Chapitre 2

Comme tous les matins à 8h15 précise, Mr Gold tournait le petit panneau accroché à la porte de sa boutique indiquant que celle-ci était ouverte. Ce n'est pas sans surprise qu'il aperçu derrière les stores, sa nouvelle locataire sortir de son appartement. Où pouvait-elle bien aller de si bon matin? se demanda Gold. C'était peut-être l'occasion pour lui de savoir ce qu'elle faisait de ses journées. Mais aller lui demander directement n'était pas dans ses habitudes. Il avait ses méthodes bien à lui.

C'est ainsi que dès qu'il la vit s'éloigner, son sac sur l'épaule arpentant le trottoir de sa canne blanche, il retourna aussitôt le panneau indiquant "fermé". Il sortit discrètement par l'arrière de sa boutique, et il suivit la jeune femme à une distance raisonnable, même s'il savait très bien qu'elle ne le verrait pas. C'était le point positif de son enquête, la suivre sans se faire repérer était plutôt facile. Elle entra chez Granny. Gold s'arrêta à quelques mètres du petit restaurant. Il espérait qu'elle ne resterait pas trop longtemps. Il se sentait ridicule, attendant là, immobile. Heureusement pour lui, la jeune femme sortit quelques minutes plus tard, un café à emporter à la main. Elle sirota sa boisson tandis qu'elle marchait.

Elle se dirigeait vers la sortie du centre-ville. Gold la suivait toujours, mais sa jambe commençait à le faire souffrir. Il ne pensait pas qu'elle irait aussi loin. Après quelques minutes qui parurent interminables pour Gold, elle s'engouffra enfin dans une grande allée qui n'était pas inconnue à Mr Gold. Il y passait toutes les fins de mois. Il s'arrêta quelques instants devant le panneau indiquant "Couvent Sainte Meissa". Il laissa reposer sa jambe quelques secondes. Mais tout un tas de questions se bousculaient dans sa tête. Pourquoi venait-elle ici? Était-elle bonne sœur? Elle n'en avait pas l'apparence. Allait-elle prononcer ses vœux? Mais alors pourquoi louer un appartement? Cela devenait très confus, et Gold devait savoir. Il suivit les pas de la jeune femme qui n'était plus dans son champ de vision. Il monta difficilement les quelques marches qui menaient à la porte du couvent. La mère supérieure était sous le porche, et fut surprise de voir son propriétaire ici en milieu de mois.

"Mr Gold? Nous avons pourtant payer notre loyer comme il se doit."

"Oui, mais ce n'est pas pour cela que je viens."

Il fallait en vitesse qu'il trouve une excuse.

"Et qu'est-ce qui vous amène alors?"

"Je viens contrôler l'état du bâtiment, pour peut-être envisager des travaux si nécessaire." Dit-il d'un ton assuré, comme il savait si bien faire.

"Mais c'est la première fois que vous vous inquiétez de la condition du convent. Vous n'envisagez tout de même pas de vendre?" demanda-t-elle inquiète.

Pourquoi allait-elle se faire des idées pareilles! pensa Gold. La mère supérieure l'agaçait toujours.

"Je viens simplement contrôler! Il n'est pas question de vendre! Est-ce que c'est bien clair? dit-il en haussant le ton. Et maintenant si vous permettez, j'aimerai entrer!"

La mère supérieure lui ouvrit la porte sans dire un mot. Gold cherchait du regard la jolie brune. Elle s'était volatilisée. Pas étonnant, vu le temps qu'il avait perdu avec la mère supérieure. Comment allait-il la retrouver?

"Je n'ai pas besoin de vous, je connais les lieux, ma mère."

La religieuse, vexée, le laissa seul.

Il continua à avancer dans le long couloir, ne sachant pas vraiment où chercher. Il croisa plusieurs religieuses qui le regardaient étrangement. Il entendit alors, au loin des rires d'enfants. Gold fut surpris d'entendre des enfants ici. Intrigué, il s'avança vers la pièce d'où le bruit sortait. La porte était ouverte. Il eut la surprise de découvrir celle qu'il cherchait devant une classe remplie d'enfant. Il resta là, immobile à la regarder. Un livre en braille au bout des doigts, elle lisait un texte aux enfants qui eux aussi suivaient du bout des doigts les points en reliefs dans leur manuel. Institutrice pour jeunes aveugles, voilà ce qu'elle était. Gold n'était pas mécontent d'être parvenue à ses fins. Il s'assit sur un banc juste devant la porte de la salle de classe. Sa jambe devenait vraiment douloureuse. Néanmoins son esprit était davantage concentré sur la jolie brune que sur la douleur de sa vieille blessure. Gold écoutait la jeune institutrice expliquer le passé composé à ses élèves. Jamais il n'aurait cru être un jour aussi attentif à un cours d'école primaire. Il resta un long moment sur ce banc. Il savait qu'il devait partir, il ne fallait pas qu'elle sache qu'il l'avait suivie. Mais il resta cloué sur ce banc, impossible de décrocher son regard de l'institutrice.

