Chapitre 1 : Rencontre à Danabar

La Roue tourne et les Âges viennent et passent, ne laissant que des souvenirs qui deviennent des légendes. La légende devient mythe, et même le mythe est depuis longtemps oublié quand revient l'Âge qui lui a donné naissance. En un Âge, que certains nomment le troisième, un Âge encore à venir, un Âge depuis longtemps passé, un vent se leva au nord de l'Échine du Monde. Il descendit jusqu'à Tar Valon, s'engouffra des deux côtés de la montagne du Dragon, descendit le cours de l'Erinin, ralentit dans le bois de Braem, survola Caemlyn et n'était plus qu'une brise quand il atteignit le village de Danabar, au sud du royaume d'Andor. Le vent n'était pas le commencement, il n'y a ni débuts, ni fins dans les cycles de la Roue du Temps. Mais c'était un commencement.

La nuit tombait sur la petite ville de Danabar et avec elle un froid intense inhabituel, même pour une fin d'automne. Les habitants se pressaient pour rentrer chez eux et éviter la bruine légère qui se mettait à tomber. Nul ne remarqua le jeune homme qui s'avançait sur un cheval fourbu vers les portes de la ville. Ses vêtements étaient fatigués et de piètre qualité, son cheval presque famélique et ses traits étaient si communs qu'on aurait eu tendance à l'oublier dès son départ s'il ne faisait pas trop souvent fâcheuse impression.

Il dirigea ce soir là son cheval vers les deux gardes qui regardaient passer les rares visiteurs. Danabar était une ville trop excentrée pour attirer grand monde à cette époque.

-Jolies murailles que vous avez-là.

-Dressées par dame Maighdin, quand elle était encore en vie, s'enorgueillit un des deux gardes.

-Très jolies. Elles sont censées protéger quelque chose ?

Le garde lui lança un regard noir.

-C'est juste que comme elles sont toutes petites, je me demandais comment elles protègent la ville, bafouilla le jeune homme. Chez moi, en Saldea, les murailles sont immenses.

Le deuxième garde cracha au sol devant lui et lui fit signe de passer sans le lâcher du regard. Il s'empressa de passer avant de les énerver davantage. Il n'était pas en Andor pour s'attirer des ennuis, mais pour se faire oublier.

Kaguya Duen, contrairement à ce que beaucoup de gens pensaient en le rencontrant pour la première fois, n'était pas un imbécile. Seulement, il n'avait jamais maîtrisé l'art difficile de réfléchir avant de parler. Heureusement pour lui, quoi qu'il dise, les gens semblaient décidés à l'ignorer dans la minute qui suivait. Son amie d'enfance, Sokino, plaisantait souvent en disant que c'était probablement la seule raison pour laquelle il n'avait jamais été arrêté et exécuté. Bien sûr, c'était avant qu'elle ne l'entraîne dans un de ses plans et ne le trahisse auprès de la garde.

Après avoir franchi la porte, il se fit indiquer une bonne auberge par une vielle femme qu'il n'eut besoin d'interroger que deux fois pour qu'elle lui réponde. Kaguya était un homme en fuite, mais il avait encore de petites économies – volées, certes, mais des économies – et il pouvait encore se payer quelques nuits confortables dans une auberge. La ville était loin de toute route commerciale importante, on ne viendrait pas le chercher ici.

Le Doux Canard, l'auberge qu'on lui indiqua, était effectivement chaleureuse et confortable. Il s'agissait d'une demeure à deux étages en pignon, avec deux grandes fenêtres qui devaient apporter une lumière appréciable à la pièce en journée. Après avoir laissé son cheval dans la cour, Kaguya s'aventura dans la grande salle pour réclamer une chambre, un verre et un repas.

-Je peux vous donner les deux premiers de suite, proposa maîtresse Niadys l'aubergiste. Pour le dernier, il vous faudra attendre une vingtaine de minutes le temps que le canard finisse de cuire.

-Tiens, du canard, comme sur l'enseigne ?

Sa vilaine tentative de plaisanterie ne reçut qu'un regard vide en réponse. Il saisit la clé de sa chambre et monta y déposer ses affaires avant de redescendre se faire servir une bière. Après avoir choisi une table assez proche de la cheminée, il s'installa pour attendre son repas en regardant les autres clients d'un air curieux. Il n'y avait pas grand monde, à cause de l'heure peu avancée et de la saison tardive. Un groupe de quatre marchands discutaient au coin du feu du prix de l'alun. Kaguya s'en désintéressa. Trois autres hommes attablés autour d'une bière discutaient de la situation politique. Kaguya écouta d'une oreille. Cela pouvait être instructif.

