Les repas sur le Sunny sont toujours… Mouvementés. Entre Luffy qui ne cesse de piquer de la nourriture dans les assiettes des autres, alors qu'il y en a très bien juste devant lui (à se demander s'il le fait exprès). Entre Zoro et Sanji qui ne peuvent pas passer une seconde sans s'échanger des belles paroles pleines d'amour et de bisounours, avec Nami qui les réprimande avec autant de force que leur amour mutuel. Entre les grimaces de Chopper et les histoires à dormir debout d'Ussop. Entre les Shishishi, les Yohoho et les Fufufu. On ne s'ennuie jamais lorsqu'on mange sur le Thousand Sunny. Au grand damne de beaucoup.
Law regarde la scène devant lui avec un certain dédain mal-dissimulé, mais il ne cherche pas vraiment à le cacher de toute manière. Il mange à l'écart des autres, essayant d'échapper au tumulte du repas, en vain. Tout de même, sa position l'empêche d'être assailli par les tentatives de vol du capitaine et de se prendre malencontreusement les foudres de la navigatrice alors qu'elle frappe un certain blond et un certain vert. De plus, il a la chance d'être à côté de la magnifique archéologue de l'équipage, bien que ce ne soit pas la raison de son contentement.
Certes elle est très belle, Law reconnaît une belle femme quand il en voit une, même s'il peut affirmer que Nico Robin est loin de n'être que "belle", mais son intérêt pour elle est plus porté par sa grande intelligence et sa grande culture générale qui lui permettent d'être une excellente interlocutrice.
Mais malgré tout cela, son irritation ne fait que grandir. Lui qui est habitué à l'atmosphère amicale du Polar Tang, il n'arrive toujours pas à se faire à celle explosive du Thousand Sunny. Les cris des plus jeunes du navire sont de plus en plus envahissants, et même l'espace de calme et de tranquillité qu'il avait créé autour de lui est touché par leur enthousiasme. Alors, dès qu'il finit son assiette, il se lève de table le plus silencieusement possible, même s'il pense que s'il avait même essayé de faire du bruit, personne ne l'aurait remarqué sous cette cacophonie. Par politesse et remerciement pour le cuisinier, il prend son assiette et ses couverts puis les met dans l'évier. Il quitte ensuite la pièce sans que l'ambiance festive ne soit dérangée par son absence. Seuls Zoro et Robin lui jettent un rapide coup d'oeil avant de revenir à leur repas.
Le froid de la nuit sur sa peau le fait légèrement frissonner. De la buée sort de sa bouche quand il respire. C'est calme. La lune est haute dans le ciel et les étoiles brillent. C'est beau. On entend les vagues se heurter doucement à la coque et le doux vent gonfler les voiles. Les rires et les voix qui émanent de la salle à manger ne sont maintenant que des bruits de fonds. C'est paisible.
Devant cette plénitude, Law sent tous ses membres se détendre et toute son irritation précédente le quitter. Il prend une grande bouffée d'air frais pour définitivement éteindre la dernière braise d'animosité.
Maintenant, il ne reste plus qu'à trouver un endroit tranquille pour la nuit. Il regarde autour de lui : la cabine des garçons n'est absolument pas qualifiée pour une nuit tranquille, l'infirmerie est bien tentante mais il ne peut pas passer son temps là-bas. L'aquarium peut-être ? Trop lumineux et beaucoup trop fréquenté, même pendant la nuit. Il réfléchit encore quelques instants en énumérant toutes les pièces du Sunny dans sa tête. C'est alors qu'une idée lui apparaît. Il lève alors la tête et sourit.
Parfait.
...
Zoro est l'un des derniers à sortir. La plupart des autres membres de l'équipage sont déjà allés se coucher. Les filles ont été les premières, emmenant le jeune Momonosuke qui somnolait déjà avec elles. Chopper, Kinemon et Brook ont vite suivi. Ussop et Luffy sont ensuite partis à leur tour, Ussop portant presque Luffy qui rêvait en murmurant "viande" avec l'eau à la bouche. Alors il ne reste plus que Franky, le cook et lui.
Le cyborg et le cuisinier discutent calmement dans leur coin alors que Zoro savoure son énième chope de bière. Alors qu'il la finit avec une dernière gorgée, il se lève dans l'intention d'aller dormir.
« Hey marimo de merde va pas te coucher maintenant, t'es de garde ce soir je te rappelle ! »
Zoro s'arrête en chemin. Une veine pulse sur son front.
« Je le sais très bien cuisinier pervers !
- Comment tu m'as appelé sabreur de merde !
