Shota bondissait de toit en toit sans la moindre difficulté, vif comme l'éclair. En contrebas, les soldats du roi tentaient tant bien que mal de le poursuivre, mais il avait clairement l'avantage. En plus d'être en hauteur, il avait repéré le terrain pendant des jours avant de se lancer. Et il connaissait les capacités de tous les membres de la garde, il savait desquels il devait se méfier, tout en étant certain qu'eux ignoraient tout de son alter. L'effet de surprise – sa spécialité – était de son côté. Tout ce qu'il redoutait, c'était l'acharnement de ses poursuivants, qui ne le laisseraient pas s'en tirer si facilement.
« Il est là ! Je le vois ! »
Il accéléra l'allure, voyant l'orée de la forêt se dessiner plus clairement devant lui. S'il parvenait à l'atteindre, il pourrait y semer les gardes…
Quelle idée il avait eu, de voler la couronne du prince disparu ! Certes, elle lui rapporterait probablement plus d'argent que tout ce qu'il avait pu voler dans sa vie, mais elle lui causerait tout autant de problèmes. Le couple royal tenait à ce souvenir de leur enfant comme à la prunelle de leurs yeux. Mais c'était fait, il ne pouvait pas revenir en arrière, et rendre la couronne maintenant revenait à se condamner à la prison à vie, avec ou sans excuses. Et puis, le grand EraserHead ne revenait jamais sur ses pas. C'était sa philosophie de vie, il s'y tiendrait. Ce n'était pas comme s'il fuyait les soldats pour la première fois… il était déjà recherché depuis des années. Les courses-poursuites, c'était son quotidien.
D'un bond agile, il sauta du toit sur lequel il courait, et atterrit souplement sur les pavés. Il devait se dépêcher. Au cœur de la ville, il était difficile pour les soldats de diriger leur monture une fois dans la forêt, ce serait différent… mais Shota avait plus d'un tour dans son sac. Il poursuivit sa course en direction des arbres, et ne commit pas l'erreur de se retourner en entendant le claquement des sabots dans son dos. Il se contenta de courir aussi vite qu'il le pouvait, jusqu'à entrer enfin dans la forêt. Sans perdre de temps sur le sentier tracé, il s'engouffra entre deux buissons, sachant très bien où il allait. Il avait refait ce chemin plus d'une dizaine de fois pour être certain de le connaître par cœur. La chevauchée était toujours sur ses traces, mais il ne leur faciliterait pas la tâche. Loin de là. Il zigzaguait entre les arbres, plongeait dans les buissons, se baissait pour éviter les branches, mais n'arrêtait jamais de courir.
Enfin, il arriva aux abords d'un escarpement rocheux. Son plan se déroulait à la perfection. Ralentissant le pas, il s'approcha de la côte et se mis à escalader aussitôt. Quand les soldats arrivèrent, il se tenait déjà debout au sommet, un sourire narquois sur les lèvres.
« Mes honneurs à Leurs Majestés ! déclara-t-il solennellement
- Arrêtez-le ! » Vociféra celui qu'il identifia comme étant le capitaine de la garde.
