Bonjour tout le monde !
Aujourd'hui, Loki poursuit ses expéditions sur Midgard, et va dorénavant chercher sciemment la compagnie de cette astra qui se réincarne.
Merci à Esdornia et Yaone-Kami pour leur review, ainsi qu'à ceux quo ont mis cette histoire en follow / favoris !
Enjoy !
Années, décennies et siècles s'écoulèrent, temps durant lequel il ne put qu'accepter l'évidence. Car c'en était une. Comment expliquer autrement qu'il retrouve sans cesse sur son chemin cette même astra, qu'importe l'endroit sur Midgard où il se trouvait ? C'était son destin, leur destin, quoi que ses méandres en demeurent obscurs, tout comme la raison poussant leurs chemins à sans cesse se croiser. Mais il voulait croire que c'était pour le mieux.
Il côtoya ainsi Galilée, Leibniz et Lavoisier. Contrairement aux précédents jumeaux astraux qu'il avait rencontrés – par hasard et sans jamais avoir essayé de les trouver – il les chercha sciemment, prit le temps de les connaitre et passa du temps à leurs côtés, retrouvant en eux les facettes qu'il avait tant admiré chez leurs prédécesseurs et en découvrant d'autres.
Et malgré lui, sans l'avoir voulu ou souhaité, Loki s'attachait à eux, au fil des vies successives qu'il passait à leurs côtés. Il fit progressivement le choix de modifier son apparence pour accompagner leur vieillissement, ne voyant dans cette décision rien de plus que l'évolution logique de leur relation. Il passa ainsi plus de vingt ans avec Gottfried et près de dix aux côtés d'Antoine, chacun de ces avatars se faisant plus proche de lui et plus cher à son cœur que ses prédécesseurs ne l'avaient jamais été. Et c'était chaque fois un déchirement de les voir mourir, quand lui leur survivait inévitablement.
J'espère te rencontrer dans une autre vie, voilà le vœu qu'il formulait invariablement, les derniers mots qu'il prononçait alors qu'un dernier souffle s'échappait de celui qui avait un temps été son ami le plus proche. Un vœu pieux, avant que l'espoir ne laisse immanquablement place à la douleur.
A chaque fois il se jurait qu'on ne l'y prendrait plus, qu'il renonçait à Midgard et n'y remettrait plus jamais les pieds. Et chaque fois il brisait cette promesse, sans se rendre compte qu'il s'agissait de son âme qui était peu à peu morcelée.
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Antoine Lavoisier était mort en 1794, il y a plus de cinquante ans de cela, sans que n'apparaisse sur son chemin un nouveau jumeau astral. Aurait-il loupé l'une des réincarnations ? Possible, quoi qu'improbable. Mais cette hypothèse était de très loin préférable à celle selon laquelle le cycle aurait été interrompu pour une raison qu'il ignorait, et que l'astra avait finalement accédé au repos. Et plus que tout, le dieu se refusait à s'attarder sur la souffrance que lui causait cette idée.
Loki se rendit aux Amérique, une terre qu'il ne connaissait guère, et ce n'était pas un manque à son humble avis. Il rencontra au cours de son périple de bandits sans foi ni loi, des marchands d'armes corrompus et des esclavagiste dépourvus du moindre état d'âme. Dans ce monde en guerre, qui n'étaient pas simplement tués était réduit en esclavage, au simple rang d'objet et d'outil. Plus le temps passait, et plus Loki craignait que l'astra tant recherchée n'ai succombé précocement. Ou peut-être faisait-il parti des oppressés, génie trop brillant pour que quiconque prenne le risque d'un jour le voir s'envoler ? Le dieu ne saurait dire quelle hypothèse lui était la plus intolérable.
Mais ses illusions volèrent en éclat lorsqu'il rencontra Samuel Colt. Il le rencontra par hasard – ou parce que tel était leur destin, maudites soient les Nornes ! – alors qu'il avait été retenu à Hartford par une tempête impromptue. Loki n'avait pas vraiment une bonne opinion de ce midgardien, qu'il connaissait de réputation. Inventant et fabriquant des armes à tour de bras, ses revolvers s'arrachaient et causaient chaque jour toujours plus de victimes. Il lui avait suffi d'entrapercevoir l'homme pour constater de lui-même qu'il puait la suffisance et l'opulence, tandis que sa voix suintait de mépris. Ç'aurait pu en rester là, il se serait éclipsé et n'aurait jamais plus à croiser cette détestable personne. Mais ses yeux par la barbe d'Odin, ses yeux !
