination inébranlable sur son visage alors qu'elle vole, ses lames étincelantes contre la chair du Titan –

Petra, agenouillée à côté du corps d'un soldat, des larmes étincelant dans ses yeux et la tristesse imprégnant sa voix alors qu'elle dit à Levi Il est mort. Je n'ai pas pu le sauver –

Petra, disant à Eren qu'il a pris la bonne décision en leur faisant confiance.

"… espérais savoir comment elle était morte, ou au moins comment son assassin avait été capturé, monsieur. Sincèrement, je ne voulais pas vous offenser."

La piste de danse réapparaît lentement sous formes de taches brumeuses. Levi fixe l'empreinte de ses lèvres sur le bord du verre à vin. Il se sent nauséeux. Il y a de petites ondulations à la surface du liquide ambré – il s'efforce de garder sa main ferme, s'efforce de la garder sous contrôle alors qu'il parle.

"Elle était l'un des meilleurs soldats que j'ai eu l'honneur de diriger. Ses apports ont été immenses. Sa loyauté ne sera jamais oubliée." Les mots sonnent creux, même à ses propres oreilles. Dénués de sens par rapport à la jeune femme dont le sourire ne n'embellira plus jamais une pièce.

Il entend le garçon – le frère de Petra – parler d'une voix reconnaissante, mais les mots le survolent – le coupent comme les lames tranchent la nuque d'un Titan.

Il part dès que le garçon s'en est allé, se contenant jusqu'à ce qu'il soit à l'extérieur et loin du manoir. Avec personne d'autre que la lune et les étoiles pour en témoigner, le verre à vin tombe de sa main, tremblante. Le liquide se répand sur le marbre blanc, aussi sombre que du sang sous la pâle lumière lunaire.

Il ne peut stopper ce tremblement.

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Une autre année s'est écoulée avant qu'il ne réalise à quel point ça fait longtemps.

Il sait qu'Erwin est à l'extérieur des murs ; s'il avait été dans l'enceinte, alors Levi aurait au moins entendu quelques rumeurs sur l'endroit où il se cache, sur sa santé.

Il sait que c'est stupide. Il sait qu'il n'y a plus de Titans, sait qu'Erwin doit être en sécurité, sait qu'Erwin est plus que capable de se défendre contre de simples bêtes sauvages même s'il n'a plus qu'un seul bras –

Néanmoins il ne peut pas étouffer ses peurs.

Ne peut pas s'empêcher de se demander si la douleur du membre fantôme d'Erwin a persisté (plusieurs semaines après l'incident, il en souffrait tellement que Levi avait dû rester à ses côtés certaines nuits), s'il avait eu des difficultés à trouver de la nourriture (avec un seul bras), s'il était apte à se préparer à manger (pas un seul jour au cours de sa vie de militaire Erwin n'avait cuisiné), s'il chiait normalement –

Il ne peut pas étouffer ses peurs, parce qu'il a été aux côtés d'Erwin pendant plus de dix ans, le protégeant, et l'unique fois où il l'a laissé a été la fois où Erwin a perdu son bras et est presque mort.

"On dirait que tu t'inquiètes pour lui", lui dit Hanji durant l'un de ses rares moments de sérieux. Elle lève les yeux de sa décoction du jour : un liquide marron, bouillonnant dans une fiole arrondie.

"Je ne suis pas inquiet", aboie Levi. Un réflexe. "Qui a dit que j'étais inquiet pour son cul ?"

Hanji pousse un soupir, bien que ce soit probablement à cause de sa mixture, qui a soudainement cessé de bouillonner. "Ok, Levi, si tu es si inquiet pour lui, je peux te dire où il est parti, à condition que tu gardes ça pour toi. Ou sinon je peux te faire savoir la prochaine fois qu'il vient par ici."

Il en oublie son indifférence feinte. "Il passe te voir ?"

Derrière ses lunettes embuées, Hanji roule des yeux à la vitesse de sa réponse. "Bien entendu qu'il le fait. Enfin, occasionnellement – pour refaire des stocks de produits indispensables. Tu pensais utilisais des feuilles à la place du papier toilette, ou quelque chose dans le genre ?"

Le Levi intérieur a un frisson de dégoût, et l'expression qu'il affiche fait rire Hanji.

Mais si Erwin était revenu, pourquoi n'avait-il pas rendu visite à Levi ? Pourquoi n'avait-il eu absolument aucune nouvelle de lui ? Certainement qu'au moins un soldat n'étant pas dans la confidence l'aurait vu ; la nouvelle se serait répandue comme une trainée de poudre. Avait-il parlé avec les autres, et pas avec Levi ?

