Chapitre 2 :

Mauvais présages

Aziraphale tripote son gobelet tout en jetant des regards inquiets autour de lui. Il n'a pas pour habitude de se rendre dans ce genre d'endroit.

Les prostituées sont installées au bar ou bien déambulent dans l'étroitesse de la salle, la démarche suggestive, entre les tables surpeuplées et les clients croulant sous le poids de l'alcool. L'une d'elle croise même le regard dégoûté du pauvre ange et lui fait signe d'approcher du bout de ses doigts effilés aux ongles peints de mille teintes. Déboussolé, il ne peut que froncer les sourcils et secouer les épaules pour mieux lui tourner le dos.

Le vif bruit des conversations se mue progressivement en un tapage qui deviendra bientôt assourdissant. L'air reflue des relents de bière, de transpiration, et de cette odeur âcre qui doit être celle que les humains attribuent au plaisir charnel. Cette effluence qui les fait se sentir téméraires, qui les invite à succomber à la tentation et à se traîner dans les escaliers, pendus aux lèvres des vendeuses de charmes.

Aziraphale sait pertinemment que ces cabarets font fureur à travers toute l'Égypte mais il ne comprend toujours pas pourquoi. Il ne peut nier que la boisson et la gourmandise constituent son péché mignon - et fort heureusement, personne ne lui en tient rigueur. Mais ce va-et-vient incessant entre la salle et l'étage… ces obscénités uniquement occultées par des rideaux et ces gémissements de jouissance qui traversent les murs… Les joies de la chair sont-elles si irrésistibles qu'on le prétend ? Pourquoi diable Crowley a-t-il osé lui donner rendez-vous dans un tel dépotoir ? Est-ce encore l'une de ses blagues démoniaques ? Se plaît-il vraiment à ainsi souiller l'âme pure de son ami ? Peut-être… peut-être envisage-t-il de consommer lui-même les services proposés par ces harpies aux sourires dangereux ? Oh, il ferait mieux de ne même pas y songer…

– Bonsoir, monsieur le bibliothécaire.

La voix suave du démon à la chevelure de braise se fraie un chemin jusqu'aux oreilles de l'ange qui, comme à son habitude, sursaute et manque de renverser le contenu de son gobelet.

Crowley se laisse tomber lourdement sur le tabouret vide qui tenait compagnie à Aziraphale depuis bientôt une bonne demie-heure. Décidément, il n'a pas fini de faire des entrées en scène fracassantes !

Aziraphale pose délicatement son verre sur le comptoir et se retourne pour saluer son camarade avec un sourire poli - et franchement ravi.

– Crowley, enfin ! Je commençais à penser que ce rendez-vous n'était qu'une plaisanterie de mauvais goût !

– Tu sais bien que ce n'est pas mon genre.

– N'aurions-nous pas pu nous rencontrer ailleurs que… enfin, je veux dire… cet endroit n'est pas…

– Je sais, je sais, Crowley soupire en agitant négligemment la main pour commander une boisson. Tu aurais sans doute préféré un pique-nique au bord du lac Maréotis.

– Je n'irais certes pas jusqu'à pique-niquer en ta compagnie, mais je pense que les maisons de bière ne sont pas un lieu approprié pour deux individus comme nous.

– Pourquoi donc ?

– Eh bien… je n'ai rien contre la consommation de bière, tu le sais très bien… mais l'activité principale de ces établissements me dérange profondément.

Un rire gras s'échappe de la gorge du démon avant qu'il n'avale sa bière d'une seule traite. Il secoue la tête, un sourire suspendu aux lèvres, et essuie la mousse au coin de sa bouche d'un revers de la main.

– Aucune de ces bonnes femmes ne viendra souiller ta céleste enveloppe corporelle, sois-en certain.

– Je ne sais pas comment je suis censé prendre cette remarque.

– Cesse donc de réfléchir et bois un coup.

Le rouquin lève à nouveau le bras pour que leurs gobelets soient remplis à ras-bord. Son ami esquisse un pâle sourire, quelque peu décontenancé par leur premier échange de la soirée. Il devrait pourtant avoir l'habitude après ces années et même ces siècles passés aux côtés de cette singulière créature des enfers. Pourtant, quoi qu'il fasse, quoi qu'il dise et quoi qu'il pense, il redoute toujours de commettre un écart, une bévue, de faire une bêtise qui pourrait vexer son camarade et détériorer leurs relations déjà trop ambiguës. Il n'est pas censé fraterniser avec l'ennemi comme il l'a toujours fait avec Crowley. Il est d'ailleurs certain que les autres anges, ou du moins Gabriel, sont bien au fait de leurs petites rencontres inopinées. Il devrait tenter de lui soutirer des informations, de le railler, de le convaincre d'agir envers les intérêts de son côté et de servir le Bien… mais il n'en fait rien. Parce qu'il n'en a tout bonnement pas la moindre envie.