Il lui suffit d'un regard pour reconnaitre celui qu'il avait tant cherché, un regard pour comprendre à quel point il avait eu tort. Son astra n'était pas morte trop jeune ou devenue victime de l'esclavagisme : elle était dans le rang des oppresseurs. Samuel Colt était l'un de ces hommes qui vivait par et pour les armes, la gloire et l'argent. Un génie bien sûr, car comment qualifier autrement celui qui avait inventé pareils instruments de destruction ? Mais en une fraction de seconde, l'astra tant chérie s'était faite le symbole de tout ce qu'il haïssait.
Tous les jumeaux astraux qu'il avait rencontrés depuis Ærinmund, ou presque, avaient eu cet attrait pour les armes, d'une manière ou d'une autre. Même Leonardo, qui était de loin le plus brillant de tous, n'avait pas usurpé son titre d'ingénieur de guerre. Ses inventions étaient à la base de nombre d'armes que cette époque affectionnait. Mais un tel comportement, et un tel dédain pour la vie qu'il massacrait sans le moindre remords… ça le dégoutait.
Il agonisa l'homme d'injures, la voix pleine de fiel, usant tout à la fois le meilleur et le pire de sa répartie légendaire. Abattant ses arguments les uns après les autres comme autant de balles en sachant pertinemment qu'il ne le ferait pas changer d'avis. Mais voulant avant tout le blesser, le faire souffrir comme il souffrait de cette déconvenue à laquelle il n'était pas préparé. Oblitérant soigneusement le fait que chaque coup asséné, il le ressentait tout aussi violemment.
Loki le haïssait. Au moins autant qu'il se détestait.
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Quatorze ans. C'est le temps que le dieu dû attendre avant qu'enfin, enfin Samuel Colt ne daigne rendre son dernier souffle.
Loki fêta cette nouvelle avec une cuite monumentale telle qu'il n'en avait pas pris depuis des siècles, des larmes amères roulant sur ses joues alors qu'il descendait allègrement des litres d'alcool fort. J'espère te rencontrer dans une autre vie, hein ? Il aurait mieux fait de se taire.
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Il ne voulait plus rien avoir à faire avec Midgard. Rien. Il était las de leurs guerres stériles et de leurs vaines querelles, las de les voir s'entretuer pour de l'or ou un lopin de terre, quand ce n'était pas simplement par soif de sang. Las surtout de se voir chaque fois déçu. Car contre toute attente, il continuait d'espérer, quand bien même il aurait tout donné pour cesser de ressentir ce terrible, futile espoir.
Il se refusait à utiliser ses dons ou sa magie pour surveiller les humains et leur évolution, refusait de leur accorder la moindre miette de sa si précieuse attention. Mais il ne pouvait rien faire contre les songes, des rêves qui des années durant l'avaient guidé d'une réincarnation à l'autre. Et ni les heures de méditations, ni les potions de sommeil ne semblaient en venir à bout.
Il en prit son parti. Avait-il un autre choix ?
Les années passèrent, tandis que la haine se faisait souvenir. Pas la douleur. Devinrent décennies, sans qu'aucune fois il ne porte son regard sur cette planète abandonnée des dieux. Auraient pu se faire siècles, s'il ne s'était pas éveillé un matin avec les réminiscences d'un rêve particulièrement vivace. Dans un état second, il se prépara avec une hâte peu coutumière et emprunta sans tarder les branches de l'Yggdrasil pour se rendre jusqu'à Midgard, laissant sans se retourner Asgard derrière lui.
Laissant sa magie le guider, il atteignit le sud de la France au printemps de l'an 1902. Se promenant dans les rues de la ville de Cannes, il cherchait sans trop savoir quoi. Mais alors qu'il retrouvait peu à peu son calme, se maudissant dans le même temps pour avoir trahi ses principes, son regard fut malgré lui attiré par un homme conduisant un vélo et venant en sens inverse. Il corrigea toutefois rapidement ses propos quand il avisa la jeunesse du cycliste. Néanmoins, il n'eut que le temps d'entrapercevoir un regard brun familier avant d'être dépassé à toute allure. Et lorsqu'il se retourna, ce fut pour voir disparaitre un tee-shirt rouge vif disparaitre au coin d'une rue.
Pour Loki, ce fut comme un électrochoc.