Le Levi intérieur a de nouveau un frisson, mais pour une toute autre raison cette fois-ci.

"Merde, chaud, chaud !", s'exclame soudainement Hanji, manquant de faire tomber la fiole. Le liquide est de nouveau en train de bouillir ; Hanji semble ravie malgré la rougeur de sa peau brûlée. "Moblit, apporte l'éther ! Vite !"

Levi se raccompagne lui-même à la sortie avant qu'Hanji ne brûle le laboratoire entier, et lui avec.

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L'attitude du peuple envers le bataillon d'exploration avait changé rapidement après l'éradication des Titans. Les civils – les citoyens de la classe moyenne, les fermiers ainsi que les nobles – s'apercevaient finalement du résultat de décennies de travail, le résultat de toutes ces morts qu'ils avaient tous jugé vaines à un moment donné.

Dès son retour de l'expédition finale, le Bataillon d'Exploration avait été accueilli par des applaudissements bruyants et des louanges interminables. Les plus jeunes avaient été fous de joie d'être ainsi idolâtrés – mais pour les vétérans, c'était rien de moins qu'un affront, pour toutes les fois où ils étaient revenus, les cœurs déjà rendus lourds par la douleur des camarades décédés, et avaient été accueillis avec des huées et des menaces, parfois même avec des aliments pourris lancés sur eux.

Ce que Levi ne pourrait pardonner, c'était comment la foule s'était acharnée sur Erwin, le disant monstrueux, inhumain¸ sans cœur. Or ils ne l'avaient jamais compris – ne le comprendraient jamais. Erwin est acclamé à présent, perçu comme un leader résistant et indestructible, le fer de lance de la victoire de l'humanité.

Oh, mais Levi a toujours su qu'Erwin était simple à briser.

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Eren, Mikasa, Armin et les autres officiers ont tous aidé à préparer l'anniversaire surprise d'Hanji, et cette dernière est arrivée à l'heure uniquement parce que Moblit l'a attirée hors de son laboratoire en mentionnant l'existence d'un nouveau composant qu'ils auraient découvert dans la zone intertidale.

Elle écarquille les yeux derrière ses lunettes de protection quand ils hurlent "Surprise !" et surgissent de derrière les meubles et les bureaux et les placards.

Un groupe de jeunes recrues la saisissent, la faisant défiler autour du gâteau d'anniversaire au sommet duquel sont allumées trente-cinq bougies. Des chansons tapageuses résonnent peu de temps après, et Levi marmonne sombrement à Mikasa. "Ces petites merdes sont déjà bourrées."

Mais la fête se poursuit sans encombre. Hanji est en train de rire hystériquement après son cinquième shot d'anniversaire à ce qu'Armin raconte, et Moblit tente de l'empêcher de tomber. Les jeunes recrues boivent librement, dansant sur une musique new-age que Levi ne supporte pas. Mikasa lui sourit, chagrinée jusqu'à ce qu'Eren l'entraîne sur la piste de danse.

Levi ne se joint pas à eux ; il se tient à distance, verre à la main. Quand les gens commencent à porter des toasts, souhaitant à Hanji une vie aussi longue que prospère, et la louant comme l'un des Commandants les plus ingénieux à ce jour, Levi fixe le fond de son verre. Il ne tremble pas.

Distraitement, il se demande si Erwin peut sourire aussi joyeusement qu'Hanji.

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Un peu plus tard, Hanji chuchote à Moblit, l'air un peu abattu "Mais alors, vous n'avez pas réellement isolé l'antioxydant d'anémone ?"

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C'est presque l'aube lorsqu'ils terminent de nettoyer.

Eren est complètement bourré, et Mikasa souhaite hâtivement bonne nuit à Levi, avant qu'elle et Armin ne le traînent dehors, laissant Levi avec seulement Hanji et Moblit. Il y a des cadeaux sur la table, des boîtes et des cartes de toutes les tailles et de toutes les formes pour Hanji, qui a conservé sa réputation de chef certes excentrique mais également gentille et digne de confiance.

Néanmoins, elle est à présent en train de glousser toute seule sur le canapé, tétant son énième bouteille comme un biberon ; son fiancé, pour lequel Levi n'a jamais été aussi désolé, semble exténué et nettoie l'angle de la pièce, là où quelqu'un a vomi.

"Tiens", dit Levi en jetant nonchalamment une enveloppe entre les mains d'Hanji. Elle l'accepte avec un hoquet, finit sa boisson avant de recentrer sur attention dessus.

Quand Hanji ouvre le cadeau de Levi, son sourire disparait. Moblit lève les yeux, fronce les sourcils vers Levin, sans comprendre.