Ces gens là étaient des locaux et visiblement persuadés que leur dame Morgase serait leur prochaine reine, vu les aller et retours de cavaliers entre Danabar et Caemlyn ces derniers mois. Leur dame était puissante et futée, malgré son jeune âge. Ils s'attendaient à ce qu'elle se déclare candidate d'un jour à l'autre, sans même attendre que la vieille reine ne meure. Certes, ils s'inquiétaient de la situation, mais l'un d'eux se rengorgeait d'une victoire facile si on en venait aux mains. Kaguya espérait que non. La guerre était mauvaise pour les affaires des voleurs, quoi qu'on en dise. Seuls les pillards de champs de bataille y retiraient quelque chose.

Son attention fut détournée de la conversation quand il aperçu du coin de l'œil deux femmes à cheval par la fenêtre. Belles toutes les deux, l'une jeune et l'autre d'un âge indéterminé. Peut être trente ans, peut être pas. Celle là était altarane avec son petit poignard qui surgissait d'un décolleté des plus agréables à regarder. L'autre avait les cheveux blonds typique de cette partie de l'Andor.

L'altarane regardait avec attention l'intérieur de l'auberge, ou plus précisément les buffets positionnés sous les fenêtres et chargés de livres reliés de cuir brun entre des vases de fleurs jaunes. Satisfaite, elle hocha la tête et fit signe à sa compagne qui observait la rue de la suivre à l'intérieur. Kaguya plongea son visage dans son verre de bière, mais les observa du coin de l'œil. Elles portaient des robes de voyage fendues pour chevaucher, fatiguées, mais de qualité. La plus jeune portait un lourd bagage sur les ordres de son aînée. Pendant que l'altarane allait regarder d'un air curieux les livres disposés sous les fenêtres, la plus jeune réservait une chambre pour la nuit. Puis, elle monta le gros bagage et un autre plus léger dans leur chambre.

Cela n'avait pas l'air d'être des marchandises et elles n'avaient pas de chariot. Ce n'étaient sans doute pas des marchandes, ou alors elles transportaient des choses peu volumineuses. Des bijoux ? Mais alors, elles auraient un garde du corps. À moins qu'elles ne voyagent incognito.

Kaguya était très curieux de découvrir le contenu de ces sacs.

Son repas arriva et il y consacra toute son attention. La route l'avait affamé. Quand son appétit fut un peu calmé, il se remit à observer la salle. Les locaux avaient cessé de parler politique et entamé une partie de dés. Les marchands étaient passé du coût de l'alun à celui du cuivre.

Maîtresse Niadys discutait avec l'altarane et Kaguya tendit l'oreille. On parlait de Morgase là aussi. La dame était partie depuis deux jours, sans doute pour négocier le soutien d'autres maisons nobles autour de Caemlyn.

Le manoir était-il vide ? Kaguya secoua la tête pour s'enlever cette pensée de la tête. Il était déjà recherché dans son pays parce qu'il avait eu les yeux plus gros que le ventre. Il n'allait pas se mettre à dos une autre noble proche du pouvoir royal.

L'aubergiste retourna vers les cuisines au moment où l'andorane revenait vers sa compagne et se servait à boire dans la bouteille que leur avait laissé l'aubergiste. Kaguya regretta de ne pas avoir suivi le début de leur conversation. Il aurait peut être appris si elles transportaient des choses de valeur.

C'est là que les choses devinrent intéressantes.

-Allez-vous enfin me dire ce que nous faisons ici Melisande ?, demanda l'andorane.

Elle cachait mal son exaspération. Kaguya sourit et fit semblant de se consacrer exclusivement à son canard. Il était délicieux. Au même moment, on amena devant les voyageuses leur repas.

-Attention mon enfant, la coupa avec véhémence Melisande. Ici je suis Sekini Madot.

-Pourquoi ? Je croyais que vous n'étiez jamais venue dans cette partie de l'Andor.

-Non, en effet. Mais on peut toujours avoir besoin d'un pseudonyme pour passer inaperçu. Certains noms sont fait pour être utilisés dans des palais. D'autres, dans des auberges. Retenez bien cette leçon Shamara. Vous aurez bientôt besoin d'un alias.

Shamara hocha la tête d'un air de doute.

-Et pour notre mission ? Vous ne m'avez jamais répondu, même quand nous sommes arrivées à Caemlyn et nous sommes sur place maintenant.

-Nous en parlerons tantôt. L'Andor est-il tel que dans vos souvenirs ?

-Pas vraiment, mais je l'ai quitté il y a dix ans. Les gens sont plus tendus. Méfiants. Mais ce n'est pas étonnant, avec la question de la succession. Vous pensez que Morgase a ses chances ?

-Plus que d'autres, sans doute. Je lui ai dispensé quelques cours lors de son cours séjour chez nous. Pour être jeune, elle a un grand potentiel. Si on lui laisse l'occasion, elle pourrait être une grande reine. Nous verrons ce qu'il en est. La Roue tisse comme le veut la Roue.