Le gosse n'avait pas treize ans, peut-être même moins. C'était encore un môme, avec toute la vie devant lui. Une longue vie même, si les Nornes le souhaitaient. Et pourtant c'était lui, Loki en était certain. Jamais il n'avait connu l'un des jumeaux astraux si tôt hormis Akkanee, mais celui-ci avait succombé à la maladie des siècles auparavant avant même que le dieu ne puisse se lier à lui.
Cet enfant était une chance de tout recommencer, de tout reprendre à zéro. Être présent à ses côtés depuis le début, et l'accompagner. Une chance et une rédemption. Celle de qui ? L'astra ou lui-même ? Cela restait à voir, mais peu lui importait au fond.
Les Nornes lui offraient une nouvelle chance.
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Cela faisait bien longtemps qu'Asgard ne s'inquiétait plus de ses absences. Et qu'était un éloignement de quelques mois, ou même de quelques années, quand comme eux on vivait des milliers d'années ? C'est donc sans le moindre état d'âmes que Loki s'inscrivit dès la semaine suivante dans le même internat que celui qui, il l'avait appris sans la moindre difficulté, s'appelait Roland Garros. Il ne lui fut pas plus compliqué de se faire accepter du corps enseignant, une légère touche de manipulation mentale lui facilitant les choses.
Non, le plus compliqué fut de se glisser dans la peau d'un adolescent, midgardien de surcroit, lui qui avait obtenu sa majorité des siècles plus tôt. Mais la perspective, certes intéressée, de pouvoir ainsi se lier à Roland n'était pas sans jouer sur sa motivation. Et si l'adaptation se fit avec certaines difficultés – se tenir éloigner de Midgard pendant plus d'un demi-siècle n'y avait certes pas aidé – il trouva un soutien certain dans la présence de Roland à ses côtés. Et des années durant, on ne les vit jamais l'un sans l'autre, plus fusionnels que n'importe quels frères n'auraient pu l'être. Plus proche que Loki lui-même ne l'était de son ainé.
C'est ensemble qu'ils firent leurs études, usant leurs culottes d'écoliers sur les mêmes bancs trop raides.
C'est ensemble qu'ils montèrent sur Paris lors de leur année de terminale, et qu'ils obtinrent leur baccalauréat avant d'intégrer l'HEC.
C'est ensemble qu'ils assistèrent à la Grande Semaine d'Aviation de la Champagne, lors de l'été 1909, où naquit la passion de Roland pour l'aviation. Passion que comprenait oh si bien Loki, lui qui pouvait passer des heures à voler, transformé en oiseau. Là-haut, tous ses soucis lui paraissaient négligeables et surtout si lointains. Mais Loki ne pouvait rien dire de tout cela, condamné au silence par la barrière de sa naissance qui demeurait entre eux.
Et c'est sans dire un mot que Loki vit celui qu'il appelait en son for intérieur sa moitié s'accomplir et se réaliser comme l'homme qu'il avait tant prié le voir devenir.
Les années passèrent.
Il le vit participer à des meetings, des courses et des exhibitions partout dans le monde.
Il le vit se faire une réputation et un nom, qui fleurissait sur toutes les lèvres bien au-delà du cercle très select de l'aviation.
Il le vit établir et battre des records, remporter des prix et des récompenses.
Il le vit s'envoler, quand lui restait cloué au sol. Ils n'avaient jamais été si proches, et si loin de l'autre tout à la fois.
Et puis vint la guerre.
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Roland n'avait pas le génie éclatant de ses prédécesseurs. Il s'était fait un nom dans l'aviation, sans le moindre lien avec un quelconque rôle d'inventeur que ses précédentes incarnations avaient en affection. Loki s'était un tant étonné de ceci, étant à sa connaissance le premier des jumeaux astraux rencontré à ne pas faire étalage de son intellect, qu'il s'agisse de causes plus ou moins nobles. Mais en le voyant mettre au point des armes adaptés aux avions pour tirer à travers l'hélice et être le premier à y parvenir, Loki ne pouvait pas nier davantage les ressemblances frappantes avec ceux l'ayant précédé.