"C'est…" Elle attrape la photographie par le haut, la serre précautionneusement entre son pouce et son index. "C'est cette vieille photographie d'Erwin, n'est-ce pas ?"

"Une copie. Je l'ai trouvée dans ses affaires – il y a maintenant un coin à Mitra où on peut faire des copies de photos."Il hésite, ne sachant pas quoi dire quand Hanji est silencieuse – elle ne l'est jamais à ce point. "Je sais, c'est pas grand chose–"

"Non", murmure-t-elle, les yeux embués. Levi ne sait pas où se mettre. "C'est absolument tout".

C'est une photographie des soldats de l'ancien Bataillon d'Exploration qu'Erwin avait l'habitude de garder dans son tiroir. Levi l'avait trouvée un jour alors qu'il faisait le ménage et depuis Hanji n'avait cessé de charrier Erwin en le traitant d'andouille sentimentale.

Erwin est au centre, avec Mike et Dita à sa gauche, Hanji et Levi, qui aborde un air renfrogné car il ne voulait pas être sur la photo, à sa droite ; juste derrière eux, Nanaba, Eld, Auruo, et la petite Petra, qui est obligée de se tenir sur la pointe des pieds pour apparaître au-dessus des épaules d'Hanji. La jument de Dita mâche son bandana, et le visage de ce dernier est empreint d'amusement alors qu'il tente de lui arracher. Mike ne regarde pas l'objectif, son corps tourné vers celui de Nanaba comme un tournesol vers la lumière ; Nanaba sourit, l'air à la fois chagriné et heureux.

Ils ont tous l'air si vivants qu'il est difficile de croire que tous sont morts, à l'exception de Levi, Hanji et Erwin.

Et encore, parfois Levi oublie qu'Erwin est toujours en vie.

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Ça le ronge. Il ne l'avait pas réalisé, jusqu'à ce que Mikasa ne lui fasse remarquer après qu'il ne soit pas venu boire avec eux, alors même que Jean avait été promu chef de brigade du quartier de Stohess.

L'alcool rend les choses encore pire, rend les tremblements plus difficiles à contrôler. Il fait resurgir des souvenirs plus facilement, fait surgir dans son esprit, à partir de quelque chose d'aussi ordinaire que l'écharpe rouge de Mikasa, tout un tas d'images – des mains ensanglantées qui se tendent vers lui – des bouches béantes – des corps écorchés –

Il se contient.

"Même si tu as vingt ans maintenant, tu restes à mes yeux une sale morveuse", dit-il en lui lançant un regard noir, quoiqu'empreint d'une grande tendresse. Puis cela lui échappe, sans même qu'il ne s'en aperçoive– "Erwin n'est jamais sorti avec nous, ce vieux con."

Sa mâchoire se crispe soudainement. Il se sent trop à l'aise, parfois il laisse des choses échapper en parlant à cette fille. Ils sont pareils, en un sens – têtus, directs, déterminés.

Mikasa le regarde alors – le regarde vraiment, avec une lueur de compréhension dans ses yeux noirs et perçants. Cependant elle garde le silence, ce que Levi apprécie bien plus que ce qu'elle ne pourrait imaginer.

Elle détourne le regard, donne un sucre à la jument de Levi tout en ajustant la bride, s'assurant que les rênes ne sont pas emmêlés.

"Tu pars ?", demande-t-elle d'une voix décontractée.

"Juste dans les prés." Ceux qui sont juste derrière les murs, ceux qu'il fréquente ces derniers temps, Mikasa le sait.

"Bien." Elle hésite, sa main flattant les naseaux de sa jument. "Juste… préviens-nous d'accord ? Quand ce sera le moment ?"

Ses lèvres se serrent. Il appuie ses mains sur la selle, puis balance son torse vers l'avant avec la grâce de l'expérience. Mikasa se décale juste légèrement sur le côté, bloquant toujours la porte de l'écurie. "Hanji va oublier de faire tous ses putains de rapports si je ne le lui rappelle pas. Elle va laisser le bec de gaz ouvert dans le labo ou une autre connerie merdique du genre. Elle va oublier de pioncer. Elle va manger des conneries, et ne sera plus capable de chier pendant une semaine. Elle va–"

"Caporal-Chef", l'interrompt Mikasa, en dépit des nombreuses fois où il lui a dit qu'il n'était plus son aîné. "Hanji a Moblit pour prendre soin d'elle. Tu ne penses pas réellement à elle, n'est-ce pas ?"

Il donne un coup d'étrier. Le cheval s'ébroue et part, bousculant Mikasa au passage.

