Les chapitres qui suivent sont dédiés à LYLAOÏ dans le cadre des voeux 2020 du salon "Papotage, écriture, lecture et bonn humeur"

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L'immense convoi constitué par les nains chassés d'Erebor semblait s'étirer interminablement le long des sentiers à pic des Monts Brumeux. Le printemps avait tiédi l'air et dégagé les cols bloqués par la neige et, comme convenu, tous ceux qui espéraient trouver un endroit où fonder un nouveau royaume pour tout recommencer s'étaient retrouvés, puis mis en route. Nul n'ignorait que le chemin serait long, pénible et périlleux. Le pire étant sans doute l'incertitude dans laquelle ils se trouvaient tous : ils ne savaient pas exactement où ils allaient, où ils iraient, si leur rêve avait une chance de se réaliser. Certains avaient d'ailleurs refusé de s'engager dans une telle aventure, précisément pour ces raisons, et avaient préféré chercher par eux-mêmes un endroit où vivre, sans avoir à traverser la moitié de la Terre du Milieu dans un but aussi aléatoire. Ceux qui avaient suivi la famille royale déchue de son trône avaient l'espoir de jours meilleurs et cet espoir les soutenait tant bien que mal à travers leurs épreuves.

Sans relâche, de petits groupes bien armés allaient de l'avant, en éclaireurs, afin de repérer le chemin à suivre et d'en évaluer les risques. Avec une telle multitude derrière eux, femmes, enfants, vieillards, malades etc, ils ne pouvaient se permettre d'aller au hasard.

Ils se relayaient pour accomplir cette mission et, ce soir-là, le petit groupe commandé par Thorin et son ami Dwalin décida de camper sur un surplomb rocheux sous lequel s'étendait un profond ravin. Ils étaient satisfaits de leur journée. Il fallait parfois plusieurs jours pour trouver un passage praticable, après d'innombrables demi-tours sur des sentiers dont beaucoup finissaient en cul de sac. C'était une tâche lente et pénible. Les Monts Brumeux ressemblaient à un immense labyrinthe, dans lequel il était laborieux de se retrouver. Sans compter que le danger n'était pas exempt. Quelques jours plus tôt, le groupe d'éclaireurs qui les avaient précédés était tombé au détour d'un passage escarpé sur toute une famille d'ours. La femelle, flanquée de ses petits, était tout de suite devenue hargneuse et jamais sans doute nains n'avaient si vite battus en retraite ! Les ordres de Thrain étaient clairs : nous avons besoin de tout le monde et nous ne pouvons perdre du temps. Evitez les affrontements inutiles et tout ce qui pourrait nous retarder.

Quoi qu'il en soit, cette fois les éclaireurs avaient eu de la chance. Ils avaient trouvé du premier coup, avaient poussé assez loin pour s'assurer que le chemin était libre et de ce fait, ce soir-là, l'ambiance était presque détendue, ce qui n'arrivait pas souvent depuis la chute d'Erebor. Ils étaient neuf en tout, qui avaient allumé un feu dissimulé entre quelques pierres et sorti de leurs sacs leurs maigres rations de voyage.

- Prêt à passer une nuit de veille à la dure, mon gars ? s'enquit gaiement l'un des nains en s'adressant à Rori, le plus jeune de leur petit groupe.

Il y eut des sourires narquois alentours, dénués de méchanceté. Celui à qui s'adressait ces taquineries sortait à peine de l'adolescence et il n'était pas peu fier d'avoir été accepté en tant qu'éclaireur. C'était sa toute première mission d'adulte.

- Autant que toi, répliqua-t-il, légèrement piqué.

Les nains se mirent à rire. Cela faisait du bien. Ils n'avaient plus tellement d'occasion de rire depuis que Smaug avait fondu des cieux pour mettre à sac leur royaume.

- Vous ne me croyez pas ? s'indigna Rori. Le prince Thrain m'a accepté parmi les éclaireurs, ce n'est pas sans raison ! Je suis aussi capable que vous tous.

- La nuit, fit malicieusement l'un de ses compagnons, il y a toutes sortes de créatures dangereuses qui rôdent dans ces montagnes. Elles n'ont peut-être pas encore osé s'en prendre à nous à cause de notre nombre, mais qui sait si un petit groupe comme le nôtre ne va pas les attirer ?

- Je sais me battre ! assura Rori.

- Ne t'emballe pas, fiston, fit un autre nain en lui lançant une bourrade amicale. On le sait que tu es aussi capable qu'un autre.

Il sourit et ajouta :

- Quant à te battre, tu as appris sur les terrains d'entraînement, mais crois-moi : tu sauras ce que se battre veut dire quand tu auras vu Thorin et Dwalin à l'œuvre.