Une heure s'écoula. Gold reprit ses esprits quand il entendit la voix de sa locataire annoncer que le cours était fini. Les enfants sortirent de la salle. L'antiquaire se leva précipitamment voulant s'éloigner le plus rapidement possible de la jeune femme. Sa jambe le ralentissait considérablement. Il se fit bousculer par les enfants qui ne mirent pas longtemps à quitter le grand couloir. Il pressa le pas afin de ne pas attirer l'attention de l'institutrice.

"Mr Gold?"

Sa douce voix résonnait dans le grand couloir. Gold s'arrêta. Elle savait que c'était lui, il était démasqué. Mais comment avait-elle pu le savoir? Il s'était pourtant efforcé de rester discret. Comment savait-elle? Il se retourna, lui faisant face. Quelques mètres les séparaient. Elle était devant la porte de sa classe, se tenant à la poignée.

"Mlle French!" dit-il d'un ton assuré.

"Je vous ai dit de m'appeler Belle. Que faîtes-vous ici?" demanda-t-elle avec un sourire radieux.

L'antiquaire s'approcha d'elle.

"Eh bien, voyez-vous, je suis le propriétaire de ce lieu, et je faisais une visite de contrôle du bâtiment."

"Oh je vois."

"Et vous, que faîtes-vous ici?" demanda-t-il innocemment.

"J'enseigne à des enfants non-voyants."

"Ah, c'est intéressant" dit-il en prenant un air faussement étonné.

"Quelle coïncidence que nous nous retrouvions ici!" S'exclama-t-elle.

"Oui en effet, le monde est petit" renchérit-il.

"J'allais faire ma pause pendant que les enfants sont en récréation. Est-ce que vous voulez m'accompagner? Si vous voulez un café ou un thé. C'est l'heure de la prière pour les sœurs, personne ne vous remarquera.

Il s'appétait à refuser mais ses mots vinrent plus vite que sa pensé. Il accepta volontiers. Et plus adroitement cette fois, il lui tendit son bras de façon à l'accompagner aux cuisines.

Le café était déjà servi. Belle et Gold s'installèrent dans le petit salon attenant à la cuisine. Mais une question brûlait les lèvres du propriétaire.

"Comment avez-vous su que c'était moi, tout à l'heure?"

Elle sourit, tout en buvant une gorgée de café du bout des lèvres.

"Ce n'est pas très compliqué. En premier je dirais que c'est votre parfum, qui m'a indiqué la présence d'un homme. Ce n'est pas très fréquent par ici. Cela a donc retenu mon attention. Cette odeur à la fois douce et torride qui révèle une pointe de musc et de vanille sont là le parfait mélange d'un parfum dont on se souvient. Et bien-sûr, j'ai tout de suite entendu votre canne résonner sur le carrelage. Et comme vous m'avez accompagnée à deux reprises de votre bras gauche, j'imagine que vous tenez votre canne de l'autre côté, donc que vous boitez de la jambe droite."

Mr Gold resta sans mot devant autant de précisions. Il était loin d'imaginer qu'autant de détails avaient pu retenir son attention.

"Eh bien, dîtes-moi, rien ne vous échappe, Belle!"

Pour la première fois, il l'avait appelée par son prénom.

"Beaucoup de gens pensent m'avoir, parce je suis aveugle. Mais souvent se sont eux qui se font avoir!" dit-elle avec un petit rire.

Gold rit poliment, sans vraiment savoir si sa dernière phrase le concernait. Il préféra changer de sujet.

"Depuis combien de temps enseignez-vous ici?"

"C'est très récent. Je viens d'avoir mon diplôme, et j'ai entendu dire que les sœurs avaient organisé des cours spéciaux pour les enfants aveugles, il n'y a pas très longtemps."

Ça pour être récent, ça l'était. Gold n'en a même pas été informé.

"Alors j'ai sauté sur l'occasion, et me voilà en train d'apprendre aux enfants à lire et à compter."

"C'est très intéressant."

"Et vous, Mr Gold, j'ai cru comprendre que vous êtes propriétaire de beaucoup de choses dans cette ville."

"En effet, ma chère. Les trois quarts de la ville sont à moi."

"Et vous avez de la famille?"

"Non... pas ici"

"Vous êtes tout seul?"

"Oui" dit-il simplement.

Elle sentit dans la voix de l'homme une once de tristesse. Elle avait bien compris que malgré toutes les richesses qu'il possédait, il n'était pas heureux.

Ils passèrent encore de longues minutes à discuter. Quand Belle demanda l'heure à Mr Gold, elle fut surprise que le temps soit passé aussi vite. Elle remercia son propriétaire d'avoir passé ce moment avec elle. Puis la jeune institutrice se dépêcha d'aller rejoindre ses élèves.

Gold ne fut pas mécontent de ce petit moment fort sympathique. Cela faisait des années qu'il n'avait pas pris le temps de discuter avec quelqu'un et vice-versa. Il repartit en direction de la sortie. Il croisa la mère supérieure:

"Des travaux sont à envisager, Mr Gold?"

"Non ma mère, tout à l'air en bon état. Mais il se peut que je repasse, je n'ai pas eu le temps de tout vérifier, et j'ai une course à faire, je dois partir. A bientôt!"

"Très bien. A bientôt Mr Gold" dit-elle d'un ton suspicieux.

Il sortit, fière de lui, le sourire aux lèvres.