Chemin de Traverse, octobre 1997
Comme tous les matins, la première chose qu'Hermione fit en se levant fut d'ajouter, à la craie blanche, une petite croix sur le seul mur noir de sa chambre. Cela faisait vingt-huit croix, vingt-huit jours depuis le trois octobre.
La jeune femme soupira et s'efforça de tirer le petit rideau devant le miroir de sa chambre insalubre, sans regarder ses mains, des mains qui ne lui appartenaient pas.
Ce matin encore, elle se chercha dans le miroir, pour être sûre que c'était elle, ou un semblant d'elle. Elle vit le visage dans le reflet se torde dans une grimace qui ne lui ressemblait même pas. Ces longs cheveux noirs, plats, cette peau si lisse, claire, ou encore cette grande taille, rien ne lui ressemblait.
Seuls demeuraient ses yeux bruns, leur lueur d'intelligence et leur vivacité.
Elle ne pouvait pas les modifier quand chaque soir, elle se relançait les maléfices pour changer son apparence. Elle se faisait violence pour regarder ce corps qu'elle connaissait tant, changer, et disparaître sous ses doigts. Mais la guerre était ce qu'elle était, et en ces temps-là, mieux valait ne pas être Hermione Granger.
Hermione soupira, tapa sur ses joues pour se ressaisir et encra son regard dans celui du miroir.
- Tu es Alice, tu es Alice.
Mais elle n'était pas Alice, la jeune femme en face affichait toujours une grimace et maintenant, elle parlait toute seule. Hermione soupira et sortit de sa chambre, sa seule bouée de secours pour se raccrocher à sa réalité qui, peu à peu, lui faisait défaut.
Des escaliers bancals l'accueillirent, qu'elle descendit avec aisance. En bas, une petite boutique, penchée, dont chaque planche en bois craquait, l'attendait.
Et au fond de cette boutique, la pièce où elle s'apprêtait à aller ; un petit laboratoire qu'elle avait créer à la va-vite, rempli de potions multicolores qui fumaient où ronflaient sous un feu doux, de parchemins griffonnés de plans ratés et de livres essentiels. Personne ne savait ce qui était dans cette pièce qu'elle avait entourée de maléfices. Une petite boutique étrange, dont personne ne se méfiait, avec la née-moldue la plus recherchée du monde sorcier.
Une petit fiole bleue l'attendait dans le petit laboratoire, c'était la potion la plus expérimental qu'elle n'avait jamais tenté, la plus réussie aussi. Elle avait presque trouvé ce qu'elle cherchait.
Hermione s'apprêtait à annuler les maléfices et entrer quand une petite voix l'interpella.
- Alice ! Regarde les nuages, c'est quoi ?
L'enfant qui avait parlé s'appelait Winona. C'était une fillette un peu chétive avec des boucles blondes et un regard effacé, qui travaillait un peu pour Hermione, en rangeant les ingrédients et apportant aux clients les potions qu'elle vendait quand ils ne pouvaient pas venir eux-mêmes. La jeune femme avait eu pitié de l'enfant qui n'avait pas osé retourné à Poudlard, car on soupçonnait sa mère d'être une moldue.
Hermione se détacha alors de ses projets et s'avança vers la vitre que montrait Winona. Dehors, le ciel était menaçant, gris, sombre et il grondait, semblait se gonfler d'air un peu plus chaque seconde.
- Est-ce que c'est Tu-Sais-Qui ? souffla la petite fille.
- Non, répondit Hermione avec calme, regarde bien le ciel, la marque des ténèbres n'apparaît pas.
Puis, après avoir caressé la tête de l'enfant pour la rassurer, Hermione retourna derrière le comptoir pour enfin accéder à son laboratoire, quand Winona l'appela à nouveau.
- Des fois Alice, j'ai l'impression que tu n'as pas peur de lui.
Hermione tenta de savoir si c'était seulement une impression ou une affirmation, mais rien dans l'expression de la petite fille ne le laissait présumer. Elle avait parfois ce genre de remarque, comme si elle savait déjà quelque chose qu'on ignorait nous-même.
- Si, bien-sûr. Quand on voit ce qu'il a fait, ce qu'il fait, tout le monde a peur. Simplement, il ne fait pas laisser cette peur prendre le dessus.
Winona avança de quelques pas et planta son regard dans celui d'Hermione.
- Moi, je crois que tu l'as déjà vu.
- Et tu sais ce que je crois moi ? Que tu aurais eu ta place à Serdaigle.