-Sans doute.

-Mais si l'Andor ne correspond pas à vos souvenirs, êtes vous surprise par rapport à ce que vous aviez pu en lire récemment ?

-Je ne comprend pas.

-J'imagine que votre famille vous aura écrit à ce sujet. Vos parents peut être, ou une sœur, un frère ?

Shamara grimaça et tourna sa coupe entre ses mains. Elle n'avait presque rien bu.

-Mes parents ne m'écrivent pas beaucoup. Mon frère, jamais.

Melisande leva un sourcil interrogateur.

-Vraiment ? Vous n'êtes pourtant pas originaire de Tear ou d'Amadicia pour que l'on ai coupé tout lien avec vous.

-J'imagine que toutes les familles sont différentes, même en Andor.

Melisande fit un bruit de gorge qui pouvait être un acquiescement, mais ne poursuivit pas la conversation. Elle s'empressa de finir son repas et d'un regard, incita sa compagne à en faire autant. Quand ce fut fait, elle reposa sa serviette sur la table et se leva. Shamara ouvrit la bouche comme si elle allait protester.

-Remontons dans nos chambres. Je vous expliquerais la suite en haut.

Shamara sourit, toute envie de récriminer envolée. Quand elles commencèrent à monter l'escalier, tournant désormais le dos à Kaguya, le saldean s'essuya la bouche, jeta un coup d'œil de regret à son verre pas tout à fait vide, et leur embraya le pas. Il trouvait les deux femmes de plus en plus curieuses. Il avait deux théories maintenant. Soit c'étaient des érudites en voyage – et peut être alors transportaient-elles des éditions rares et surtout chères – soit c'étaient des arnaqueuses à la recherche d'un bon plan. Il comptait bien en découvrir davantage. C'était toujours plus intéressant que le prix de l'alun.

À l'étage, un couloir desservait les chambres de chaque côté. À pas de loup, Kaguya s'y aventura, attentif au moindre son qui lui indiqueraient la chambre des deux femmes.

Il n'eut pas le temps d'aller bien loin.

Kaguya était trop focalisé sur le couloir devant lui et ne remarqua pas le recoin dans l'ombre à côté de l'escalier. Une main en surgit pour lui placer un poignard sur la gorge. Il déglutit et sentit le froid de l'acier sur sa glotte.

-Je sais m'en servir et je n'ai jamais hésité à le faire.

Kaguya n'était jamais allé en Altara, mais il avait entendu parler des femmes Ebou Dari. Les cicatrices de Melisande venaient forcément d'un duel au couteau et sa voix froide confirmait qu'elle n'hésiterait pas au moindre geste suspect. Il n'osa pas opiner de la tête, mais leva très lentement ses mains là où la femme pouvait les voir.

-Bien. Maintenant, avancez jusqu'à la troisième porte à droite, ouvrez la doucement et entrez.

Il obtempéra. Assise sur un des deux lits de la chambre, Shamara les regarda entrer avec des yeux exorbités.

-Alors on nous suivait bel et bien, vous aviez raison !

-Une enfance à Ebou Dar donne un sixième sens en ce qui concerne ces choses.

Melisande ferma la porte derrière eux et poussa Kaguya vers le deuxième lit. Elle même resta debout, faisant jouer son poignard entre ses doigts comme une professionnelle. Ce n'était pas du bluff. Il y avait une petite fenêtre, mais Kaguya ne pourrait pas l'atteindre avant qu'elle ne lance son poignard. Shamara baissa la tête en grimaçant.

-Je ne l'avait même pas remarqué dans la salle, confessa-t-elle.

-Oui, j'imagine qu'il est le premier surpris que je l'ai vu. Notre nouvel ami a un physique assez passe partout, on doit rarement le remarquer, je me trompe ?

-J'aime à croire que c'est surtout parce que je suis doué, se rengorgea Kaguya.

Comme Melisande continuait à distraitement pointer sa dague vers lui, sa vantardise tomba à plat. L'andorane retint un petit ricanement. Les épaules de Kaguya s'affaissèrent. Si son ami Dunak avait dit la même chose, la jeune fille aurait rougi devant son audace, mais lui n'avait jamais trouvé le truc pour paraître menaçant.

-Et comment s'appelle ce jeune imbécile ?

-Kirion.

Melisande renifla d'un air dubitatif.

-Pourquoi nous suivait-tu ? Je te conseille d'être plus sincère cette fois.

-Je voulais savoir si cela vallait le coup de vous voler.

À sa grande surprise, Melisande se mit à rire et rangea son couteau à sa ceinture.

-Un voleur, parfait.

-Heu... Les gens poussent plutôt des hauts cris quand on leur dit ça, non ?

