La suite est là ! Merci à tous ceux qui ont mis cette fic en favorite/follow et à Isabella-57 pour sa review.


L'envie de voyager s'était installée comme la froideur hivernale, commençant tel un léger frissonnement dans ses os et s'insinuant dans tout son organisme, avec une intensité augmentant et augmentant jusqu'à ce qu'il en ait des courbatures.

Erwin l'avait maîtrisée – s'était maîtrisé lui-même – durant la semaine où il avait élaboré des projets avec Hanji, laissant le titre pesant de Commandant entre ses mains compétentes. Il n'avait eu aucun doute en sa capacité à conduire des expéditions qui aideraient l'humanité à s'épanouir de nouveau, et il avait hâte d'entendre – en temps voulu – les découvertes et avancées scientifiques auxquelles, il en était certain, elle ne manquerait pas de prendre part.

Il ne s'était jamais vraiment laissé l'occasion de réfléchir à ce qu'ils pourraient faire après avoir réussi, une fois que les Titans seraient éliminés de leur existence. Il ne s'était jamais autorisé à être optimiste au point d'imaginer une telle éventualité, parce qu'Erwin Smith n'était rien d'autre qu'un homme réaliste. Quand ce moment était arrivé, assurément qu'il avait ressenti de la joie. Assurément qu'il avait ressenti de la joie et du triomphe et de l'euphorie comme tous les autres soldats.

Cependant, il y avait eu ensuite un vide bizarre, comme si en disparaissant les Titans avaient emporté une partie intégrante de lui-même. Il s'était presque senti volé, dépouillé d'un bonheur parfait qu'il pensait se poursuivre indéfiniment. Il avait supposé qu'il avait passé trop de temps à ne lutter pour rien d'autre que l'extinction des Titans c'était devenu la partie essentielle de son être, l'essence même de ce qui le définissait. Avec le vide est venue la culpabilité – non pas qu'il regrettait ses décisions ayant conduit à la victoire de l'humanité, mais plutôt la prise de conscience que tant de camarades étaient partis, et donc incapables de se délecter de cette liberté, réduits à l'état de cendres. Cette prise de conscience s'était insinuée dans son esprit, s'installant en compagnie d'une sensation quelque peu engourdissante.

Il était parti avec seulement un paquet contenant des produits indispensables, le vieil atlas de son père et uniquement le germe minuscule, mais tenace, d'un regret.

Ce n'était rien, s'était-il dit avec fermeté. Ce n'était rien du tout.


Il s'est laissé pousser la barbe, a perdu la musculature qu'il avait à l'époque où il était Commandant. Sa peau est burinée, un petit lentigo est apparu sur l'arête de son nez ses joues sont légèrement recouvertes de petites tâches de rousseur que Levi ne lui avait jamais vues, et ses lèvres sont un peu gercées. Ses cheveux ont poussé, transformant la coupe standard de l'armée en une chevelure blonde ébouriffée. Dépassant du débardeur qu'il porte, le moignon de son bras droit semble totalement cicatrisé, des tissus lisses et blanchâtres remplaçant la blessure autrefois béante.

Mais ce qui n'a pas changé chez Erwin c'est la lumière vive dans ses yeux, l'intensité de son regard céruléen.

Levi a l'impression d'avoir de nouveau dix-neuf ans, de voler dans la Ville Souterraine avec un équipement tridimensionnel volé – la première fois qu'il avait vu ce regard. Ses bras ont la chair de poule – cela fait des années qu'il n'a pas volé, néanmoins c'est le même vertige étourdissant, la même sensation enserrant sa poitrine.

Ses lèvres se tordent en un sourire en coin, en réponse à la voix rauque d'Erwin. « Ça fait un bout de temps, pas vrai Erwin ? Quatre ans depuis la dernière fois que je t'ai vu. »

Erwin cligne des yeux lentement, surpris. « Tant de temps, » murmure-t-il, son regard se détachant finalement de celui de Levi pour contempler, pensif, l'océan qui fait face à sa maison. Ce dernier se reflète dans le bleu de ses yeux.

Sa vision se réajuste, semblant accommoder sur Levi cette fois, faire la mise au point sur son tee-shirt blanc, son pantalon et sa veste noirs.

« Je suis désolé, où sont passées mes manières ? Je t'en prie, entre. »

Son bras gauche se tend maladroitement au-dessus de son corps pour maintenir la porte ouverte, mais avec beaucoup plus d'élégance que ce dont Levi se souvient : durant son absence, il s'est accoutumé à la perte de son bras. Levi se demande distraitement s'il s'est aussi bien accoutumé à la solitude.