L'homme tendit le bras dans sa direction. Shota le connaissait de réputation il s'agissait d'Enji Todoroki, surnommé Endeavor. Son alter était puissant : il pouvait créer et contrôler le feu. Mais il était inefficace, face à Shota, qui se réjouissait d'avance de la déception vers laquelle il avançait. Ses cheveux se mirent à flotter autour de son visage, défiant la gravité. Le soldat, sûr de lui, affichait déjà un sourire victorieux en le voyant immobile. Il le perdit bien vite en réalisant qu'aucune flamme ne naissait au bout de son bras, et que celles de sa barbe s'étaient éteintes. Hébété, il se tourna vers ses hommes, qui semblaient aussi désemparés que lui. Profitant de la diversion, Shota tourna les talons et se remit à courir. L'homme ne tarderait pas à comprendre que son alter était revenu, il devait profiter de son avance autant que possible. Il devait trouver un refuge, où il pourrait rester jusqu'à ce qu'ils abandonnent la poursuite. Il lui faudrait ensuite faire profil bas quelque temps, puis trouver quelqu'un à qui revendre la couronne. Peut-être même devrait-il quitter le royaume… Enfin, le moment n'était pas venu de réfléchir à l'avenir. Le présent était bien plus important. Son petit tour d'escalade lui avait certes fait gagner du temps, mais il n'était pas encore tiré d'affaire. Aussi continua-t-il à courir, se laissant guider par son instinct, sans jamais regarder en arrière. Une fois certain d'avoir bien distancé ses poursuivants, il s'accorda une courte pause pour reprendre son souffle. Heureusement qu'il était en parfaite forme physique… s'il n'avait pas été si habitué à courir pour sa vie, il aurait très vite fini entre les mains des gardes, malgré son plan.
Alors qu'il s'apprêtait à repartir, en marchant cette fois, il sentit soudainement le sol se mettre à trembler, alors que le bruit de chevaux lancés au galop commençait à se faire entendre.
« Impossible… »
Il n'avait pas exclu l'éventualité que les gardes le retrouvent mais il ne s'attendait pas à ce qu'ils le fassent si rapidement ! La situation venait d'évoluer de stable à catastrophique. S'il ne trouvait pas rapidement une solution, c'en était fini de sa liberté. Il se remit à courir, réfléchissant à toute vitesse, ce qui n'était pas chose aisée alors qu'il devait éviter tous les obstacles qui se dressaient sur son chemin. Il avait toujours l'avantage du terrain, hors des sentiers, mais cela ne durerait pas indéfiniment. Il devait trouver une solution, et vite. Le bruit de la chevauchée se rapprochait bien trop vite à son goût. Que faire ? Il n'avait pas le temps d'établir un nouveau plan. Que faire ? Il pouvait déjà entendre les cris des soldats qui excitaient leurs montures. Que faire ? Que faire ? Que faire ?
Voyant surgir devant lui une branche basse, il n'hésita pas. Il attrapa la branche en pleine course, la tira aussi loin que possible, et la relâcha au moment où le capitaine de la garde arrivait à la hauteur de l'arbre. L'homme fut désarçonné aussitôt, propulsé en arrière vers le soldat qui le suivait. Ce dernier tira violemment sur les rênes, faisant cabrer sa monture. Pris de court, ceux qui venaient derrière eux s'arrêtèrent aussi. Shota n'attendit pas une seconde et sauta sur le cheval du capitaine, qui galopait toujours. Il le talonna, prêt à distancer ses poursuivants au grand galop.
Ce fut ce qu'il fit, durant quelques minutes. Jusqu'à ce que le cheval, semblant réaliser qu'il avait transporté Shota bien loin des troupes, se mette à cabrer et à ruer dans tous les sens, manquant à plusieurs reprises de l'expulser de sa selle. Au terme d'une lutte acharnée, une ruade le désarçonna, et il roula sur le sol.
« Sale bête… » grommela-t-il
L'animal hennit, et piétina juste devant lui alors qu'il se relevait. Shota tenta de le contourner, mais il fit un pas de côté pour bloquer son passage.
« C'est pas sérieux ? »
Quand il tenta de passer par l'autre côté, le même phénomène se produisit. Le cheval était en train de le retenir sur place.
« J'ai pas le temps pour ça… »
Il recula. L'animal avança. Il recula à nouveau. Le cheval fit un pas de plus. Il se retourna. Le cheval vint se placer devant lui. Il tendit la main pour le pousser, remarquant au passage le nom « Toshinori » cousu sur sa bride, mais un claquement de dents l'en dissuada. Ce n'était pas bon, pas bon du tout.