- La hache et l'épée, précisa un autre éclaireur avec bonne humeur.

Devant l'air surpris de Rori il ajouta :

- C'est comme ça qu'on les surnommait avant. A Erebor.

Tout en parlant, il adressa un clin d'œil aux deux intéressés, qui mastiquaient lentement leurs rations du soir. Il y eut un léger silence. Ce n'était même pas de la flatterie, c'était l'expression de ce qu'ils pensaient tous.

- Dwalin, fit l'un, mit en humeur de plaisanter, je voudrais bien t'affronter à nouveau sur un terrain d'entraînement. Tu vieillis, je crois, je serais curieux de savoir si tu es toujours aussi rapide.

- Quand tu veux, renvoya Dwalin sans la moindre acrimonie.

- Si seulement ! soupira un autre. Si nous avions encore du temps pour ça.

- Et si nous avions des terrains d'entraînement, ajouta un autre, pratique.

Rori jeta un rapide coup d'œil par en-dessous à Thorin et Dwalin. Leur réputation de combattants n'était plus à faire, certes. Comme il était encore très jeune, il se demanda s'il aurait l'audace de se mesurer à l'un d'eux à l'entraînement ? Enfin, c'était une question purement théorique car, comme venaient de le remarquer les autres, il n'était plus question de ce genre de chose pour les errants qu'ils étaient devenus. Et il se passerait bien du temps avant que cela ne change. Les nains continuaient à plaisanter sur le sujet, heureux de se détendre en faisant fi du présent, essayant de croire, pour un très court laps de temps, que rien n'avait changé, oubliant leurs soucis quotidiens pour un petit moment.

L'attaque fut si soudaine et si brutale qu'elle les prit tous au dépourvu. Par dizaines, ils surgirent de partout, de derrière chaque rocher, on aurait presque pu croire qu'ils sortaient du sol lui-même.

- Des gobelins !

Ils le savaient tous qu'ils ne pouvaient espérer franchir les Monts Brumeux sans avoir tôt ou tard maille à partir avec ces être répugnants et dégénérés. Jusqu'à présent ils avaient eu de la chance, ils n'en avaient pas vu trace. Jusqu'à ce soir. Les nains bondirent sur leurs pieds, les armes à la main. L'un d'eux lança un coup de pied dans le feu de camp, projetant des tisons à la tête de l'un des assaillants qui hurla en sautant en arrière, mais un autre bondit sur les épaules du nain et lui plongea une lame dans la poitrine. Dos à dos, Thorin et Dwalin faisaient face à la horde, creusant les rangs ennemis de leurs coups, sans pour autant que le nombre des assaillants paraisse jamais décroître.

- Ils sont trop nombreux ! cria quelqu'un.

- Thorin, il a raison ! renchérit Dwalin. On n'a aucune chance.

Thorin s'était fait la même réflexion. Pourtant, il aperçut soudain une ouverture dans le grouillement infect qui les assaillait et il prit aussitôt sa décision :

- Par-là ! Suivez-moi !

C'était plus facile à dire qu'à faire. Les nains n'avaient pas d'autre alternative que la fuite s'ils voulaient survivre, mais les gobelins eux n'étaient clairement pas disposés à les laisser faire. Les éclaireurs encore en vie s'élancèrent sur le chemin abrupt qui longeait le vide tout en combattant de manière presque désespérée. Il faudrait un miracle pour qu'ils se sortent de ce traquenard !

- Thorin ! cria soudain Dwalin. Ici, on a une chance !

Il tendait le bras vers le gouffre. Rori, qui suivit des yeux son mouvement, ne comprit pas ce qu'il voulait dire.

- En cercle ! hurla Thorin. Il faut les contenir !

Dos au vide, les nains s'arrêtèrent, frappant sans relâche sur les hordes qui revenaient sans cesse à la charge, enragées et obstinées malgré leurs pertes.

Dwalin seul ne se battait plus. Protégé par la ligne (l'arc de cercle, plutôt) formée par ses compagnons, il fourra sa hache de guerre entre les mains de l'un d'eux pour lui prendre la lance avec laquelle il se défendait puis, rapidement, fouilla dans le sac qu'il avait à l'épaule. Il l'avait hâtivement ramassé avant de quitter le lieu du campement. Dwalin était un nain pratique qui ne perdait jamais de vue l'essentiel. Or ce sac contenait du matériel de première nécessité. Et aussi une corde qu'il se hâta de sortir. Il en transperça l'extrémité avec la pointe de la lance puis, de toutes ses forces, projeta l'arme vers l'autre côté du ravin. Elle se ficha profondément dans le tronc d'un arbre solitaire, sur la falaise d'en face. C'était la vue de cet arbre qui avait fait dire à Dwalin qu'il y avait une chance à cet endroit. Le plus difficile restait cependant à faire.