Il se souvient des surnoms que lui donnait la population. Le bras droit du Commandant, le nommait-on. Son épée, menant à bien ses projets son chien, féroce mais fidèle. Son amant, disait-on. Pourtant, ils n'avaient jamais rien échangé de plus qu'une simple pression sur l'épaule après les expéditions, un chagrin douloureux enserrant leur poitrine. Des contacts rapides, jamais davantage, à l'image de leur profession – la rencontre brève d'existences, avant que les monstres de la réalité ne les soufflent comme la lumière d'une bougie. Jamais Levi n'avait envisagé qu'ils survivraient tous les deux.

La gorge de Levi se serre à la vue du dos ferme et inébranlable d'Erwin, alors qu'il le suit dans la cuisine. Combien de fois a-t-il fixé le dos d'Erwin s'éloignant sur son cheval au galop ? Il ressent l'envie irrépressible de le tendre le bras vers lui, de le saisir, de s'assurer qu'Erwin est vraiment là.

Dès que Levi entre, cependant, il reste cloué sur place. Erwin se retourne, l'air interrogatif.

« C'est… C'est de la moisissure dans ton évier ? »


Ils finissent de manger une heure plus tard, après que Levi ait récuré chaque centimètre de la table à manger et de l'évier d'un air dégoûté. La fuite du robinet est encore là, mais l'évier est étincelant.

« Je ne veux même pas voir tes ustensiles de cuisine, » avait-il sifflé, son visage grimaçant d'un air furieux et renfrogné. Cette expression semble si familière à Erwin qu'il ne peut rien faire d'autre que sourire, quoiqu'avec un léger pincement au cœur. Il ne l'avait pas réalisé jusque là, mais il avait été seul. Avoir de la compagnie lui avait manqué, avoir Levi près de lui lui avait manqué, son froncement de sourcils permanent lui avait manqué. Il ne sait pas s'il pourra surmonter la solitude de nouveau, maintenant que la visite de Levi lui rappelle ce qu'il a laissé derrière lui.

Ils mangent dans un silence quasi-total, avec pour seul bruit le plic-plic continu du robinet, mais l'ambiance est conviviale. Levi n'a pas tant changé, songe Erwin. Hormis –

Hormis la décontraction subtile avec laquelle il se tient à présent, sans la tension dans ses épaules minces, la rigidité de sa colonne. Il mange toujours délicatement, ses lèvres fermement closes alors qu'il mâche, tenant toujours sa tasse de thé par l'anse avec son pouce et son index, soufflant sur le liquide brûlant et inhalant les effluves du thé avant de boire –

« Qu'est-ce que tu fixes ? » demande Levi, sans être pour autant accusateur. Son ton est plus curieux qu'autre chose, il hausse son sourcil droit.

Erwin s'étouffe avec sa bouchée de pois chiches. Chaque expression, chaque nuance – c'est étrange qu'il se sente si bien avec Levi là, avec lui, dans cet endroit qu'il appelle son chez-lui. Il avale ce qu'il mâchait.

« J'étais juste en train de me demandais combien de temps tu allais rester, » dit-il à la place.

Le sourcil de Levi se soulève davantage. « Je viens juste d'arriver, et tu me demandes déjà de me barrer ? Tch, tes manières se sont vraiment dégradées ici. Est-ce possible que le parfait Erwin Smith soit devenu si barbare ? Comment vas-tu séduire les nobles et obtenir des financements maintenant ? Quelle perte pour le Bataillon d'Exploration. »

Le ton employé par son ancien Capitaine est moqueur, d'une douce méchanceté, mais Erwin ne s'y fit pas. Il y a un léger tremblement dans ses piques malicieuses, une anxiété subtile sous son ton acerbe. Et cela n'échappe pas à Erwin que Levi n'a pas répondu à la question.

Erwin attend, un début de sourire naissant sur ses lèvres.

Il peut dire quand Levi a réalisé qu'il l'a percé à jour, à cause du regard noir qu'il lui lance. « Ta baraque est en bordel – Je peux pas croire que tu aies vécu seul ici pendant quatre ans. T'as jamais nettoyé ? C'est tout toi, d'être étourdi au point d'en oublier de te torcher – »

« Levi, » l'interrompt-il, et il sourit vraiment à présent. Il peut sentir ses lèvres se craqueler un peu – il n'a jamais souri aussi largement, du moins pas depuis très longtemps. « Tu es le bienvenu ici, tu peux rester aussi longtemps que tu le désires. »

Levi le regarde avec circonspection, ouvre la bouche comme pour rétorquer quelque chose, avant de la refermer, semblant penser que c'est mieux ainsi.

La main d'Erwin tressaille, mais il se retient de la tendre pour attraper celle de Levi. A la place, sa prise sur la fourchette se renforce, la pensée d'un tel toucher lui donnant des fourmis depuis le bras jusqu'à ses orteils.