Ravie, la gamine lui offrit un grand sourire et retourna guetter la venue d'un client, comme Hermione le lui avait demandé. Cette dernière lui évitait les travaux durs, ce n'était qu'une enfant qui avait eu la malchance de tomber dans le monde sorcier au moment où celui-ci était le lis dangereux et dur à son égard.
Elle crut enfin pouvoir se retirer quand Winona l'avertit qu'un client arrivait.
- Il a l'air d'un grand monsieur, rajouta l'enfant.
Hermione soupira et se résigna à ne jamais plus pouvoir accéder à son laboratoire tant que Merlin serait contre elle, et s'assit derrière le comptoir.
La porte tinta et elle releva la tête pour apercevoir des cheveux blonds, presque aussi blancs que les filaments de souvenirs. Elle blêmit, et ferma les yeux un instant, se demandant ce qu'elle avait décidément fait à Merlin pour jouer d'une aussi mauvaise chance, et compagnie.
Drago Malefoy balaya la pièce du regard, ne s'arrêtant ni sur Winona, ni sur le nouveau visage d'Hermione. Il avait encore un peu grandit, ou peut-être que c'était son costume noir, et sa cape, qui le rendaient plus impressionnant. Il s'était un peu épaissi, plus musclé, et Hermione revit le petit garçon chétif de première année, en se disant que le jeune homme devant elle n'avait presque plus rien en commun avec lui. Au regard de Winona, comme captivé, elle put constater qu'il avait aussi gagner en charisme.
Lui non plus n'était pas retourné à l'école, alors. Il ne était pas y avoir beaucoup de septième année, trop occupée à défendre ce en quoi il croyait. C'est à ce moment précis qu'elle prit pleinement conscient que c'était un Mangemort, à part entière, autant qu'elle faisait parti de l'Ordre.
Et sa présence, dans sa propre boutique, si proche et malfaisante lui provoqua des frissons de dégoûts. Il avait le port de tête plus fière que jamais, le regard écrasant, il méprisait tout ce qui n'était pas de son rang. Ses cheveux étaient plus clairs que jamais, comme si le noir de son être n'était que dans son cœur. Sa présence était lourde, et son silence pesait sur la petite boutique au bord de l'Allée des Embrumes.
Enfin, il se décida à regarder Hermione. Il eut une simple seconde où il se figea dans une réaction qui ressemblait à de l' hésitation ou de l'hostilité. Mais il se reprit aussitôt et alla se planter devant elle.
- Je cherche un sérum d'Immunité et une potion de Paix.
- Bonjour, monsieur, lui asséna calmement Hermione, levant le regard vers lui.
Malefoy leva un sourcil, surpris plus qu'offensé. Et puis son fameux sourire, celui qu'Hermione rêvait autrefois de lui arracher au son visage, vint étirer ses lèvres. Un fichu sourire narquois.
- Je ne crois pas que vous ayez bien entendu, je vous ai demandé un sérum d'Immunité ainsi qu'une potion de Paix.
- Merci, j'ai très bien entendu. Et moi, je vous ai dit bonjour.
Elle se sentait incapable de se laisser marcher sur les pieds. Pas par lui, qu'elle avait au final toujours détesté, peut-être avec une pointe de pitié, d'amertume et d'incompréhension. C'était sa petite vengeance contre sa vie qui l'enfermait aussi alors qu'elle n'aurait jamais dû être là.
Malefoy eut un moment de réflexion avant de repartir à l'assaut.
- Vendez-moi un philtre de Mensonge alors, c'est assez proche du sérum que je veux, je le transformerai.
Il ne l'avait même pas écouté, il avait simplement réfléchi pendant qu'elle parlait, puis, lui avait à nouveau donné un ordre. Au fond il pouvait prendre des centimètres, regarder les gens de haut, quelque part au fond le garçon de la première année dormait toujours.
- C'est impossible, c'est l'une des cinq exceptions à la loi de Gamp sur la métamorphose élémentaire, tout élément créé magiquement par mélange ne peut être métamorphosé en un autre.
Il eut à nouveau un sourire, puis se retourna vers Winona.
- Va me chercher ce que j'ai demandé, toi.
L'enfant sembla sortir de ses rêveries et sauta du rebord de la fenêtre où elle s'était assise pour courir dans la réserve.
- On ne parle pas comme ça aux gens, répliqua Hermione en se levant enfin pour fermer la fenêtre que Winona avait ouvert dans sa fuite.
- Comment vous appelez vous ? demanda évasivement Malefoy d'une voix traînante, plus grave et plus profonde.