- Viens là, petit ! cria-t-il en saisissant Rori par l'épaule et en le tirant en arrière.

- Eh ! protesta le jeune nain. Qu'est-ce que tu fais ? Je veux me battre !

- Tu es le plus léger, rétorqua Dwalin d'un ton catégorique. Ne discute pas. Tu vas traverser et attacher la corde de l'autre côté. Dépêche ! On ne tiendra pas longtemps.

- Fais vite ! cria Thorin comme pour confirmer. On ne les contiendra plus pendant des heures !

Rori comprit et hocha la tête.

- Je vais tenir la corde, fit Dwalin. Je vais donner du mou. Laisse-toi glisser. La lance ne tiendra pas très longtemps non plus. Si elle lâche, cramponne-toi ! Je te retiendrai.

Rori empoigna la corde entre ses gants d'épéiste et fit comme on le lui demandait : il se laissa glisser dans le vide. La corde n'était pas tendue, Dwalin la dévidait à mesure, afin que le poids du garçon pèse le moins possible sur la lance. Rori toucha des pieds la paroi de l'autre côté et se hissa rapidement, ses doigts se crispant nerveusement sur la corde : il sentait qu'au-dessus de lui, la prise faiblissait. Tout en grimpant, il s'efforça de se rassurer en se rappelant que Dwalin maintenait toujours l'autre extrémité de la corde. Si ça lâchait au-dessus de lui, il ferait un magnifique pendule… mais du moins il n'irait pas s'écraser au fond du gouffre. En tous cas, en théorie. Heureusement, il était jeune et agile. Il parvint à prendre pied sur le bord de la falaise avant que la lame de la lance, qui avait commencé à sortir du tronc de l'arbre, ne soit complètement arrachée. Rori poussa un soupir de soulagement et n'eut plus alors qu'à nouer solidement la corde autour de l'arbre.

- C'est bon ! lança Dwalin de l'autre côté. Allez, les gars !

L'un des nains glissa à terre au moment où il prononçait ces mots. Dwalin glissa un bras sous le sien, le releva et le tira en arrière. Chacun des survivants empoigna alors la corde, la serra de toutes ses forces, puis tous sautèrent dans le vide, sous les cris de rage des gobelins.

Ce fut assez chaotique. Surtout l'arrivée contre la paroi de l'autre côté : plus d'un reçu les pieds de son voisin dans la figure ou dans le dos, mais cela n'empêcha personne de grimper. Ils se hissèrent l'un après l'autre cette fois, les premiers en haut aidant les suivants, jusqu'à ce qu'ils aient tous pris pied sur la falaise, blottis derrière le tronc de l'arbre afin d'éviter les flèches, heureusement peu nombreuses, envoyées par leurs ennemis.

- On s'en est sortis ! fit l'un des nains. Je n'y croyais pas.

- Pas encore, rétorqua Thorin. Ils vont nous poursuivre. Ils grimpent mieux que nous. Ils vont franchir le ravin, sois en sûr. Nous avons un peu d'avance, alors ne perdons pas de temps.

- Thorin, fit Dwalin.

Du menton, il désigna le nain qu'il soutenait toujours, qu'il avait maintenu lorsqu'ils avaient franchi le gouffre et qu'il avait aidé à grimper. Il était gravement blessé et le sang jaillissait à flots de sa blessure.

- Faites un pansement, vite ! ordonna Thorin. Comprimez la plaie. Dépêchons.

L'un des nains sacrifia son manteau, qui fut déchiré pour en faire des bandes que l'on noua étroitement autour de la plaie. Adossé au tronc de l'arbre, tandis que les cris rageurs des gobelins continuaient à retentirent dans la nuit, le blessé murmura :

- Laissez-moi ici. Je vais vous ralentir. Partez.

Thorin et Dwalin se regardèrent. Ils avaient perdu trois des leurs dans le combat. Celui-ci avait peut-être une chance s'il pouvait bénéficier à temps des soins d'un guérisseur, mais de cela il n'était pas question pour le moment. Et oui, transporter un blessé dans leur situation allait les ralentir.

- On ne va pas l'abandonner ?! glapit Rori, épouvanté. Prince Thorin... Dwalin... on ne peut pas faire ça !

- Tais-toi, petit, fit encore le blessé. Tu ne comprends pas.

- On n'abandonne pas les nôtres, trancha Thorin. Nous nous relaierons pour le porter. Maintenant, filons.