« C'est bon de te revoir », dit-il à la place.


Erwin propose de dormir sur le canapé. Levi balaie la proposition avec une grimace méprisante.

« C'est ton lit, » dit-il, le coin de sa bouche se tordant (en une expression de mécontentement ? Erwin n'en est pas certain).

Ils dorment finalement dans le même lit, se tournant le dos l'un à l'autre. Malgré la nonchalance de Levi, ses épaules sont crispées tandis qu'il se blottit dans ses propres couvertures, dans sa moitié de lit (bien qu'en raison de sa taille il n'en utilise réellement qu'un tiers), comme s'il craignait de déborder du côté d'Erwin, de transgresser une forme de limite muette instaurée entre eux deux.

Ça comprime étrangement le cœur d'Erwin de voir Levi se réveiller au matin, ses draps entortillés autour de ses jambes et de son torse, ses yeux s'ouvrant largement avec incrédulité – et quelque chose de comparable à une grande joie lui semble-t-il – quand il voit Erwin, avant que le rideau ne tombe de nouveau, dissimulant ce bonheur spontané.

Erwin se demande ce qu'il cache.


Ça commence lentement, avec une simple question la semaine d'après : « Où sont tes lames de rasoir ? »

Erwin ne les utilise pas souvent; il n'y a pas besoin d'arborer un visage rasé de près quand on est le seul à voir son reflet le matin, et les entailles et les coupures qu'il obtient en essayant de se raser n'en valent tout simplement pas la peine, bien que cette barbe de trois jours l'agace parfois. Il en conserve un stock dans un placard des toilettes, et y renvoie Levi.

Levi le remercie d'un hochement de tête.

Puis « Tu ne te rases plus. »

Ce n'est pas vraiment une question, mais Erwin y répond tout de même. « C'est compliqué », dit-il après une brève hésitation. Il sait qu'il n'a pas besoin de faire semblant, pas avec Levi. Il lève son bras gauche. « Je finis généralement par me mutiler. »

Le regard de Levi n'est pas un regard de pitié.

« Alors tu aurais dû me demander de le faire pour toi », déclara-t-il froidement.

Levi n'attend pas qu'il réponde. Il pousse le torse d'Erwin avec une force inattendue, forçant Erwin à s'assoir sur un tabouret à proximité. Le visage d'Erwin arrive au niveau du ventre de Levi; il baisse les yeux, se forçant à regarder le sol carrelé. Des doigts effilés agrippent son menton avec fermeté, tournant sa tête sur le côté avant de la relâcher. Le toucher de ses doigts demeure néanmoins.

Le glissement de la lame froide le long de sa gorge est un geste expérimenté, fluide. Une fois, deux fois, trois fois. Il peut entendre le grattement sourd du métal contre ses poils. Scratch-scratch. La lame est enlevée, et les doigts de Levi effleurent la zone douce et sensible.

Erwin hoquette légèrement, involontairement, et les doigts de Levi se rétractent immédiatement, comme brûlés.

« Désolé, » murmure-t-il, la voix rauque, et c'est uniquement la froideur de la lame durant le reste de l'opération.

Quand c'est terminé, Levi utilise une serviette de toilette pour tapoter sans manières le visage d'Erwin, comme s'il faisait particulièrement attention à ne pas le toucher directement. Alors qu'il retire la serviette, la main d'Erwin attrape le poignet de Levi, ses doigts l'encerclant avec suffisamment de légèreté pour qu'il puisse facilement se libérer de cette étreinte.

Levi ne le regarde pas, se figeant simplement, détournant le regard.

Il ne lui échappe pas; c'est la première fois qu'ils se touchent intentionnellement depuis plus de quatre ans.

« Merci Levi », murmure-t-il avant que son ancien Capitaine ne se retire.


Ils entrent dans une routine sans même en avoir eu l'intention.

Le matin, Levi se lève le premier. Erwin a été rattrapé par ses années de sommeil négligé en faveur de paperasse à remplir; le matin le sommeil colle à la peau l'ancien Commandant comme du miel. Le grondement de l'océan est déconcertant pour Levi les premiers matins et le pousse à sortir de la chambre, préparant le thé avec les sachets sont alignés dans les placards d'Erwin. Une petite ration de pain rustique fait-maison est trempée dans le thé en guise de petit-déjeuner.

Pendant qu'Erwin se lève et prend son petit-déjeuner, Levi se lave. L'accès à l'eau et la liberté d'y rester plus longtemps que lors des douches de l'armée lui permettent d'être méticuleux; c'est durant ces moments qu'il se sent le plus en paix. Erwin occupe la salle de bain après lui, et Levi mentirait s'il prétendait qu'il n'aimait pas voir les cheveux d'Erwin mouillés et ébouriffés après la douche, sa peau rosissant des joues à son torse dénudé.