Mais le 18 avril 1915, quelques jours à peine après avoir remporté à lui seul trois batailles consécutives à bord de son monoplace, Roland disparut au combat, quelque part au-dessus de la Belgique. Loki passa près de trois ans à espérer un signe de lui, maudissant les rêves comme sa magie qui semblaient lui faire défaut au plus mauvais moment. Mais quand après des mois de recherches assidues il avait trouvé sa trace à Magdebour, en Allemagne, le dieu n'avait pas trainé. Roland ignorait le rôle qu'il avait joué dans son évasion bien sûr, tout comme jamais il ne sut que la malencontreuse explosion de gaz survenue quelques heures à peine après son départ et ayant tué nombre de soldats allemands était tout sauf accidentelle. Qu'importe le sang sur ses mains, Loki avait la conscience tranquille. Ce n'était pas la première, et certainement pas la dernière fois qu'il tuait. Et mettre à mort ceux ayant torturé cet homme cher à son cœur n'en avait été que plus délectable.
La convalescence avait été longue une fois l'aviateur revenu en France, et Loki en avait passé chaque minute à ses côtés, chérissant chacune d'entre elle comme le plus précieux des trésors. Il avait cru pouvoir laisser derrière eux cette guerre dont il n'avait que faire. Mais Roland était obstiné, et insista pour retourner sur le champ de bataille sitôt rétabli. Le dieu avait un temps envisagé de manipuler son esprit pour le convaincre de rester à ses côtés, avant de se résigner. Ce n'aurait plus été l'homme qu'il admirait tant s'il l'avait ainsi retenu, contraint et forcé. Roland était reparti au combat, seul, tandis que Loki restait au sol, les ailes brisées par les craintes qui n'avaient fait que prendre davantage d'ampleur à mesure que les semaines passaient.
Et voilà où ils en étaient, sur cette piste déserte alors que l'aube se levait à peine. Ils avaient passé la nuit à discuter, riant et plaisantant comme au temps de leur jeunesse depuis longtemps perdue, jusqu'à ce que chacune de leurs bougies ne se soient consumées. Ils étaient alors restés là, silencieux et immobiles, profitant de ce mince répit qu'il leur était offert pour les récents exploits de l'aviateur. Mais l'éclatante victoire d'il y a trois jours avait un gout amer quand déjà il devait le voir repartir, et Loki n'avait pas un instant su se défaire de son appréhension.
La même angoisse qui avait élu domicile dans son ventre et lui labourait les entrailles tandis qu'il se tenait face à lui dans un silence morbide, attendant qu'il ne le quitte encore une fois. Au prix d'une impulsion soudaine qu'il était certain de regretter par la suite, il se pencha en avant et embrassa désespérément son compagnon d'arme, avant de reculer tout aussi violemment. La peur le guettait, plus traitresse et insidieuse qu'avant. Haletant – et par la même toute dignité oubliée – il mit de longues secondes à prendre la parole, souhaitant comme une excuse lui offrir ces mots qu'il aurait voulu ne pas prononcer avant de nombreuses années.
« J'espère… »
Les mots moururent sur ses lèvres alors que son baiser lui était rendu. Mais ils n'avaient pas le temps pour ça et il se séparèrent bien vite, avant que Roland ne s'éloigne sur la piste sans un regard en arrière. Loki regarda l'avion s'envoler, et garda les yeux rivés sur le ciel bien après que l'aviateur n'eut disparut de son champ de vision. Dans sa tête, les mots qu'il avait tus raisonnaient comme un adieu. J'espère te rencontrer dans une autre vie.
Ce fut la dernière fois qu'il vit Roland.
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Les années qui suivirent la mort de Roland furent les plus difficiles de sa longue vie. Jamais auparavant avait-il ressenti pareille souffrance. Lui qui avait cru trouver sa place à ses côtés, et qui avait connu grâce à lui soutien, confiance et amitié, ainsi que ce sentiment si fort sur lequel il n'osait pas mettre de nom… Après tout ce qu'ils avaient vécu ensembles, il se retrouvait seul. Désespérément seul.
Il parvenait difficilement à maintenir son masque en public et nul ne devinait son affliction, pas même sa douce mère. Quant à Thor, ce benêt était incapable de voir plus loin que le bout de son nez. Il jouait un rôle aux yeux de tous, et lui-même s'étonnait encore de parvenir ainsi à les duper quand il avait l'impression de tomber en morceaux. Il se refusait pourtant à verser la moindre larme. Car malgré toute cette douleur, il savait qu'il ne s'agissait que d'un aurevoir. Il le reverrait, dans un autre corps, avec une autre vie. Mais ce serait lui. Et il le retrouverait, d'une façon ou d'une autre.