- Alice Greywan, cracha Hermione en fermant la fenêtre.
Elle avait un mauvais pressentiment. Il la connaissait bien finalement. Mais il ne trouverait pas. C'était seulement ses yeux.
- Cette enfant, continua Malefoy en détaillant faussement les fioles sur les petites étagères de la boutique, pourquoi n'est-elle pas à Poudlard ?
Hermione de contenta de hausser les épaules. Qu'il sorte d'ici le plus vite possible, elle n'avait pas besoin d'encore plus de bâtons dans les roues.
- L'école est désertée, les septièmes années on tous décidé de ne pas y retourner je crois… Tiens, même une gamine insupportable que j'ai connue.
Hermione essuya ses mains moites sur son pantalon.
- Enfin, reprit Malefoy en avançant un peu, elle va louper sa dernière année. Ça doit la rendre malade.
Hermione éclata d'un rire sans joie qui ne lui ressemblait pas.
- Je ne sais même pas de qui vous parler, vous pouvez arrêter vos efforts dès maintenant. Les menaces ne servent à rien, vous pouvez vérifier partout, vous et les vôtres, je suis Alice Greywan et je n'ai rien à voir avec vos histoires.
- Je m'en doute, cracha Malefoy avec toute son assurance, les petites marchandes écervelées ont peu à voir avec la politique.
Winona revint les mains chargées à ce moment-là, évitant à Malefoy de devoir se justifier. Il donna un galion à la petite fille et attrapa les fioles.
- Cela suffira, je suppose, à payer vos mois de loyer. Merci pour cet accueil chaleureux.
Et là-dessus, il fit demi-tour et claqua la porte, sortant dans la tempête qui maintenant tombait sur Londres. La pluie se faufila et humidifia le bois déjà trois vieux et le vent résonna un instant.
- C'était un Mangemort, hein ? murmura Winona.
- Oui, répondit Hermione les dents serrées. Et celui-là évite le. Il est cruel et en plus bête. Il n'a décidément rien pour lui.
Elle se décida alors à partir à son tour dans son laboratoire. Elle eut juste le temps d'entendre Winona lui répondre, et de réellement se demander si Merlin n'avait pas décidé de lui maudire cette journée, ce ne serait pas la première de sa vie.
- Moi, je le trouve beau.
« C'est donc officiel, se dit-elle en repensant au nombre de croix sur le mur, les monstres arrivent toujours le trente et un octobre. »
- Alice ? Je le mets où le carton ?
- Tire-le à côté du comptoir, je m'en occuperai, merci. Et puis tu peux partir après.
- Merci !
Hermione entendit, depuis le haut, Winona tirer difficilement le carton qui venait d'être apporté par un livreur trempé par la pluie de ce deux novembre. Il avait dû changer de balai, avec un qu'Hermione lui avait gentillement donné puisqu'il traînait dans sa boutique, et que jamais, ô grand jamais, elle ne l'utiliserait. Puis, il était reparti quand les plantes du Dragon dans la petite serre à l'étage commençaient à se réveiller.
Ces étranges petites plantes demandaient à être cueillies lorsqu'elle se mettaient à grogner et Hermione avait filé, laissant Winona s'en occuper. Elle arrachait la dernière feuille quand elle entendit la porte claquer une nouvelle fois.
Elle était maintenant seule dans la boutique
Mais elle avait pris l'habitude d'être seule, avec ses souvenirs et quelque part, un peu de peur, mais noyée dans tout le reste. Les potions à inventer, les plans à réussir, tout ce qu'il lui fallait pour retourner là où elle devait être. Parce qu'elle n'aurait jamais dû, en pleine guerre, être ici, ce n'était pas sa place.
Hermione soupira et replaça une mèche de ses cheveux indomptables derrière son oreille.
En bas, la porte s'ouvrît, elle pensa que c'était Winona, puis, le plancher craqua.
L'enfant était trop légère, c'était quelqu'un d'autre. Quelqu'un qui avait vu que c'était fermé, qui avait forcé la porte. Elle eu immédiatement un très mauvais pressentiment. C'était un de ses sorts qui fermait la porte, si quelqu'un avait réussi à le briser, c'est qu'il se débrouillait bien en magie.
Elle se rappela que sa baguette était sur le comptoir en bas, et pensa que c'était effectivement très utile, très bonne idée. Elle n'avait rien pour se défendre. Lentement, en effleurant le plancher, elle se rapprocha des escaliers et descendit les premières marches, se penchant pour observer.
Elle ne vit qu'une silhouette noire se diriger vers le recoin du magasin d'où rien n'était visible ni vu. Un Mangemort.
