You're my light, baby

My light, baby

Je suis affamée comme rarement auparavant, consumée par une seule et même sombre pensée, je m'apparente à un vampire en manque de son hémoglobine quotidienne. Mes lunettes noircies afin de me donner un anonymat dont moi-même je doute n'arrêtent pas de glisser sur cette sueur ingrate qui suinte de mes pores. Elle continue de me dégoûter, me suivant telle une mauvaise malédiction, peu importe où que j'aille.

Je dois faire peur à voir dans cet état de semi-transe. Cheveux brun. Corps amincis creusé par des heures à rester allongée sans rien faire d'autre que d'observer le plafond. Je suis blanche comme un cachet, mais avec tous ces détails, je reste fidèle à ces principes de moins que rien : j'en ai vraiment rien à foutre de ces ingrats bourges.

Le colosse qui m'accompagne comme si il était le leader d'un groupe de petits chiots dépose sa main sur mon bras agrémenté d'une épiderme sevrée.

On doit y être. Pile à l'heure. Suffisamment en amont pour éviter la chute de lumière bleutés sur nos visages. Je perçois également les susurres vicieux de ceux qui patientent dehors depuis une bonne heure dans l'espoir d'entrevoir le paradis. Peut-être que d'ici cinq minutes, loin de leur aura de fanatiques assoiffés, leurs pensées à mon égard se tourneront vers d'autres horizons. La haine, le dégoût... Ma silhouette de petite starlette ne leur donnera plus grand chose de bon à se mettre sous la dent.

Je n'y peux rien si l'argent et la notoriété paraissent plus important que l'espoir et la fierté dans la cité des anges. Et puis merde, comment peuvent-ils imaginer un seul instant que le paradis puisse leur offrir sa plénitude gratuitement et sans recherche de contrepartie ? C'est la base même de ce qui constitue cet hémisphère tant invoqué.

" Passez une excellente soirée, mademoiselle Fabray. "

Le videur et son costume de maître d'hôtel s'écarte tout en souriant à mon voisin. Il s'écarte, s'éloigne. L'obstacle pouvant m'empêcher de gravir les quelques marches qui me mèneront jusqu'à ma perte s'épuise. Malgré tout, il parvient à accrocher ce qu'il me reste d'humain. Je n'ai même pas besoin d'argumenter, d'y plonger plus de cinq secondes pour imaginer qu'il a envie de chialer, de me prendre dans ses bras de géants pour s'excuser, de me supplier de le pardonner. C'est vrai quoi, " jfais que mon job vous savez... J'ai une famille à nourrir. "

Merci beaucoup de me le dire d'une voix aussi minable, mais je le sais que c'est ton job de laisser périr les âmes dans ce temple de la luxure. Je ne suis pas si conne que j'en ai l'air...

Oh et puis tant pis.

J'hésite même à me stopper pour venir lui arracher les yeux. Pourquoi toujours avoir pitié de ses victimes. Pourquoi avoir pitié d'une femme possédant tout ?

Reniflant bêtement, je récupère mes songes éparpillés par l'appréhension. Ce n'est pas le moment de laisser s'affoler les connards aux flashs affûtés. Un mois. Un mois sans sortir une seule fois, ça a le don de les enrager. Ils ont les crocs. Prêt à venir déchiqueter mon premier futur faux pas.

Balançant mon regard à l'intérieur, j'emprunte le couloir qui me conduit directement au centre de cette fourmilière de malheureux pêcheurs appauvris.

Sur le chemin, je croise un homme d'une trentaine d'années, sa chemise blanche de travers et une tâche étrange traînant sous son nez. Lui aussi apprécie de contempler son futur. Il ne se lasse pas de m'observer, hâppé par la pitié et la honte de lui-même qui lui saute enfin à la gueule. Haussant un sourcil, il finit par s'éloigner en titubant. Il recherche la fraîcheur de l'extérieur. Comme si elle seule pouvait lui donner les clés du pardon.

Vu de là où je me situe, on pourrait croire qu'il tient à fuir quelque chose de sauvage. Son alcoolisme ou peut-être sa copine qui vient de découvrir qu'il la trompe depuis un an sans répit. Mais même en fuyant pour sauver sa santé mentale, le drôle de trentenaire déjà bouffé par les rats ne peut s'empêcher de me dévisager.

Il sait que les fantômes n'existent pas, pourtant, il a l'air persuadé d'en avoir croisé un à la sortie d'une boîte de nuit trop luxueuse pour son bien.

Le dernier mètre est le plus doux, je peux vous l'assurer. C'est comme poser une fin. Trouver une réponse. Puis on vous découvre et on vous brûle.

Ici, sur ce dernier mètre, le froid du couloir blanc laisse place à une ouverture sur le paradis.

L'enclos des anges, c'est ici et nul part ailleurs.