Ils s'occupent du jardin ensemble avant que le soleil ne cogne trop, optant généralement pour un déjeuner tardif. Erwin est lent mais patient, ayant développé une méthode efficace pour creuser la terre avec son unique main. Le désherbage est laissé à Levi; l'œil de lynx d'Erwin n'est pas aussi perçant pour juger les végétaux que les aptitudes militaires et il a, à de multiples reprises, arraché de précieuses cultures.

Au moment le plus chaud de la journée, ils font la sieste. Levi sait que leurs cadets auraient trouvé cela amusant; il peut déjà entendre Jean et Eren ricaner dans son esprit.

Le dîner se passe simplement et aucun d'eux ne mange beaucoup. Le soir ils boivent du thé, assis en silence sur la terrasse, surplombant l'océan jusqu'à ce que la nuit ne tombe. Ils ne parlent pas spécialement; parfois, Erwin lit. Les gens comme eux ont de nombreux souvenirs dans lesquels se plonger, tout simplement.

La nuit, la tension due à la gêne ne disparaît pas. Ils prennent garde à ne pas se toucher en s'installant confortablement pour dormir. Les couvertures sont précautionneusement réparties de chaque côté. Cependant le matin, sans qu'il ne puisse l'expliquer, Levi se réveille toujours dans l'étreinte d'Erwin.

Les jours commencent à se confondre, mais Levi réalise qu'il s'en fout.


Les journées raccourcissent, tandis que le temps se rafraîchit. En fin d'après-midi, le ciel se teinte de rouge, déployant de magnifiques nuances de couleurs.

« Il ne fait pas trop froid dans les environs », dit Erwin un soir. Il a un livre ouvert sur les genoux, mais sa main repose sereinement sur les pages ignorées. « Mais à certains endroits, l'hiver, on dit que de la glace tombe du ciel. »

« De la glace ? »

« De la glace molle », se corrige Erwin. « On appelle cela de la neige. Semblable à de minuscules morceaux de nuages ».

Le concept de neige est absurde; Levi grogne avant de prendre une autre gorgée de thé. Mais les yeux d'Erwin sont étincelants tandis qu'il élucubre sur la douceur des flocons, sur le fait que chaque flocon de neige est unique et complexe; la lumière tamisée du soleil couchant luit dans le bleu de ses yeux.

« Un jour nous irons », promet-il en fixant Levi.

Levi lève la tête, surpris de cette mention d'un futur. Il semble être ici pour toujours, il semble que rien ne viendra les perturber. Par ailleurs, il n'a pas besoin que cela change.

Il n'est pas aussi enthousiaste qu'Erwin paraît l'être concernant le froid, mais l'idée d'une excursion, quelque chose qui n'implique qu'eux deux, diffuse une étrange chaleur en lui.

Devant eux, par-delà les falaises, les bruits de l'océan ne lui sont plus du tout étrangers. Il s'est habitué à eux; en fait, c'est même bizarre quand ils sont dans la forêt et que ces sons sont absents. C'est devenu une partie de son foyer, réalise-t-il. De leur foyer.

Il sirote à nouveau son thé afin de cacher un sourire discret.

« Ouais », dit-il sans regarder Erwin. « Ouais, ça parait sympa. »


Cette nuit, alors qu'ils vont se coucher, Erwin s'arrête, son regard intrigué se posant sur l'unique couverture qui borde parfaitement le lit. Sa jumelle, la couverture de Levi, est pliée dans le placard, rangée par ce dernier plus tôt dans la journée, attendant d'être de nouveau utilisée.

Il ne répond pas à la question silencieuse d'Erwin; il grimpe simplement dans le lit, glissant ses pieds sous la couette et remontant les draps jusqu'à sa poitrine. Ses pieds sont glacés.

« T'as pas intérêt à t'accaparer la couette », dit-il en lui lançant un regard noir, mais en réalité, son cœur s'affole tandis qu'Erwin le scrute, l'observant l'air de dire Qu'est-ce que cela signifie, Levi ?

Mais après quelques instants, un sourire affectueux naît sur les lèvres d'Erwin, faisant se renfrogner Levi pendant que l'autre homme prend place à ses côtés, sans mot dire. Il est chaud – c'est injuste, songe Levi. Immédiatement il presse ses orteils glacés contre le mollet d'Erwin, ressentant une légère satisfaction vengeresse en entendant l'autre homme pester discrètement. Néanmoins Erwin ne s'éloigne pas et, comme chaque nuit, Levi s'endot au rythme de sa respiration régulière.