L'avenir lui donna raison. Il retrouva la trace de son astra étonnamment rapidement, six ans à peine après la mort de Roland. Si tôt ! Il ne s'y attendait pas. Alors une fois qu'il fut certain de son identité et de sa bonne santé, il s'en retourna sur Asgard. Son deuil était certes encore trop jeune, mais ce n'était pas la principale raison. Il se refusait tout à la fois à salir la mémoire de Roland et leurs souvenirs communs, ainsi qu'à maintenir une perpétuelle confrontation entre celui qui s'appelait désormais Andrzej Struzik et celui qu'il avait connu. Andrzej ne pourrait que souffrir de la comparaison.
Ce n'est qu'en 1936 qu'il retourna en Pologne, et plus précisément à l'université de Warszawa – plus connue en Europe sous le nom de Varsovie – où Andrzej Struzik menait un double cursus d'ingénierie et de génie mécanique. Se faisant passer pour un transfuge de l'université de Cracovie, Loki intégra sans peine le cercle d'Andrzej, lui qui était rompu à cet exercice depuis des siècles.
Ce fut un coup de foudre, au sens littéral du terme, tel qu'il n'en avait encore jamais connu. La relation qu'il avait entretenu avec Roland s'était construite lentement, au fil des années passées ensembles et des expériences communes. Mais avec Andrzej… il leur suffit d'un regard échangé, d'une salutation un peu maladroite, et Loki sut avec une absolue certitude que rien n'aurait pu le préparer à cette rencontre. Ils se rapprochèrent très vite, et devinrent fusionnels plus rapidement encore. Jamais il n'avait été si proche de quelqu'un, pas même d'Ærinmund ou de Roland, et encore moins si vite.
C'est donc tout naturellement qu'ils avaient emménagé ensembles au bout de quelques semaines, officiellement pour quitter leurs chambres étudiantes trop étriquées, officieusement pour se retrouver enfin seuls. Les mains s'étaient jointes en secret, et des baisers avaient été échangées sous l'œil d'une lune voyeuse. Les jours et les nuits se suivaient, entre la langueur des étreintes nocturnes et la douceur des mots qui roulaient sur sa langue dans le secret de leur appartement.
Midgard était une planète aux mœurs arriérées, et il était mal vu pour un homme d'en aimer un autre. Mais qu'importe le fait de se cacher, même si parfois le dieu regrettait de ne même pas pouvoir lui prendre la main dans la rue. Il voyait les mêmes regrets dans les yeux d'Andrzej, la même amertume qui parfois teintait les moments passés à deux. Qu'importe. Ils étaient deux, et ensembles ils étaient plus fort.
Pendant un temps, Loki se prit à rêver de ne plus jamais avoir à quitter la Pologne. Oublier Asgard et ses devoirs de prince, sa famille et même son propre nom. Oublier son passé pour construire un futur dans les bras de cet homme incroyable, et vieillir à ses côtés. C'était un doux rêve.
Mais vint la guerre. Encore.
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Il était trop tard.
La cache où Loki, Andrzej et d'autres résistants s'étaient réfugiés avait été découverte par les hommes de la Wehrmacht. Ce n'était guère étonnant. Même en prenant toutes les précautions possibles, en changeant régulièrement de planque, il était inévitable qu'un jour ou l'autre ils se fassent prendre. Le dieu le savait. Il l'avait pressenti, avant même qu'il ne suive les pas de son amant dans la Résistance polonaise face à l'envahisseur nazi. Il l'avait su avant même que la terre de cette planète désolée ne soit gorgée du sang des victimes innocentes de cette folie meurtrière.
En plus de quatre ans de conflit, ils avaient sauvé bon nombre de vies. Des juifs principalement, qui étaient cachés et exfiltrés hors du pays dès que c'était possible. Une goutte d'eau dans un océan infiniment vaste, mais ce n'était pas cela qui allait arrêter Andrzej. Plus d'une fois Loki avait souhaité le convaincre de cesser cette folie et de partir loin, loin de la guerre et de la mort. Mais l'homme refusait d'être lâche, refusait de baisser les bras et de renoncer à prendre les armes pour son pays. Loki l'aimait pour ça, aussi. Et parce qu'il l'aimait, il était resté à ses côtés, jusqu'en cet instant fatidique.
Les balles sifflèrent, et les uniformes de leurs alliés se teintèrent rapidement de rouge. Ils continuèrent pourtant de tirer, Loki comme les autres. Il ne pouvait voir Andrzej, dissimulé derrière une table renversée de l'autre côté de la pièce, mais il sentait sa présence. Par-dessus le bruit des impacts de balle et les gémissements des mourants, il pouvait entendre son souffle heurté, sa respiration difficile tandis qu'il rechangeait son arme. Il devinait la peur qui faisait trembler ses mains, et la détermination qui le poussait à se dresser encore et encore à découvert pour tirer sur l'ennemi. Il sentait la magie bouillonnant dans ses veines, tandis qu'une petite voix suppliait au fond de son esprit pour qu'il s'en serve.