- T'as très bien entendu cook de pacotille ! »
Franky regarde la dispute puérile d'un air fatigué. Il soupire un bon coup avec de dire :
« Hey les gars, ce serait SUPER que vous arrêtiez de vous disputer avec que Nami ne deviennent SUPER en colère. »
A la menace de la fureur de la rousse, les deux têtes brûlées arrêtent de se lancer des insultes en l'air et se mettent simplement à se grogner dessus comme deux chiens enragés, avant de détourner le regard et de retourner à leur occupation. Franky se lève et se dirige vers la porte.
« Bon les gars j'y vais, je suis SUPER fatigué. Bonne SUPER nuit. »
Et il quitte la pièce. Zoro et Sanji sont maintenant seuls dans la salle à manger. Ils sont silencieux. La menace du courroux d'une certaine rousse plane au-dessus de leur tête.
Zoro sirote tranquillement la dernière bouteille sur la table restée ouverte. Elle est presque vide. Il compte partir après l'avoir fini.
Sanji range la cuisine comme à son habitude. Pas que personne ne veuille l'aider, mais c'est que Sanji à un certain ordre dans sa cuisine et il ne tolère pas que quelqu'un ne le dérange en aucune façon.
Le bruit des couverts qui s'entrechoquent, le mouvement des vagues qui font tanguer le bateau, le goût du rhum, l'odeur de la cigarette. C'est étrangement confortable. C'est familier. Peut-être un peu domestique ? Aucun d'eux ne sait. Mais aucun d'eux ne veut réellement savoir, par peur de briser le moment. Ce moment si précieux où ils peuvent enfin discuter à leur aise.
Il y a une règle. Une règle dont eux seuls connaissent l'existence. Jamais, au grand jamais, ils ne s'entendront devant l'équipage.
Ils ne savent pas quand ni comment l'accord silencieux a été appliqué, mais ils savent pourquoi. C'est une sorte d'équilibre fragile. Un équilibre qui maintient la paix et l'harmonie sur le Sunny. Un équilibre qui peut se briser en une seconde.
Ils l'avaient pressenti. Le jour de leur rencontre, au moment où leur yeux se sont rencontrés. Ils savaient. Ils étaient attirés par l'autre comme des aimants. Si on est trop proche, on ne peut résister à l'attraction. Et cette attraction est la lame qui peut couper le fil sur lequel l'équipage tient en équilibre. S'ils s'abandonnent à la tentation, alors il n'y aura plus de compliments à la limite du harcèlement, il n'y aura plus de disputes, il n'y aura plus de combats. Mais il y aura de l'inquiétude, il y aura de la jalousie, il y aura des crises. Et tout le monde en pâtira.
Ils ne peuvent se permettre de casser ce fil.
Alors ce n'est que lorsqu'ils sont complètement seuls, qu'ils peuvent enfin se parler.
Sanji pose la dernière assiette sur l'égouttoir. Le contact de la porcelaine avec le métal sort Zoro de sa transe. Ayant quitter le fond de la bouteille vide, ses yeux scrutent maintenant les gestes du cuisinier. Le blond prend un torchon, se sèche les mains, puis repose le torchon sur le comptoir. Il sort une bouteille de rhum d'un placard, Zoro essaye d'inscrire dans sa mémoire lequel, au cas où il aurait une petite soif. Sanji pose la bouteille sur la table, la débouchonne, remplit la chope vide du vert et se sert lui-même un verre. Il fait un signe avec son verre et le boit d'un coup sec. Zoro fait pareil. Ils reposent leur verre sur la table en même temps.
Le silence revient. Confortable. Familier. Peut-être domestique. Sanji sourit face à ce silence. Il rit dans un souffle. Zoro sourit. Peut-être par réponse, peut-être parce qu'il aime le rire du blond.
La cigarette de Sanji brûle. Elle se consume lentement et bientôt il ne restera plus que des cendres sur la table et de la fumée au plafond. Elle est comme ce moment. Les grains de sable s'écoulent dans le sablier du temps et quand il sera écoulé, chacun devra repartir de son côté. Comme si rien ne s'était passé. Comme si le confort du silence, l'amertume du rhum, et le doux son de son rire, n'avaient jamais existé. Comme si ce moment n'avait jamais existé.
C'est triste dans un sens. C'est peut-être pour ça qu'aucun d'eux ne regarde l'autre. Peut-être qu'ils ont peur. Peur de voir la douleur dans les yeux de l'autre. Peur de voir le manque. Peur de le voir lui. Et de ne pas pouvoir résister à l'appel.
La cigarette arrive à termes. Ses dernières cendres tombent sur la table, en écho avec les derniers grains de sable. Le temps est écoulé.
Zoro se lève. Sanji reste. Il quitte la pièce sans un mot. Sans un regard. La porte se referme derrière lui.
Il accueille le froid de la nuit à bras ouverts.