Plic. Plic.

Des lèvres écarlates, assombries là où le sang a coagulé. Rouges, comme les cheveux d'Isabel.

Plic. Plic.

Des yeux sombres, vides, le fixant au travers d'une tignasse de cheveux châtains. Levi, appelle Farlan. Mais ces yeux sans vie ne le regardent pas vraiment.

Plic, plic, plic.

Erg et Gunther, pendus comme de la viande chez le boucher. Auro n'est pas loin, le corps brisé, du sang assombri gouttant sur le sol. Effondrée contre l'arbre, les membres broyés semblant implorer Grâce – Petra.

Levi se réveille haletant, agrippant les draps froids. Parfois, durant la nuit, Erwin bouge vers l'autre bout du lit, probablement par habitude des semaines précédentes. Le goutte-à-goutte continu du robinet résonne avec force dans les oreilles de Levi, peu importe à quel point il enfonce sa tête dans l'oreiller. C'est ce même bruit qui l'avait maintenu éveillé la nuit où Isabel et Farlan étaient morts, car les abris du Bataillon d'Exploration étaient vieux et prenaient l'eau. Et ce même bruit toutes les autres nuits de deuil – des visages innombrables, certains s'effaçant au fil du temps, surgissant devant lui dans le vacarme.

Tu ne mérites pas d'être appelé le soldat le plus fort de l'humanité, murmure une voix mauvaise de son esprit. Tu les as tous laissés mourir.

Sa gorge se serre, ses poings compriment les draps. Il déteste avoir à subir encore ces cauchemars; il déteste ne pas pouvoir encore les contrôler. Ses mains tremblent une fois de plus – elles n'avaient pas tremblé autant depuis très longtemps.

Il y a un mouvement derrière lui. Erwin se tourne, le matelas se déformant sous ce changement de position.

« Levi ? », murmure-t-il dans le noir, et durant un instant Levi envisage de faire semblant de dormir.

« Ce n'est rien », répond-il à la place, mais il sait qu'Erwin ne le croira pas une seconde. Il sait qu'Erwin comprend immédiatement. Le lit grince de nouveau; la chaleur d'Erwin se fait plus proche et, pour une autre raison cette fois, Levi frissonne.

« Ça t'aiderait de savoir que je suis là ? », demande Erwin. Sa voix est inhabituellement hésitante.

Il n'est pas certain de comprendre ce qu'Erwin veut dire, pas jusqu'à ce que l'autre homme s'approche encore et passe un bras hésitant autour de sa silhouette. Levi en oublie de respirer un moment.

« Est-ce que ça te convient ? », demande Erwin dans un murmure, et Levi s'efforce de respirer.

Il peut sentir Erwin contre tout son corps, en dépit des barrières de leurs vêtements, et la chaleur, l'odeur, le sentiment d'être tellement proche d'Erwin – c'est étouffant et c'est réconfortant, et pour une fois il a l'impression d'être en sécurité. Il hoche la tête, se concentrant sur le bruit des respirations régulières d'Erwin. Bientôt le rythme ralentit, et Levi s'assoupit.

Quand il s'éveille ce matin, il se trouve enlacé dans l'unique bras d'Erwin et il ne s'en écarte pas, pas même un peu.

C'est une séduction lente, mais Levi sait qu'il y succombe vite.


Les pluies printanières permettent une récolte abondante au jardin, et bientôt leurs assiettes débordent de carottes et de radis frais, de morelles cueillies en forêt.

Levi attrape un rhume – quelque chose qui ne lui était pas arrivé depuis des décennies, jure-t-il – et Erwin part en le laissant alité, emmailloté dans un cocon de couettes et de serviettes de bain (couvertures improvisées), reniflant et le nez rougi. Il s'emmerde à mourir et se sent un tout petit peu seul (bien qu'il ne l'admettra jamais), il va donc chercher le lourd atlas d'Erwin et le ramène au lit.

Le livre a une reliure de cuir, les épaisses pages sont jaunies par l'âge et sentent le moisi. Cependant les couleurs des paysages qui s'y trouvent sont encore vives, les nuances de bleu et de blanc du ciel sont aussi réelles que si Levi l'observait réellement. Tout comme l'avait dit Erwin, il y a des images de glace molle – des flocons de neige, présentant d'innombrables variations de cercles et de pics détaillés par des croquis en noir et blanc.

(Levi n'y croit pas – assurément de si belles choses ne peuvent être aussi minuscules.)

Néanmoins il y a aussi des images de l'océan, quelque chose dont il n'aurait pas cru à l'existence peu d'années auparavant et qu'il contemple désormais tous les jours. Cela semble irréel.