Ne pas laisser voir aux mortels sa véritable identité, sa déité. Ne pas réaliser de magie devant leurs yeux. Ne rien laisser transparaitre à propos d'Asgard, des neufs mondes et de l'univers infini les entourant. Voilà les commandements qui lui étaient imposé depuis sa naissance. Et il s'y était plié depuis son plus jeune âge, mentant chaque fois à ceux qui lui étaient chers, ainsi qu'à celui qui partageait sa vie depuis presque huit ans. Mais en cette heure fatidique, peu lui importaient les commandements du Père de Toute Choses ou les lois des Nornes. S'il ne faisait rien, Andrzej ne vivrait pas assez longtemps pour voir le soleil se coucher.
Il s'y refusait.
Abandonnant l'idée de se faire discret, il laissa tomber son arme au sol et se dressa hors de sa cachette. Cible facile, il fut immédiatement visé, mais chacune des balles lui étant adressés rebondissait sur lui. D'un geste de la main, il envoya valser une partie de ses assaillant contre un mur, assommés proprement. Peut-être même morts, au vu de l'angle que formaient leurs cous. Peu importe. Il dévia les projectiles lui étant adressés tout aussi aisément que les premiers et, faisant apparaitre ses dagues, alla exterminer les derniers Allemands présents sans leur laisser le temps de fuir. Il n'avait rien contre le fait de se salir les mains, bien au contraire. Et les cris de ces pitoyables créatures alors qu'il les égorgeait comme des pourceaux étaient des plus délectables. Personne ne touchait à ce qui lui appartenait.
Il laissa tomber le dernier corps au sol, négligeant le sang qui le maculait. Voilà bien longtemps qu'il avait appris à ignorer cette odeur infame. Il balaya la pièce ravagée des yeux, passant sans s'émouvoir sur les corps morts de ses alliés. Ils avaient choisi leur fin. Malgré cela, il ne pouvait s'empêcher de s'inquiéter à mesure que s'écoulaient les secondes sans qu'il n'aperçoive son amant. Il aurait à faire face à ses questions suite à ses actes bien sûr, peut-être même son dégout et sa colère. Il l'avait su alors même qu'il appelait sa magie à lui. Mais pour l'instant, il voulait simplement le voir. Il voulait…
Son maigre sang-froid vola en éclat lorsqu'il aperçut Andrzej, maladroitement adossé contre un meuble, le sang trempant ses vêtements. Oubliant toute retenue, il se précipita à ses côtés. Mais alors même qu'il jetait sa magie sur la corps moribond – à quoi bon se cacher désormais, il était démasqué – il savait que toute la puissance du monde ne saurait rien y faire. La blessure était trop grave, trop de sang avait été perdu, et déjà le cœur s'essoufflait. Les yeux mi-clos, Andrzej porta une main ensanglantée à sa joue et lui adressa un sourire déformé par la souffrance.
Il n'y aurait pas d'explication, ni de justification. Pas de grande discussion sur Asgard et les dieux. Pas d'éclats de rage ni d'accusation. Il n'y aurait pas de pardon ni d'étreinte. Non, Loki n'aurait le droit à rien de tout cela, et il en avait douloureusement conscience.
Il le tint dans ses bras pendant ce qui lui sembla être des heures, alors qu'il ne s'agissait que de quelques douloureuses et terrifiantes minutes. Bien après que son souffle ne se soit tari, bien après que son cœur eut cessé de battre, il le garda dans ses bras, lui murmurant des paroles sans queue ni tête. Des mots qu'il haïssait et répétait quand même malgré lui, tant une promesse qu'une malédiction.
J'espère te rencontrer dans une autre vie.
Voilà, j'ai essayé de construire dans ces deux premiers chapitres, avec ces différentes incarnations, plusieurs aspects de la personnalités de celui qui va devenir Anthony Stark.
Petite précision, presque tous les personnages cités dans les deux premiers chapitres sont réels, et les informations aussi exactes que possibles (notamment au niveau des dates). Seuls exceptions : Ærinmund Svartkollrsson, Akkanee et Andrzej Struzi (oui, les initiales, c'est fait exprès !)