– Je nous ai commandé des huîtres, poursuit-il.

Enthousiaste à l'idée de partager un tel repas avec son compagnon de toujours, il pousse le plat en direction de Crowley pour finalement se rendre compte que ce dernier ne lui prête pas la moindre attention. Son regard doré s'est perdu dans la foule de jeunes femmes qui se pavanent au pied de l'escalier branlant, tentant vainement d'attirer des clients et de remplir les poches de leur maquerelle. Les craintes du pauvre ange ressurgissent aussitôt. Est-ce donc réellement pour ce genre d'activité que Crowley a souhaité lui donner rendez-vous ici ? Pour boire quelques bières puis s'évader avec une humaine sulfureuse ? Ou bien est-il simplement responsable de ces pauvres âmes égarées ? Après tout, la tentation ne peut qu'être le fruit du démon… Adam et Ève aimeraient sans doute en témoigner.

– Crowley ? lance-t-il en tapant doucement dans ses mains pour éveiller l'attention de son camarade. Envisagerais-tu de… de fréquenter l'une de ces filles ?

– Je t'ai déjà dit mille fois que je n'aime pas les huîtres.

Crowley repousse l'assiette vers Aziraphale et porte son gobelet à ses lèvres encore humides. Penaud, Aziraphale baisse les yeux et se tord les doigts. Lui qui se faisait une joie de pouvoir passer un peu de bon temps avec son vil ami… non seulement le cadre de leur rendez-vous est des plus repoussants, mais si en plus Crowley se met à faire des siennes et à devenir insupportable… Il ne faudrait pas qu-…

– Tiens, mon ange. J'ai déniché ça pour toi.

Le rouquin dégaine un mince rouleau qu'il avait fourré sous sa toge et le tend à Aziraphale qui s'empresse de s'en saisir. Un manuscrit ? Un de plus ? Après l'immense cargaison dont il a pu se saisir la veille ?

– Le capitaine Hippolytos l'avait caché dans sa cabine pour éviter que tes sous-fifres ne le lui prennent.

– Sa cabine n'a donc pas été fouillée ? s'enquiert l'ange en décachetant le précieux document. J'avais pourtant demandé à…

– Bien sûr que si, mais certains hommes savent redoubler d'ingéniosité pour dissimuler leurs biens les plus précieux.

– C'est-à-dire ?

– Crois-moi, tu n'as pas envie d'en savoir plus.

Le blondinet hausse les épaules et s'en retourne à sa lecture. Étrange. Que peut bien contenir ce mystérieux rouleau ? Pourquoi le capitaine aurait-il tenté de le dissimuler ? Est-ce un important document de guerre ? Trop fin pour renfermer des réflexions savantes mais trop proprement scellé pour n'être qu'une lettre d'amour.

– Alors ? Qu'est-ce que ça dit de beau ? demande Crowley tout en tripotant les huîtres d'un air distrait et dégoûté.

Son ami ne pipe mot. Il se contente d'observer les signes tracés sur le papier, les yeux écarquillés de stupeur.

C'est une missive.

Une missive qui aurait sans doute été détruite une fois délivrée à son destinataire.

Une missive qui est tombée entre les mains du mauvais intermédiaire, au mauvais endroit, au mauvais moment.

Aziraphale referme le rouleau et le glisse sous sa toge, le plaquant fermement tout contre son torse. Il se lève sans prendre la peine de vider son gobelet et se dirige vers la sortie d'un pas hésitant mais hâtif. Complètement désarçonné par ce changement brutal de comportement, Crowley bondit de son tabouret et s'élance à sa suite, curieux de comprendre les motivations de son compagnon. Le contenu du rouleau est-il si effrayant que cela ? Ou bien est-ce un document important ou confidentiel qui doit être remis à son destinataire le plus promptement possible ?

Tous deux s'engouffrent dans la nuit tombante, la bise marine caressant leurs joues humides et apportant avec elle une odeur saline. Ils parcourent quelques mètres en silence, en direction de la librairie, Aziraphale menant la marche et vacillant imperceptiblement sur ses pauvres petites jambes.