Le bruit des bottes d'Erwin alerte Levi avant que la porte ne s'ouvre. Groggy, il lève juste les yeux rapidement, s'apprêtant à refermer les paupières à nouveau lorsqu'il le voit.

Il est debout en quelques secondes, arrachant l'une des serviettes de son cocon, faisant presque chuter Erwin en enroulant le tissu autour de sa main ensanglantée. Son cœur bat à toute vitesse, l'adrénaline pulsant dans ses veines.

Rouge signifie Titans. Rouge signifie douleur. Rouge signifie mort.

Mais il n'y a aucun Titan.

« Putain, Erwin » souffle-t-il, son esprit embrumé et abasourdi, mais il y a une multitude d'émotions se répandant en lui, exactement comme le sang imbibant le tissu. La couleur écarlate du sang fait ressurgir d'innombrables souvenirs sous forme de flashs; Levi réprime un frisson. Il parle de nouveau, et cette fois sa voix est empreinte de colère. « Que s'est-il passé ? »

« C'est bon, je vais bien. », répond Erwin, de la confusion dans ses yeux bleus. « Ma main s'est prise dedans alors que je le démontais, c'est tout. »

Il a l'audace de rire, et sa main déroule avec précaution un cercle hérisse de barbelés – un piège à lapin. Il y a un bruit sourd alors qu'il jette un sac au sol, contenant probablement le lapin capturé. Le sang scintille à la surface du métal terne.

Levi se saisit de sa main, l'examine. Découvre que c'est la chair entre le pouce et l'index d'Erwin qui est blessée. Alors que ses propres battements de cœur commencent à s'atténuer, ces derniers sont remplacés par une sensation glacée désormais familière – celle de ne pas être à sa place. Il n'appartient pas à ce monde, où les blessures les plus effrayantes sont provoquées par des accidents domestiques.

(Sang signifie douleur. Sang signifie mort. Erwin –)

Il lutte pour ignorer les murmures imminents, le froid. Il ne doit pas rester là.

« Levi », intervient la voix d'Erwin, douce mais sévère, et c'est ce qui indique à Levi que putain, Erwin sait. Ce son le ramène, lui fait réaliser que ses mains sont en train de trembler, tout en agrippant le poignet d'Erwin. Il se sent engourdi. Avec un effort immense, il le relâche, enroule la serviette du mieux qu'il peut, terminant par un nœud.

« Merci », dit Erwin calmement, bougeant sa main grossièrement bandée.

« Sans commentaire », grommelle Levi tandis qu'ils se dirigent vers la cuisine pour préparer le déjeuner.


La cuisine s'emplit de la délicieuse odeur d'un civet de lapin. Levi épluche quelques pommes de terre, coupe de la coriandre fraichement cueillie et des carottes, à côté d'Erwin qui surveille la marmite qui mijote.

Il y a un air ennuyé dans les yeux d'Erwin; il n'a jamais apprécié le long (il faut le reconnaître) processus de cuisiner comme Levi, qui voit plutôt cela comme une perte de temps nécessaire. Une fin en soi.

Ils ne parlent pas de l'accident du piège à lapin.

« Ça brûle », dit Levi brusquement, et Erwin soulève hâtivement le couvercle. Le nez de Levi n'est pas si fin que l'odorat du défunt Mike, mais les années de solitudes ayant suivi la victoire de l'humanité ont changé son nez en un détecteur fiable de bonne cuisine.

Il ôte le couvercle des mains maladroites d'Erwin, joint la coriandre au civet avant d'ajouter de l'eau et de remettre le couvercle.

Erwin sourit tristement. « Qu'est-ce que je ferais sans toi ? », dit-il avec un petit rire, une tendresse insupportable, et cela provoque une brûlure douloureuse dans la poitrine de Levi. Il recule jusqu'à l'évier, récupère le couteau d'office.

« Tu m'as bien évité pendant quatre ans. », dit-il, s'efforçant d'adopter un ton léger tout en resserrant sa prise sur le couteau. Il y a le tremblement léger de sa main; il essaie de l'arrêter par la force de la volonté, mais il revient et sa vue se trouble. La pomme de terre à moitié épluchée git, négligée, à côté des dés de carottes parfaitement coupés.

Mais Levi n'a jamais été bon pour dissimuler ses émotions, ne s'est jamais vraiment préoccupé de supprimer sa colère; il sait qu'Erwin voit immédiatement derrière son masque. L'atmosphère change, et il entend Erwin couper le réchaud, volontairement.