Deux nains passèrent les bras du blessé sur leurs épaules en dépit de ses protestations et le groupe s'enfonça dans la nuit, les armes à la main. Ils avancèrent aussi vite qu'ils le purent, courant plus que marchant, forçant l'allure autant que le terrain le leur permettait, les oreilles tendues. Régulièrement, ceux qui soutenaient le blessé laissaient leur place à d'autres, afin d'économiser leurs forces. Ils cheminèrent ainsi pendant une bonne heure. Tous commençaient à ressentir la fatigue et les respirations s'accéléraient à mesure que leur course dans le noir se poursuivait. Thorin ordonna une halte :

- Deux minutes de repos. Inutile de nous épuiser. Nous devons garder la force de nous battre s'ils nous rejoignent.

Son regard tomba sur Rori. Même dans la nuit il pouvait voit ses traits tirés et sa pâleur. Le jeune nain haletait.

- Tiens bon, dit Thorin en lui donnant une petite tape sur l'épaule.

Mais son humeur sombre perçait dans le ton de sa voix.

- Thorin, fit Dwalin à voix basse, en lui faisant un signe de tête.

Le prince rejoignit son ami un peu à l'écart des autres.

- On n'y arrivera pas, dit Dwalin nettement. Plusieurs sont blessés. Ils ne pourront pas soutenir cette allure. Les gobelins vont nous rattraper, c'est clair comme du cristal. Ils ne doivent plus être très loin derrière nous.

Thorin fit un signe d'assentiment, tout en regardant sa troupe. Comme le disait Dwalin, plusieurs portaient des blessures, légères en apparence mais qui à terme les affaiblissaient et les gênaient. Certains n'avaient pas osé s'asseoir pour souffler, de crainte de ne plus pouvoir se relever et se tenaient penchés en avant, les mains sur les cuisses, essayant de retrouver leur souffle. Ils allaient droit à l'échec et au massacre, c'était malheureusement évident. Sombre, Thorin hocha la tête pour approuver les paroles de son ami et tous deux se regardèrent. Comme toujours, ils se comprirent sans parler. A pas lents, ils rejoignirent le groupe.

- Ils sont sûrement tout près, maintenant, dit Thorin, exprimant ainsi le sentiment général. Si on continue comme ça, ils vont nous rattraper et nous exterminer.

- Qu'est-ce qu'on peut faire ? demanda une voix lasse.

- Vous allez continuer, tous, et chercher un abri pour prendre un peu de repos. Dès que le jour se lèvera, les gobelins réintègreront leurs cavernes. Vous retournerez au camp sans tarder pour faire soigner les blessés. Dwalin et moi allons attendre ici et tâcher d'attirer ces créatures répugnantes dans une autre direction.

Quelques protestations s'élevèrent, qu'il balaya avec mauvaise humeur.

- C'est moi qui décide ! trancha-t-il. Je vous donne encore une minute pour souffler, ensuite vous ferez ce que je dis.

- Moi je ne suis pas blessé, dit quelqu'un. Je reste avec vous.

- Non. Les blessés auront besoin de ceux qui sont encore valides. Vous partez tous.

Quelques instants plus tard, le petit groupe se remit donc en marche, un peu ravigoté tant par ce bref repos que par l'espoir. Un seul demeura fermement sur place : Rori.

- Tu n'as pas entendu ce que j'ai dit ? le rabroua sèchement Thorin.

Le jeune nain croisa résolument son regard :

- Je ne suis pas un lâche. Je n'abandonne pas mon prince.

- Dégage, fit Dwalin, ou je te botte les fesses !

Rori n'était pas moins entêté que les autres nains et il voulut protester. Thorin n'était pas plus diplomate que son ami et il le coupa abruptement :

- Tu es en train de nous faire perdre la seule chose dont nous manquons : du temps. Alors ne discute pas et va-t'en. C'est un ordre !

Rori comprit qu'il n'aurait pas gain de cause et afficha une mine si maussade que Thorin prit sur lui pour adoucir ses propos :

- Le chemin est encore long pour retrouver les nôtres, ce sera plus dur que tu ne le crois. S'il te reste des forces, alors prête-les à ceux qui ont perdu les leurs. Crois-moi, ce ne sera pas une partie de plaisir pour vous non plus. Mais je peux compter sur toi, n'est-ce pas ? Alors dépêche-toi.

Le jeune nain soupira, un peu rasséréné tout de même (il est plus valorisant de se dire que l'on a une mission à accomplir que de penser qu'on se débarrasse de vous parce que vous êtes inutile) et il partit à la suite des autres. En lui-même pourtant, il se demandait... en toute honnêteté, il se sentait épuisé, vidé par cette bataille aussi brève que violente, l'hasardeuse traversée du ravin et cette marche forcée dans la nuit. Il jeta un bref regard en arrière, par-dessus son épaule, vers Thorin et Dwalin. "La hache et l'épée" c'était ainsi que l'un de ses compagnons les avaient surnommés. En quoi étaient-ils faits ces deux-là, pour paraître toujours frais comme des roses ? Ou alors, songea Rori, ou alors ils faisaient semblant. Dans ce cas, ils s'y prenaient fort bien. Hors de portée de ses oreilles, Dwalin était en train de ricaner :

- Joli discours.