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Les nuages sont bas, laissant apparaître des ombres sur l'herbe jaunie; de fines gouttelettes de pluie tombent sur sa peau. Le froid a engourdi ses mains, mais avec les soubresauts de son cheval il ne peut dire si elles tremblent.

Alors qu'il s'élance au galop et que ses hanches décollent de la selle, le vent s'infiltrant dans ses cheveux, son pouls s'accélérant, il a presque la sensation de voler de nouveau.

Presque.

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Lorsqu'il entre dans le bureau du Commandant, Levi a le sentiment qu'Hanji sait.

"T'as une sale tronche", dit-il franchement avant qu'elle n'ait pu dire quoi que ce soit. "Pourquoi tu es encore debout ?"

Hanji arbore un large sourire, en dépit des larges cernes sous ses yeux, les coudes appuyés contre la table. "Découverte capitale concernant l'antioxydant. Avec ça, nous serons capables d'éviter–"

"Tu devrais dormir", la coupe-t-il. Mais il n'amorce pas le moindre mouvement pour partir.

Elle l'observe un long moment, puis soupire, se laissant tomber sur sa chaise. "Tu t'en vas, pas vrai ?"

Il ne répond pas. Au lieu de ça, il s'approche, attrape le cadre photo qui trône sur le bureau en désordre ; l'ajout le plus récent à ce bazar.

"Quand est-il revenu pour la dernière fois ?"

"Çà fait presque un an maintenant", murmure Hanji. "La durée entre ses visites s'est espacée".

Depuis la dernière fois, Levi n'a pas ramené le sujet sur le tapis, n'ayant pas spécialement prononcé le nom d'Erwin, excepté lors de sa gaffe avec Mikasa. Il repose le cadre photo sur le bureau, regarde Hanji dans les yeux.

"Tu as dit que tu savais où il se trouve."

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Elle lui donne la carte – un morceau usé de parchemin sur lequel Erwin a gribouillé de son écriture quasi-illisible de gaucher.

"C'est tout ce qu'il nous a laissé", dit-elle peinée. "Je ne sais même pas exactement où c'est, car nous n'avons jamais tenté de le trouver."

"Merci", répond-il simplement, pliant légèrement le parchemin avant de le mettre de côté.

Au moment où il s'apprêtait à sortir, Hanji lui demande franchement.

"Es-tu en colère qu'il soit parti ? De t'avoir laissé ?"

"Non." répond-il par réflexe, puis il hésite. Sa main, restée sur la poignée, est bien ferme ; sous contrôle. Il poursuit, avec plus de conviction, "Non. C'est juste un truc que je fais pour moi. Pour tourner la page."

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C'est toujours bruyant le matin, les cris des mouettes et le fracas des vagues qui s'échouent réveillent Erwin avant que l'aube ne s'achève. Cependant il s'en fiche il apprécie de pouvoir profiter tous les jours de la beauté du soleil levant, regardant par la fenêtre l'étendue infinie d'eau à la surface de laquelle de faibles rayons de soleil dansent.

Les premiers jours ici furent difficiles. Commencer un potager, régler le système de filtration d'eau, puis le réparer, abandonner la tente pour un logement standard – avec son unique bras, ça avait été un combat. Mais ce combat en avait largement valu la peine, car il était désormais en mesure d'appeler cette crique qu'il avait vu dans les livres de son père son chez-lui.

Il n'a plus aucune notion du temps, il vit juste au jour le jour avec la montée et la descente des marées, les différentes phases de la lune. Il ne sait donc pas depuis combien de temps il vit à l'écart de la civilisation quand il entend un coup net frappé à sa porte.

Cela lui prend quelques instants pour réaliser que la réaction appropriée à avoir est de répondre. Il hésite, retire la main qui s'est dirigée vers le couteau sur le comptoir.

Il y a un nouveau coup frappé à la porte, plus sonore cette fois, insistant.

Il n'a pas de judas au travers duquel il peut regarder, car il ne s'était jamais attendu à avoir de la visite ; il ouvre donc la porte avec précaution.

Le temps de trois battements de cœur, ils se regardent dans les yeux – bleu océan et noir charbon. Puis, il expire précipitamment, reprenant sa respiration.

Il entend sa propre voix, incrédule, méconnaissable car rendue rauque à force de silence :

"Levi ?"


J'espère que vous avez apprécié ce petit chapitre. N'hésitez pas à laisser un commentaire, que ce soit pour donner votre avis, causer traduction, faire un monologue à la gloire de Levi ou du chocolat: c'est toujours intéressant de discuter :)
Tiens, dites-moi donc si ça vous arrive de lire des fics dans une langue étrangère!

A très bientôt pour la suite