– Aziraphale ! s'exclame Crowley en l'agrippant par la manche. Où vas-tu comme ça ? Et tes huîtres ?

– Je n'ai pas vraiment la tête à ça.

Crowley jette un regard en arrière pour s'assurer que personne ne les suit. Il était presque certain que son cadeau inattendu produirait son petit effet mais il ne s'imaginait certes pas que son compagnon prendrait ainsi la fuite. Est-ce donc la manière dont se manifeste sa passion dévorante ? Ce besoin urgent de se ruer dans son bureau ne semble pas des plus sains. Est-il réellement incapable d'ouvrir un rouleau calmement ? Cette réaction aurait pu être incroyablement adorable et touchante si les traits d'Aziraphale n'étaient pas aussi plissés.

– Je t'en prie, Aziraphale, gémit-il en tentant de lui barrer le passage. Dis-moi ce qui ne va pas. Est-ce à cause de ce document ?

– Comment oses-tu me poser une telle question !

Le bibliothécaire poursuit sa route sans faire attention aux implorations de son ami. Le ciel a beau être parsemé d'étoiles en cette heure avancée, les rues demeurent suffisamment vivantes pour empêcher toute conversation intime. Les questions attendront. Personne ne doit entendre quoi que ce soit. Personne ne doit les voir. Leur départ en trombe a déjà dû causer suffisamment d'incompréhension et paraître trop suspect. Quelle charmante idée d'avoir organisé leur dîner dans cette taverne en compagnie de femmes de joie, de brigands et de mercenaires ! Crowley et lui ne sont évidemment pas passés inaperçus avec leurs somptueux habits et leur chevelure resplendissante. Si par malheur un gabiniani se trouvait là…

Aziraphale entrouvre les battants de la lourde porte et se faufile à l'intérieur de la bibliothèque assoupie, le serpent à la chevelure de feu sifflant sur ses talons. Il se dirige immédiatement vers le grand escalier pour se claquemurer dans son bureau et être certain que tout sera en sécurité - le rouleau tout comme sa propre personne.

– Crowley… murmure-t-il d'une voix feutrée, la mâchoire crispée, une veine battant furieusement à sa tempe. Dans quel navire étais-tu exactement ?

– Dans l'un des nombreux navires en provenance de Thessalie, pourquoi donc ?

– Quelle était votre destination finale ?

– Oh, ça, je n'en sais rien. Je t'ai déjà dit que j'étais trop occupé avec les canards.

L'ange lève les yeux au ciel en maudissant la stupidité de son camarade qui aurait pu, au moins une fois dans ce fichu siècle, se rendre véritablement utile en faisant son travail correctement. Par ailleurs, jamais il n'aurait souhaité qu'un démon accomplisse sa tâche. Seulement, en l'espèce, un minimum de conscience professionnelle aurait grandement servi les intérêts des deux côtés.

Les deux hommes se calfeutrent à l'intérieur du bureau d'Aziraphale qui vérifie à plusieurs reprises le verrou de la porte, ses doigts s'activant sur la poignée dans un tic maniaque. Le rouquin le dévisage avec un air de totale incompréhension, les sourcils froncés en une question silencieuse. À présent que leur petit marathon nocturne est terminé, il est certainement temps pour lui d'obtenir des réponses.

– Vas-tu enfin te décider à m'expliquer ce qu'il se passe ? insiste-t-il d'un ton passablement agacé mais toujours trop doux pour être intimidant.

Aziraphale fait le tour de la pièce pour finalement se laisser choir dans son fauteuil et disposer le rouleau debout face à lui. Ses yeux pâles se perdent dans les méandres de sa texture, comme s'ils tentaient vainement de déchiffrer les signes à travers le papier. Oh, il n'a nullement besoin d'une seconde lecture pour se remémorer de ce qu'il renferme. Une seule a suffi à marquer son esprit.

– Aziraphale ?

Crowley se penche par-dessus le bureau, les mains posées à plat sur le bois poli, ses iris dorés transperçant Aziraphale de leur éclair hypnotisant. Son arme ultime. L'attribut face auquel Aziraphale n'a jamais su résister.

– Aziraphale, je t'en conjure. Réponds-moi.

Comme à son habitude, le pauvre ange fuit son regard et se tord les mains tout en cherchant ses mots. Ses lèvres s'entrouvrent à plusieurs reprises sans qu'aucun son intelligible ne s'en échappe.