Son ami lui lança un regard noir.

- Non, sérieusement. Il faut juste être jeune et avoir une cervelle d'étourneau pour y croire. Mais en dehors de ça, c'était parfait. Mon frère n'aurait pas fait mieux.

Thorin grogna entre ses dents et les choses s'arrêtèrent là, car Dwalin connaissait mieux que personne la patience limitée de son ami et, en outre, tous deux avaient mieux à faire qu'à se chamailler. Unissant leurs forces, ils commencèrent par faire rouler quelques rochers (dont un, de belle taille, qu'ils parvinrent non sans mal à faire basculer sur le côté), de sorte que le "sentier" (c'était un bien grand mot, "passage" aurait mieux convenu) suivi par leurs compagnons ne sois plus trop apparent. Puis ils effacèrent toutes les traces de leur mieux.

- Ils risquent de flairer leur piste, remarqua Dwalin.

- Il faut donc leur en fournir une autre. Plus fraîche.

Thorin tira son poignard et son ami, comprenant son idée, tendit automatiquement la main pour le lui prendre :

- Non, laisse-moi faire.

- Ça ne changera rien, dit Thorin. Il faudra le faire à tour de rôle pour conserver nos forces.

Dwalin ne répondit pas. Il remonta sa manche et s'entailla le bras. Dans la nuit, son sang parut presque noir. Le guerrier tendit le bras pour le laisser s'écouler sur le sol rocheux.

Les deux nains se remirent alors en marche, laissant derrière eux cette piste sanglante. Il ne fallait pas que les gobelins abandonnent en cours de route, pas avant d'être trop loin pour pouvoir encore rattraper leurs compagnons. Un chemin de sang était une bonne solution.

Thorin et Dwalin avaient pris le parti de monter vers les hauteurs, partant du principe que s'ils étaient rattrapés il leur serait plus facile de se défendre s'ils occupaient une position élevée par rapport à leurs ennemis. Au bout d'un moment, le prince posa un bandage sommaire sur le bras de son ami et prit le relais.

- Du sang royal ! se gaussa Dwalin, peut-être pour cacher sa réprobation. Si ces pourritures ne nous suivent pas jusqu'aux confins des montagnes avec ça !

- Très drôle, maugréa son compagnon.

Ils allaient aussi vite qu'ils le pouvaient, souvent forcés d'escalader des éboulis ou des amas de rocs. Les endroits où ils pouvaient courir se faisaient de plus en plus rares à mesure qu'ils gagnaient de l'altitude. Deux heures plus tard, essoufflés, ils firent une brève halte.

- Ils gagnent du terrain, observa Dwalin, qui scrutait la nuit l'oreille tendue. On ne les distancera plus très longtemps.

- L'aube est proche. Ils devront s'abriter de la lumière du jour. Il faut tenir encore un peu.

- Ce n'est plus la peine de marquer notre piste, à présent. Ils sont autant dire sur nos talons. Donne ton bras.

A son tour, Dwalin enroula rapidement un pansement de fortune autour de l'avant-bras de son compagnon afin de comprimer l'entaille qu'il s'était faite, puis ils repartirent. Ils n'avaient pas de direction précise à suivre : étant donné le relief de plus en plus accidenté, les pentes de plus en plus abruptes, ils allaient où cela leur était possible. Le froid augmentait à mesure qu'ils se rapprochaient des sommets mais les nains sont résistants aux écarts de température. Au contraire, comme ils étaient tous deux en nage, la fraîcheur était presque bienvenue.

- Arrêtons-nous, dit enfin Thorin.

Ils venaient d'atteindre une sorte d'encorbellement perché très haut, au sol presque plat.

- Ici on pourra se battre facilement. Autant choisir l'endroit nous-mêmes.

Tous deux soufflaient bruyamment dans l'air glacé. Ils eurent le temps de reprendre leur respiration et de sentir leurs cœurs s'apaiser avant que la nuit s'emplisse de grattements, piétinements et piaillements, tout proches à présent.

- Les voilà.

Les gobelins en effet ne tardèrent pas à surgirent. En ne découvrant que deux nains, certains parurent se rendre compte qu'ils avaient été trompés. Ils poussèrent des cris de rage et des sifflements furieux mais, comme les deux amis l'avaient espéré, il était trop tard à présent pour qu'ils songent à rebrousser chemin.