« Levi… »

Levi continue de lui tourner le dos, aimerait récupérer les mots qu'il a prononcés – aimerait avoir fermé sa gueule et gardé ce sujet sous scellé. Crétin. Il gigote, tripote les morceaux de carottes à proximité – il va falloir les mettre dans la salade de ce soir, mais Erwin ne les aiment pas crues –

La main bandée d'Erwin se pose doucement sur son épaule, et le bourdonnement de ses pensées se dissipe comme la vapeur d'un Titan. Sa main relâche le couteau. Tout ce qu'il peut percevoir c'est cette pression sur son épaule, la faible chaleur s'insinuant au travers des fines couches du bandage.

(Combien de fois a-t-il suivi cette main impressionnante en enfer ?)

« Levi », dit-il encore à voix basse.

« Laisse tomber, Erwin. » Il rejette la main d'Erwin d'un haussement d'épaule, le cœur serré.

« Ma décision de partir n'a rien à voir avec l'envie de t'éviter. Mon rôle en tant que Commandant… mes objectifs et mes espoirs pour l'humanité étaient atteints. Il n'y avait plus rien qui me retenait dans l'enceinte de ces murs, tu dois comprendre. »

Le couteau tombe, émettant un léger claquement, et Levi va rapidement au réchaud, enlevant la marmite. Les poignées sont douloureusement chaudes, mais il s'en moque – il a besoin de garder la tête sur les épaules, de mettre de la distance entre eux.

Il y a un silence, puis un léger soupir. « Au contraire, te laisser fut mon seul regret Levi. »

« Tu es parti sans même dire au revoir. » répondit-il sèchement, incapable de se retenir. Sa raison lui dit de se taire; son cœur refuse. Des années de confusion, d'attente, et même de culpabilité. « Pendant des années je n'ai pas su si t'étais vivant. 'Rien ne te retenait' tu dis ? Il y a tes camarades et tes amis au sein de ces murs, Erwin. Des gens qui t'aiment. »

Il était allé trop loin, n'avait pas songé à ce que ses mots impliquaient. Il considère cela avec une torpeur qu'il n'avait pas pensé ressentir.

Les yeux d'Erwin sont écarquillés, fixant Levi. Mais il y a dans ces derniers une sorte de résignation, comme s'il s'y était attendu.

Evidemment, songe Levi. La surprise n'est pas quelque chose que l'on associe à Erwin Smith.

« Je devais partir », dit-il, mais sa voix est moins ferme cette fois. Son regard bleu se fait implorant, comme s'il avait à présent besoin que Levi comprenne. « En temps de paix, je ne savais plus comment me comporter. Comment aurais-je pu regarder dans les yeux ces hommes et ces femmes qui avaient sacrifié leur vie pour moi ? Comment aurais-je pu les regarder dans les yeux, sachant qu'ils n'étaient pas en vie grâce à moi, mais malgré moi ? Malgré ce que je leur avais ordonné de faire ? »

Le flash d'un souvenir : la pluie torrentielle, les sabots des chevaux dérapent dans la boue, la brume rouge dans l'air. 'Retraite. Laissez-les.' Les hurlements de trois jeunes soldats, tout juste formés, entourés par les Titans. Les ordres avaient été donnés, et Levi avait obéi à Erwin. Il l'avait toujours fait.

Comment pourrais-je te regarder dans les yeux, Levi ?

Les non-dits flottent entre eux.

« Je ne mérite pas d'être parmi ceux qui ont risqué leur vie sous mes ordres. » termine-t-il d'une voix douce. « Pas plus que d'être avec leur famille. J'ai choisi autre chose que ce bonheur depuis longtemps. »

Le robinet goutte toujours.

« Levi, pour ce que ça vaut… Je suis désolé pour ce que je t'ai fait endurer. »

Levi comble l'espace entre eux en trois enjambées rapides. Ses orteils touchent presque ceux d'Erwin, et il lève la main – puisqu'Erwin le surplombe – en agrippe son menton, le forçant à incliner la tête.

« Regarde-moi. », dit-il avec brutalité, et les yeux d'Erwin sont terriblement peinés, son regard se posant sur lui avec réticence. Avant qu'Erwin ne puisse débiter plus de conneries sur le fait qu'il ne mérite pas le bonheur il poursuit, raffermissant sa prise. « Non, regarde-moi, Erwin. Aucun de nous n'est entré ans le Bataillon d'Exploration en s'imaginant que ce serait une putain de promenade dans Sina. Nous connaissions le taux de mortalité et nous savions que suivre tes ordres pouvait être la dernière décision que nous prenions. » Sa voix faiblit, la colère refluant de son visage. « Mais nous avons exécuté ces ordres, parce que nous avions confiance en ces décisions – nous avions confiance en toi et en ta capacité de faire le bon choix pour nous. Pour l'humanité. Et même si ce sont ces ordres qui ont tué des centaines de personnes », la voix de Levi se brise très légèrement, « ils en ont libéré des centaines de milliers. Tu nous as libérés. Nous sommes libres, Erwin. »

Leurs visages ne sont séparés que de quelques centimètres. Levi peut sentir le souffle léger d'Erwin sur sa lèvre supérieure; un peu chaud, humide, mais bizarrement ce n'est pas repoussant. Il voit sa pomme d'Adam bouger rapidement alors qu'il déglutit, et ce mouvement semble lui demander un effort. Le regard d'Erwin le contemplant pourrait trancher des diamants, son intensité le bouleverse, et cette fois-ci c'est au tour de Levi de laisser échapper une respiration tremblante.