« Je ne vais pas me faire arrêter par un cheval. »
C'était pourtant ce qui semblait sur le point de se passer. C'était probablement ce qui se serait passé, si un son strident n'avait pas retentit soudainement, faisant sursauter Shota. Le cheval, paniqué, partit au galop, le bousculant au passage. Sans attendre une seconde de plus, Shota s'enfuit en courant dans la direction inverse. Il n'allait pas laisser passer une telle occasion. Malgré ses oreilles qui bourdonnaient à cause du vacarme, il ne s'arrêta pas. Ses tympans en souffriraient sans doute, mais c'était un bien moindre prix comparé à celui de sa liberté.
Ce bruit était étrange. On aurait cru une voix, une voix très puissante, trop puissante pour appartenir à un être humain. En se concentrant un peu, Shota pouvait reconnaître quelques mots. « Guitare », « tricot », « gâteaux »… À qui que puisse appartenir cette voix, elle avait de drôles de messages à faire passer. Et elle était de plus en plus forte. Ou peut-être de plus en plus proche ?
Après près de deux minutes ininterrompues, la voix se tut enfin, à son grand soulagement. Des bruits couraient sur cette forêt, certains la disaient hantée. Il n'avait jamais voulu prêter attention à de telles rumeurs, mais, après ce qu'il venait d'entendre, il commençait à douter. Peut-être était-ce vrai… ou peut-être y avait-il une explication parfaitement plausible à ce qu'il venait de se passer. Quoi qu'il en soit, il n'avait pas de temps à accorder à ce mystère, qui serait bien tôt ou tard élucidé par un autre. Pour l'instant, il avait bien d'autres chats à fouetter. Il poursuivit sa course acharnée à travers les bois, ne se souciant plus de sa destination. L'important, c'était de mettre entre lui et la garde le plus de distance possible. Alors il courut, il courut, il courut jusqu'à ce que ses jambes demandent grâce.
À bout de forces, il s'arrêta, regardant autour de lui. Il ne connaissait pas cette partie de la forêt. Les arbres étaient plus proches les uns des autres, la végétation plus dense. Face à lui s'étendait une large paroi rocheuse couverte de lierre. Épuisé par sa course, il voulut s'y adosser pour se reposer quelques instants. Mais, à sa grande surprise, il passa à travers le lierre et tomba en arrière. Un cri de surprise lui échappa, alors qu'il se retrouvait assis dans l'herbe. Avait-il découvert une grotte cachée ? En se retournant, il comprit que c'était bien plus que cela. Il avait bien découvert un endroit secret un lac, un champ de fleurs aux couleurs vives… et une tour de pierre, d'une dizaine de mètres de haut.
Une chose était certaine il n'avait jamais entendu parler d'un tel endroit. Et bien peu de gens devaient être au courant de son existence. C'était l'endroit idéal pour se cacher, en attendant que les gardes cessent leurs recherches. Il entreprit donc de faire le tour du bâtiment, à la recherche de l'entrée. Il réalisa bien vite que la seule ouverture était la fenêtre du sommet. L'idée de rester au sol lui traversa l'esprit, mais il la rejeta aussitôt. Là-haut, les soldats ne le retrouveraient jamais. Encore une fois, il ne lui restait plus qu'à escalader… Il s'approcha de la paroi. Les prises étaient nombreuses, l'ascension aurait pu être facile s'il ne lui avait pas fallu de s'élever à plus de dix mètres de haut. À cette hauteur, une chute serait douloureuse, probablement fatale. Mais il se faisait confiance. Il était bon grimpeur. Il progressait rapidement, s'interdisant de jeter le moindre regard vers le bas. Enfin, il atteignit la fenêtre et s'y hissa sans difficulté. Il souffla, soulagé d'être encore en vie. Puis il remarqua qu'il était arrivé dans ce qui semblait être une chambre. Et que l'occupant de ladite chambre se tenait face à lui.
Shota ouvrit la bouche pour s'expliquer, mais le garçon le devança. Il poussa un cri, un cri tellement fort que Shota eut à peine le temps de penser qu'il s'agissait là de la fameuse voix avant de perdre connaissance.