L'affrontement fut féroce. Adossés à la paroi de la montagne pour protéger leurs arrières, Thorin et Dwalin donnèrent toute leur mesure de combattants. Plus de dix fois, ils forcèrent la horde à reculer. Pourtant, ils avaient l'impression que plus ils tuaient de gobelins plus il en arrivait. C'était sans fin, comme dans un cauchemar. Les bras engourdis à force de frapper, ils commençaient à voir venir le moment où ils seraient submergés par le nombre quand brusquement, sans que rien l'ait laissé prévoir, leurs adversaires disparurent, abandonnant les cadavres des leurs, hurlant des menaces et des insanités qui résonnèrent un long moment sur les pentes de la montagne.

- Tu crois que c'est un piège ?

- Non. Regarde là-haut : le jour va bientôt se lever.

En effet, le ciel avait commencé à pâlir. Il faudrait encore un moment avant qu'il fasse clair mais les gobelins devaient rejoindre leurs cavernes, dont ils étaient sans doute assez éloignés.

Les deux nains restèrent où ils étaient, malgré l'odeur fade du sang qui emplissait l'air. Simplement ils s'assirent, toujours dos à la paroi (on n'est jamais trop prudent) et prirent un peu de repos.

- Ça a été chaud. Je ne me voyais plus tenir très longtemps.

- Moi non plus.

- Tu es blessé ?

- Rien de sérieux. Et toi ?

- Pareil.

- On devrait dormir un peu. Je prends le premier tour de veille.

- D'accord.

Ils somnolèrent plus qu'autre chose, chacun à son tour, jusqu'à ce que le jour soit totalement levé et que la lumière ait gagné le fond des vallées. Ensuite ils s'occupèrent de leurs blessures, heureusement légères. Enfin, ils s'efforcèrent de se repérer.

- Passons par les sommets, décida Thorin. Nous sommes presque en haut et nous irons plus vite pour rejoindre les nôtres. Nous nous sommes beaucoup éloignés et il ne faudrait pas être à nouveau surpris par la nuit.

Dwalin ne trouva rien à objecter, même s'il se méfiait du sens de l'orientation de son ami. Aussi tous les deux continuèrent-ils, plus sereinement cette fois, leur escalade. Quelques heures plus tard ils atteignirent en effet le sommet de la montagne et du même coup les neiges éternelles.

- Nous avons laissé les nôtres là-bas, au sud-est, fit Dwalin en tendant le bras.

Thorin ne répondit pas. C'était encore un accord tacite entre eux. Même s'il ne l'aurait jamais reconnu, s'il n'aurait jamais toléré qu'on lui en fasse la remarque, le prince savait très bien qu'il était quasiment dépourvu de tout sens de l'orientation. Et Dwalin prenait les devants justement pour ne pas avoir à lui dire qu'il se trompait.

Ils continuèrent à marcher et bientôt arrivèrent sur un immense glacier qui au loin se confondait avec le ciel. Ici, le mot "immensité" prenait tout son sens. On avait vraiment l'impression d'être très loin de la terre, dans un autre monde. Acharnés, les deux nains continuèrent.

O0O

Le glacier s'étendait à perte de vue. Sous le brillant soleil de l'après-midi, la glace prenait des nuances bleues se déclinant en une large gamme, du bleu azur pareil à celui du ciel à un turquoise profond dans les failles ou les crevasses qui s'ouvraient ici et là. C'était là le domaine du froid et du vent, pourtant deux silhouettes mouvantes longeaient le royaume des glaces avec opiniâtreté, le capuchon baissé pour protéger leurs yeux de la réverbération, aveuglante à cette heure.

Le vent avait sculpté la glace en de multiples formes, en creux et en bosses, en failles et en falaises et la progression était lente et pénible. Malgré leurs capuches rabattues, les deux amis étaient aveuglés par l'éclat du soleil sur la glace. Leurs yeux les piquaient cruellement et, ce qui était pire, coulaient constamment, tant et si bien que leurs barbes étaient constellées de larmes gelées. Il était trop tard pour faire demi-tour, donc trop tard pour décider que ça n'avait peut-être pas été une si bonne idée de passer par là. Il ne restait plus qu'à avancer.

Thorin pestait en lui-même à cause du temps que tout cela leur prenait. A mesure que les heures s'écoulaient, il devenait plus évident qu'ils ne rejoindraient pas leur peuple avant la nuit. Sans doute aurait-il mieux fait de moins ruminer et de prendre garde à l'état du terrain devant lui, à moins que ses prunelles brûlées par la réverbération ne soient responsables, toujours est-il que Thorin fit soudain un faux pas et, aussitôt, il sentit le sol se dérober sous lui.