La poitrine de Levi est comprimée par une sensation étrange : il y a de la tendresse et de la fierté, mais aussi quelque chose d'autre qui est beaucoup, beaucoup plus incongru.

Sa main va lentement du menton d'Erwin à sa mâchoire, puis à l'auréole de ses cheveux dorés. Ses doigts effleurent ses mèches ensoleillées – et ils tremblent atrocement. Mais c'est comme s'il était en train de regarder quelqu'un d'autre faire ça, enchevêtrer ses doigts dans les cheveux d'Erwin. Il n'a pas l'impression d'être lui-même, et cela permet d'arrêter plus facilement le tremblement.

Ainsi, c'est quelqu'un d'autre dont la respiration se bloque alors que la lueur dans les yeux d'Erwin change, change en quelque chose de déterminé et d'intime. Quand Erwin se rapproche en fermant les paupières, ses cils formant un rideau d'or, c'est quelqu'un d'autre qui rompt la distance entre eux; quelqu'un d'autre qui presse ses lèvres contre celles d'Erwin, ses mains s'enfonçant dans les mèches blondes emmêlées, ses jointures appuyant sur son crâne, rapprochant Erwin encore, encore et encore.

Quelqu'un d'autre qui entrouvre ses lèvres, l'air désespéré alors que sa langue glisse sur celle d'Erwin, se déplace pour sentir les irrégularités des dents d'Erwin. Quelqu'un d'autre qui se dresse sur la pointe des pieds, juste pour que leurs corps puissent être encore plus serrés, qui suce la lèvre inférieure d'Erwin. Quelqu'un d'autre dont la respiration est saccadée tandis qu'il se délecte du goût des lèvres d'Erwin, savoure la façon dont Erwin réagit à l'identique contre lui, lèvres et langue et dents juste prêtes à tout.

La lumière derrière ses paupières picote quand Erwin se recule, doucement. Levi contient le cri de protestation qui nait dans sa gorge. Ses mains lâchent les cheveux d'Erwin, retombant sans cérémonie le long de son corps alors qu'il recule de quelques pas chancelants.

L'air de regret dans les yeux d'Erwin lui fait serrer les dents, son ventre se nouant, et il le coupe avant qu'Erwin ne puisse proférer de foutus mots d'excuse.

« Ne dis pas que tu es désolé », balance-t-il, le ventre noué comme s'il s'était complètement emmêlé aux lanières de l'équipement tridimensionnel. « Ne retourne pas ta putain de veste. »

Laisse-moi avoir au moins ça.

Il essuie hâtivement ses mains moites de sueur sur son pantalon, sort de la cuisine sans se retourner. Une fois dehors, il s'efforce de respirer par petites bouffées l'air frais. Il ne sait pas pourquoi, mais ses yeux le picotent et sont brûlants, sa poitrine est inconfortable, trop serrée. Il touche ses lèvres d'un doigt hésitant, puis s'essuie la bouche du plat de la main avec fureur.

Il a encore le goût d'Erwin sur ses lèvres, doux-amer.


La routine ne change pas. Ils continuent tous les deux, faisant comme si rien ne s'était passé, comme si Levi n'avait pas franchi une limite muette, n'avait pas pénétré en territoire inconnu. Même en dormant dans le même lit (du fait de leur obstination à chacun, pense Levi), pas grand-chose n'a changé, car Erwin a eu des décennies pour apprendre à cacher ses émotions. Peut-être a-t-il appris à ne plus rien ressentir.

Cependant il n'en va pas de même pour Levi. Il se demande quelle image Erwin a de lui : une évocation du passé, un souvenir de la guerre ? De façon subtile, ils font plus attention à la manière dont ils se déplacent l'un par rapport à l'autre, comme des aimants refusant leur attraction naturelle.

Il se demande comment de temps cela va durer avant qu'il ne soit plus le bienvenu.

Ça ne peut pas durer, se dit Levi. Et pourtant il espère.


En espérant que vous avez pris autant de plaisir à lire ce chapitre que moi à le traduire. N'hésitez pas à me faire part de vos impressions.