Un rayon de lune filtre à travers les minces voiles flottant aux fenêtres. La peau de nacre d'Aziraphale luit dans cette obscure clarté, lui conférant cet air angélique que Crowley n'a jamais su oublier depuis leur première rencontre et qui vient parfois le hanter dans ses périodes de profonde solitude. Son front est plissé sous le coup de la peur et ses yeux brillent d'une lueur inhabituelle, d'un éclat que Crowley a rarement aperçu dans ces iris d'ordinaire si innocents, si candides, si enthousiastes.

Il est terrifié.

– Lorsque tu étais à bord de ce navire… N'as-tu… n'as-tu vraiment rien remarqué d'anormal ? s'enquiert-il d'une voix brisée, la gorge nouée, les mains moites. Rien du tout ? Un passager… des conversations… rien ?

– Eh bien… peut-être, oui, je ne sais pas. Tout dépend de ce que tu considères comme étant « anormal ». Je sais bien que j'aurais du faire plus attention… mais le fait est que j'ai préféré me dorer la pilule. Voilà. Nous étions sur un grand navire en plein milieu de la mare nostrum, la tentation était bien trop forte, donc j-…

– Sais-tu comment le capitaine est entré en possession de ce document ? l'interrompt Aziraphale, les jointures de ses doigts blanchissant comme il ne cesse de les crisper.

– Ah, ça oui ! s'exclame Crowley avec une certaine fierté. Quand nous avons débarqué, il y avait… un type de l'armée, sans doute un gabiniani, qui nous attendait sur le quai. Je l'ai entendu parler du petit Ptolémée avec Hippolytos. Peut-être cherchait-il à réquisitionner le navire, qui sait ? Tous les coups sont permis dans cette foutue guerre.

– Ce papier dégage des relents démoniaques, renchérit l'ange en humant l'air.

– Écoute, j'ai juste fait le tour du bateau après le débarquement et j'ai trouvé ce machin. Si ça ne te convient pas, rends-le moi pour que je le revende à quelqu'un qui…

– C'est une missive de Pothin.

Les sourcils roux de Crowley s'affaissent encore un peu pour presque finir par se rejoindre entièrement.

– Quoi, quels potins ? On se fiche bien des potins.

– Pothin, le ministre du pharaon.

La mâchoire de Crowley se relâche d'un coup sec et ses lèvres s'ouvrent en une exclamation silencieuse. Il n'avait donc pas tort, le capitaine et le soldat ont bel et bien conversé au sujet du jeune Ptolémée. Si seulement il avait songé à tendre l'oreille quelques secondes de plus au lieu de… eh bien, au lieu de songer à rendre visite à son vieil ami fanatique de littérature.

Bon sang, s'il avait pu deviner que quelque chose se tramait ! Pourquoi diable a-t-il été chargé de surveiller l'armée de César ? C'est une responsabilité bien trop pesante pour un imbécile comme lui…

– Et ? articule-t-il après avoir dégluti péniblement, le poids de ses responsabilités s'abattant sur ses frêles épaules. Que dit cette missive ?

Les lèvres d'Aziraphale sont secouées d'un sourire nerveux. Il aimerait tant croire que cette soirée n'est qu'un cauchemar qui s'évanouira à l'aube. Que les quelques mots qu'il a déchiffrés n'ont aucun sens, qu'ils n'ont même jamais été écrits ni adressés à qui que ce soit.

La réalité est pourtant toute autre. Cruelle et amère, comme elle l'a toujours été et persistera de l'être pour les êtres humains tout comme pour leurs gardiens célestes.

Il hoche la tête et lève les yeux vers Crowley, rencontrant à nouveau son regard flamboyant voilé d'une inquiétude partagée.

– Elle ordonne la mise à mort de Pompée.


Merci d'avoir lu ce chapitre !

J'ai oublié de le préciser en postant le premier chapitre mais j'ai préféré conserver les noms originaux des personnages au lieu d'utiliser leur traduction française. Je suis navré si cela dérange certains mais je ne compte pas revenir dessus.

Si ce chapitre vous a plu, n'hésitez pas à aller faire un tour sur ma page Ko-fi afin de soutenir mes futurs projets ! Je tiens également à remercier mon "ineffable" compagne Nika pour avoir illustré cette fiction.

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Nous travaillons en tant qu'artistes indépendants donc chaque soutien compte beaucoup pour nous ! :D