Dwalin bondit pour essayer de le retenir, trop tard. Déjà le prince dévalait la pente abrupte sur le dos, incapable de se retenir malgré ses efforts sur la surface lisse de la glace qui filait, filait, filait si loin qu'on n'en voyait pas le bout. Dwalin, lui, voyait pourtant une ligne sombre couper le glacier et il savait de quoi il s'agissait : l'une des multiples crevasses qui le parcouraient en tous sens.

- Thorin ! s'époumona-t-il. Attention ! Le gouffre !

Thorin entendit mais que faire ? Il n'avait aucune prise sur la glace dont les reliefs n'étaient aucunement suffisants pour arrêter sa dégringolade. Alors, tant bien que mal, il dégaina sa dague et roula sur le côté pour l'enfoncer de toutes ces forces dans la croûte gelée. Il parvint à la percer et sentit sa course s'arrêter. Il était temps : la crevasse repérée par son ami n'était plus qu'à quelques mètres de lui. Là-haut, Dwalin poussa un soupir de soulagement. Ils n'étaient pas passés loin de la catastrophe.

Thorin remonta lentement, sa progression ressemblant davantage à de la reptation qu'à autre chose car il ne pouvait se tenir debout sur la pente glissante. Il dut utiliser sa dague tout du long pour se hisser et cela n'améliora pas son humeur ! Enfin, Dwalin qui était descendu aussi bas qu'il l'avait pu sans glisser à son tour lui tendit la main et les deux nains parvinrent à regagner des lieux moins dangereux.

- Ça va ? demanda Dwalin.

Thorin éprouvait l'impression déplaisante que son dos était pris entre chaleur et glace. C'était fort désagréable. Lorsqu'il put se redresser, il sentit quelque chose couler le long de son échine et le frottement de ses vêtements lui arracha un grognement :

- Tu es blessé ? s'inquiéta Dwalin.

- Je ne sais pas. J'ai dû m'accrocher quelque part. Rien de sérieux, continuons.

- Il faut trouver un endroit un peu plus abrité. Mieux vaudrait sans doute que je jette un coup d'œil.

Ils continuèrent donc à marcher mais, très vite, cela devint pour Thorin un supplice d'effectuer le moindre mouvement. La brûlure dans son dos s'accentuait sans cesse, c'était devenu plus que douloureux, quasiment invalidant. Il appréhendait chaque mouvement et avait cette impression atroce qu'on lui découpait le dos lamelle par lamelle. Il sentait ses vêtements coller à sa peau, pareils à ces plantes vénéneuses qui adhèrent au moindre contact et dont le venin dissout les tissus.

Il fallut pourtant deux bonnes heures encore aux nains pour enfin quitter le glacier et s'aventurer sur un terrain un peu moins hostile où il leur fut possible d'envisager une halte. Ils trouvèrent refuge entre des rochers et des parois escarpées où le vent soufflait moins fort.

Tout en grommelant, Thorin se débarrassa de son manteau, de sa tunique, de sa chemise. Non sans grincer des dents, ce qui ne manqua pas d'inquiéter son ami. Sa blessure devait être plus sérieuse qu'il voulait bien le dire. Il faisait très froid mais ce n'était pas là leur principal souci.

Dwalin siffla entre ses dents en voyant le dos nu de son ami : en dévalant sur la glace, Thorin s'était arraché la peau sur presque toute la surface comprise entre les omoplates et les reins. Le frottement de ses vêtements humides ensuite avait encore empiré la situation.

- Accroché quelque part, hein ? marmonna Dwalin. Assieds-toi. Il faut faire quelque chose, tu ne peux pas continuer comme ça.

Pour une fois, Thorin ne discuta pas. Lorsqu'ils étaient seuls, Dwalin et lui-même ne faisaient jamais de manières l'un avec l'autre. Ils se connaissaient depuis trop longtemps, avaient partagé trop d'aventures et étaient trop soudés pour cela. C'était l'immense avantage d'être seuls : avec Dwalin, Thorin pouvait oublier une part de ses responsabilités et retrouver sa complicité d'adolescent avec son plus vieil ami. C'était reposant. Il s'assit sur un rocher et son compagnon l'examina à nouveau, l'œil sombre.

- Ce n'est pas beau à voir, dit-il finalement.

- Ce n'est sûrement pas si grave ? fit Thorin en essayant de se dévisser le cou pour voir quelque chose.

- Je n'ai pas dit que c'était grave, j'ai dit que c'était moche à voir. Toute la peau est partie. Tu es bien arrangé !

- Ah. C'est pour ça que ça brûle si fort. J'ai l'impression d'avoir été écorché.