We're in Hell, it's disguised as a paradise with flashing lights

I just wanna believe there's so much more

Alors vient la mélodie. À partir de là, c'est au tour de la musique de venir m'étreindre dans son tempo suffocant. La lumière aux tons rougeâtres explose dans tous les sens comme pourvu d'un odorat. Elle renifle l'air à la recherche d'humain à protéger. À sauver de la noirceur du monde. Il me semble cependant que lorsqu'il s'agit de mon âme, la rougeur adopte une toute autre attitude. Elle regarde toujours de l'autre côté, elle est aveugle. Oui. Je sais qu'elle m'évite continuellement, songeuse de savoir ce qui pourrait lui arriver si elle venait à me transpercer moi aussi.

Elle a toujours peur de me revoir apparaître dans l'ombre de cette entrée.

" Laisse moi. "

Je sens qu'il hésite. Son corps se tend. Lui aussi il flippe à la simple pensée de me distinguer dériver dans cette masse de danseurs et danseuses en sueurs. Mais pour la paye - compte de reconnaissance - que je lui file chaque mois, il me doit bien ce petit service.

Seule. Alone again.

L'enclos est beau.

Les gens se collent, pour la plupart imbibés du poison que leur à copieusement "offert" le barman. Dans cette pièce, la débauche s'agrippe aux occupants. Sangsue déshydraté qui se nourrit de leur plus grande peur : l'anonymat.

Qu'ils sont mignons.

Heureux.

Amoureux pour certains.

Je crois reconnaître un son pop qui traîne un peu partout à la radio et à la télévision. Ce genre de choses c'est pas vraiment mon truc alors, intrépide et moqueuse, je m'accoude au bar du mieux que je peux.

On me repère vite parmi les gens déjà amochés par leur plaisir coupable.

" Whisky. "

Je parle un peu fort pour camoufler la musique et ma voix s'en étonne. D'ailleurs, c'est une des premières fois que je parle depuis mon départ. Depuis que j'ai compris que ça ne servait à rien de lutter contre le monstre qui sommeille dans mon sang et dans mon cerveau. Mon lit ne me manque plus et je n'ai qu'une hâte, rechuter. Encore plus bas. Je ne veux pas toucher les cieux.

Le verre ne tarde pas à s'écraser devant mes pupilles encore bien trop claires.

Ma carte bancaire s'effrite et libère une mince partie de mon compte en banque. Un sourire, et ce barman fuit, entouré par la lumière rouge des projecteurs.

Trois longues gorgées. Je me dis que ce soir, je bois parce que rien ne m'est arrivé et ça me donne envie de crever. De créer.

Too late.

Je suis assez fière d'avoir agit en y repensant. Je veux dire... Je suis heureuse d'avoir souhaité crevé ainsi. Dans le cas contraire je n'aurais pas rechuter et je ne serais pas venu m'enterrer dans ce club.

Je n'aurais pas croisé ton regard égaré et inoffensif clôturé à l'intérieur d'une pièce sans vérité.

Il était déjà trop tard pour sauver mon âme.

Buvant en grimaçant un liquide que je parviens pas à qualifier de là où je me trouve, tu relèves le regard. Ton amie te tapote l'épaule en ricanant et te fais des signes plus flous les uns que les autres. Tu secoues la tête de droite à gauche, convulsivement. Mais elle ne t'écoute pas.

Tu serres les dents avant de replonger vers le précipice de ton verre, la jeune femme s'enfuyant dans ton dos en direction de la piste au bras d'un beau jeune homme brun.

Je me demande ce que ça fait d'être abandonnée ainsi. Être laissée seule au milieu de dizaines d'inconnus involontairement.

Tu termines ton verre d'une traite. Reprenant des forces, tu laisses apparemment échapper quelques mots de ta fine bouche pour t'encourager.

La lumière rouge écrase ton visage et le consume d'une aura que je n'ai jamais eu la chance d'analyser avant ce soir.

Je crois que tu scintille, seule, sans l'aide de personne.

J'aime ton froncement de sourcil tout de même un peu attristé mais conquérant. J'aime ton mouvement de bouche discret qui penche sur la droite. J'aime tous ces trucs débiles en un instant. Tu es l'inconnue qui, pour la première fois, me laisse figée à l'autre bout du bar, mon verre à moitié finit dans la main.

Tu ne daignes pas me retourner mon regard quand tu t'éloignes pour rejoindre ton amie sur la piste encombrée.

Il ne faut pas. Je le sais. Je serais tellement mieux à essayer de ne rien ressentir. Mais il est bien trop tard pour que quelqu'un d'autre que tes pupilles puisse sauver mon âme.

Le rouge te va si bien. J'aurais jamais pensé hair le fait qu'on me laisse boire seule.

Tu es la fille qui scintille parmi les ombres et j'ose à peine détourner les yeux quand, dans ma poche de veste, je sens le diable me conquérir.

J'aime me convaincre qu'il est juste trop tard pour qu'un être me sauve. J'aime me convaincre que mon erreur futur n'est qu'une continuité, que toi, tu n'es pas prévue.

Tu es déjà dans mon esprit quand le monstre envahi ma main droite et me procure l'ivresse que j'attends depuis un mois, sans faillir.

Il est l'heure. Il est trop tard, c'est mon choix, et même toi, tu n'aurais pu me faire changer de direction.

La chute sera juste plus agréable à tes côtés.

It's way too late to save our souls, babe,

It's way too late, we're on our own