En une seconde, elle prit sa décision et dévala le reste des marches aussi vite que possible, avec le moins de bruit. Puis, elle tourna à droite et ouvrit la porte du laboratoire et entra.
La porte se referma avec un petit bruit de cliquetis.
Aussitôt, elle entendit les pas revenir en claquant. Son cœur bondit dans sa poitrine et elle attrapa précipitement quelques ingrédients avant de se précipiter vers le fond de la petite salle. Le dos collé au mur, dissimulée sous une petite table et le regard vissé sur la porte, elle attendit dans un vacarme fracassant de ses veines.
Un tas de questions se bousculaient dans sa tête. Elle ne se ressemblait, ne portait pas le même nom, comment l'avait-on trouvée ? Peut-être l'avait-on dénoncée ? En y repensant, elle avait fait un patronus quelques jours plus tôt... Combien de galions valaient donc sa tête ?
Elle entendit l'inconnu hésiter, puis, monter les marches. Elle se permit de saisir un petit chaudron renversé près d'elle, et alluma un petit feu dessous avant de s'activer pour renverser dedans tout ce qu'elle avait attrapé.
Mais son patronus avait été fait en pleine forêt, comment était-ce possible ? Et puis elle n'avait jamais reçu de réponse. Ou quelqu'un l'avait vu, chaque soir, modifier son apparence ? Et qui l'aurait dénoncé ?
Elle décida d'arrêter de penser et de se concentrer sur ses ingrédients. Les planches au-dessus d'elle craquèrent, elle retint son souffle. Plus rien ne bougeait, comme un instant de vide quand, deux secondes plus tard, elle entendit l'intrus descendre les marches à toute vitesse.
Hermione eu juste le temps d'éteindre le petit feu et d'attraper le petit chaudron pour le serrer contre elle, se brûlant les doigts et se mordant les joues pour ne pas crier, l'instant d'après, la porte s'ouvrait.
La pièce était assez étroite mais remplie d'étagères bancales qui pliaient sous le poids d'ingredients et potions du monde entier, de tables débordantes de livres, de plans inachevés et d'accroches aux murs ou encore de feuilles de brouillons froissées et jetées à terre, si bien qu'Hermione n'aperçut qu'une mèche du Mangemort.
Drago Malefoy. C'était impossible, il n'avait pas pu la reconnaître, pas uniquement avec ses yeux.
Le jeune homme eu un rictus et avança à pas lents dans le laboratoire, avec un regard méprisant pour les potions qui soufflaient des bulles.
- Je sais que tu es là, Granger.
Hermione s'interdit de respirer, serrant un peu plus sa potion contre elle. Comment avait-il deviné ? Et puis sa voix, cette vois traînante et sûre d'elle, elle lui aurait arraché.
- Tu te demandes pourquoi ? Comment je t'ai reconnue ? Sache déjà que tu me sous-estimes beaucoup trop à mon goût, et ensuite qu'il n'y a que toi pour me regarder avec autant d'insolence. Avec tes stupides yeux marrons. D'ailleurs, je me demande pourquoi je te retrouve si mal cachée dans le chemin de Traverse et pas avec Potty et Weslaid. Tu les as abandonnés, c'est ça ?
Le cœur de la jeune femme se serra à l'evoquation de ses deux amis, mais elle ne réagit pas. Il avança encore un peu et, sur la première table, attrapa quelque chose.
- Ta baguette. Pas très malin de l'avoir laissée là.
Puis, dans un fracas, il renversa les livres et les feuilles volantes. Il vida les tiroirs et s'agaça sur ceux qui résistaient. Mais il ne trouva pas ce qu'il cherchait.
- Tu n'as rien de bien intéressant. Pourquoi ne suis-je pas étonné de ne trouver que des livres ?
Malefoy avança encore un peu et ses pieds se trouvèrent juste devant Hermione. Elle se rapprocha encore un peu du mur, prête à lancer le contenu de sa potion rapide. Au moment où elle allait agir, il repartit, apparement intéressé par le contenu de ce laboratoire.
Elle l'observait, le cœur au milieu du ventre, quand soudain, il renversa toutes les étagères à terre dans un accès de colère. Les fioles se brisèrent, acidifiant le plancher, faisant pousser des tentacules au milieu du bazar, se mélangeant, explosant. Il les regarda faire, sans réagir, sans le moindre frisson de peur.
Enfin, il se retourna avec un regard de prédateur.
- Alors dis-moi, Miss-je-sais-tout, où es-tu ?