- C'est le cas. Et ça va brûler encore plus, grogna Dwalin, sinistre, en fouillant dans leurs affaires.

Il finit par mettre la main sur une petite fiasque emplie d'alcool.

- Désolé, fit-il. Tu vas le sentir passer, mais c'est nécessaire.

Il déboucha la fiole, revint se placer derrière son ami et ajouta :

- Tu es prêt ?

Thorin fit un signe affirmatif.

- Serre les dents, j'y vais.

Thorin eut beau serrer les dents, cela n'empêcha pas qu'un rugissement étouffé s'échappe de sa gorge lorsque l'alcool ruissela sur sa chair à vif.

- N'en fais pas une soupe, maugréa Dwalin pour dire quelque chose. Tu survivras.

Son ami ne répondit que par quelques imprécations de son cru. Il avait toujours été plutôt imaginatif en ce domaine et Dwalin ricana.

- Tu te fiches de moi, oui ?! vociféra Thorin.

- Qu'est-ce que je peux faire d'autre ?

- Vas-y, je te revaudrai ça, grinça le prince.

Dwalin banda étroitement le dos de son compagnon, de manière à éviter le frottement, puis Thorin put réenfiler ses vêtements. A présent, il lui semblait que l'on appliquait des cautères rougis contre son dos.

- Tu es un piètre guérisseur, maugréa-t-il, à seule fin d'extérioriser sa mauvaise humeur.

Dwalin traduisit mentalement : " Ça me fait un mal de chien et je suis de mauvais poil". Comme par ailleurs il n'avait jamais eu la prétention d'être un guérisseur, bon ou mauvais, et sachant par ailleurs qu'il ne fallait pas prendre ces paroles pour un reproche personnel mais plutôt comme une parabole, il ne répondit rien. Il observait les alentours et il finit par remarquer :

- On aurait autant passer la nuit ici. On est plutôt bien abrités. On ne retrouvera pas forcément un endroit comme celui-ci plus tard et de toute façon, on a encore beaucoup trop de chemin à faire pour pouvoir espérer retrouver les autres aujourd'hui.

Thorin hésita un peu car il aurait préféré continuer, mais il était vrai qu'il ne devait pas rester plus d'une heure de jour et que l'endroit était adéquat pour passer la nuit. De plus, il était bien abrité et son ami et lui seraient plus en sûreté ici qu'à déambuler dans la montagne, au risque d'avoir à nouveau maille à partir avec les gobelins que l'obscurité allait bientôt attirer hors de leurs trous. Par ailleurs, prendre un peu de repos ne leur ferait pas de mal, étant donné qu'ils n'avaient pratiquement pas dormi depuis près de quarante-huit heures. Et à peine mangé. Pour cela malheureusement, il faudrait encore attendre car ils n'avaient tout simplement rien à se mettre sous la dent.

- Je crois que je pourrais manger même un gobelin, grommela Dwalin, entre deux grondements caverneux de la part de son estomac.

- Si tu pouvais éviter de parler de manger... répondit Thorin, tout aussi affamé que son ami.

Les deux nains s'installèrent de leur mieux pour la nuit. Ils n'osèrent pas faire de feu et se serrèrent l'un contre l'autre pour se réchauffer, sans pour autant oublier d'instaurer un tour de garde.

La nuit fut paisible. Nul agresseur ou danger ne se profila entre les rochers qui les abritaient du vent glacé des hauteurs et au matin, indépendamment du fait qu'ils avaient l'un et l'autre l'estomac dans les talons, ils se sentaient revigorés d'avoir pu dormir. Le brouillard du matin opacifiait le monde et ils durent attendre qu'il ait commencé à se lever pour pouvoir se repérer, marchant d'un bon pas pour se réchauffer.

Ils ne rencontrèrent plus guère de difficultés ce jour-là et rejoignirent les leurs dans l'après-midi. Ils furent accueillis avec soulagement et furent eux-mêmes contents d'apprendre que tous leurs compagnons étaient revenus sains et saufs, y compris celui qui était sérieusement blessé et qui avaient reçu les soins nécessaires.

Pendant qu'ils se restauraient, Balin semblait nourrir des pensées moroses et, dès qu'ils eurent fini, il les prit à part, ainsi que Thrain :

- J'ai peur que la suite de notre voyage ne se complique, dit-il. Ces montagnes grouillent de gobelins. Et à présent, ils savent que nous sommes là. Il serait étonnant qu'ils ne se manifestent pas très vite.

- Nous sommes très nombreux, observa Thrain.

- Eux aussi. Et parmi nous, tous ne sont pas en mesure de se battre.

Balin avait raison et la suite des événements le démonterait amplement, mais à part redoubler de prudence, les réfugiés ne pouvaient rien y faire dans l'immédiat.