Kaguya se tourna vers Shamara pour avoir son avis. Elle ricana, mais avait l'air surprise elle aussi. Elle ouvrit la bouche, mais Melisande la fit taire d'un geste.

-Un assassin ou un espion aurait pu compromettre notre mission. Un voleur peut être utile par contre. Tu sais faire les poches d'un passant dans une rue déserte ? Falsifier des papiers ?

-Le premier, oui. Je n'ai jamais tenté l'autre.

-Tant pis, il faudra s'en contenter. Mais c'est une compétence qu'il serait sage d'acquérir. Maintenant, que fait un voleur saldean en Andor ?

-Je... prends du bon temps ?

-A d'autres. Tu fuis quoi, la garde ?

-Quelque chose comme ça.

-Bien. Tu me racontera ça en détails plus tard, il commence à se faire tard et nous devons nous rendre demain matin au manoir Trakand. Tu nous accompagneras. Un deuxième regard pourrait aider Shamara à comprendre la situation. Il est temps de dormir, tu prendras ton déjeuner avec nous demain matin.

Elle fit signe à Kaguya de le suivre. Les épaules basses, il la suivit et se laissa enfermer dans sa chambre sans protester. Vu ses finances, il n'avait eu droit qu'à une pièce étroite avec une minuscule fenêtre. Cela ne l'inquiéta pas outre mesure. La dame ne lui avait pas pris ses instruments de travail.

Grave erreur.

Il se mit au travail dès qu'il l'entendit refermer sa porte. Ses outils étaient cachés à l'intérieur de sa botte. Il les sortit et les inséra dans la serrure. Il n'était pas mauvais à ce petit jeu et en moins d'une minute, il entendit le léger cliquetis qui indiquait qu'il avait réussi. Kaguya saisit son sac, y jeta ses outils, prit sa cape posée sur le lit et tira la poignée de porte.

Celle-ci resta fermée. Il poussa. Toujours rien.

Il reposa son sac et s'empara du bougeoir pour mieux voir l'interstice entre la porte et le mur. Celui-ci était suffisamment large pour qu'il puisse voir que le loquet n'était plus enclenché. Inquiet maintenant, il tira et poussa à nouveau. La porte ne bougea pas d'un millimètre.

Il tourna son attention vers la fenêtre. Elle était vraiment étroite, mais Kaguya n'était pas bien épais. En se contorsionnant, il pourrait sortir au prix d'écorchures. Il ôta sa chemise elle ne survivrait pas à l'opération. Priant pour que la fenêtre donne sur le toit de l'écurie et pas sur un tas de fumier, il souleva le loquet et tira. Puis poussa.

Rien.

Un coup d'œil confirma que la fenêtre n'avait pas de serrure et aurait du s'ouvrir. Elle n'était pas scellée. Kaguya inspira un grand coup, enroula sa main dans la chemise qu'il avait enlevé et frappa. Le verre céda sous le choc, mais quand il voulu se pencher par la fenêtre pour voir ce qu'il y avait en-dessous, il découvrit que l'air derrière la fenêtre était aussi solide qu'un mur. Alors seulement il compris. Les deux femmes n'étaient pas des arnaqueuses, des marchandes ou des érudites.

C'étaient des Aes Sedai.

Les jambes flageolantes, Kaguya se laissa tomber sur le lit.

Au matin, la porte s'ouvrit sans grincer et sans que personne ne l'ouvre. Kaguya sauta aussitôt au bas de son lit. Il n'avait pas dormi de la nuit. Comment dormir alors que deux Aes Sedai comptaient lui faire... le Créateur seul savait quoi ?

Il fut tenté de prendre son sac et d'essayer de fuir à toute vitesse, mais abandonna vite l'idée. D'abord, parce qu'il entendait la voix de Shamara dans l'escalier. Ensuite, parce qu'une Aes Sedai n'abandonnerait pas si facilement. Alors, il se contenta de défroisser sa chemise, d'afficher un sourire factice et de descendre l'escalier.

Shamara l'attendait à mi-chemin. Elle souriait d'un air excité. Elle avait bien dormi, elle. Son reniflement sarcastique quand elle le vit déprima encore plus Kaguya.

-Je n'avais jamais vu quelqu'un tenter de tenir tête à une Aes Sedai. C'était une catastrophe.

Une Aes Sedai. Cela voulait dire que l'andorane ne l'était pas. Une apprentie ?

-Hé, j'aurais pu la manipuler, si je l'avais vraiment voulu.

Le regard de Shamara disait ce qu'elle pensait de ses vantardises. Kaguya grimaça et l'accompagna en silence jusqu'à la table où l'Aes Sedai lisait en laissant refroidir son petit déjeuner. Lui n'hésita pas à se servir sans attendre la permission, s'attirant un regard dégoutté de Shamara.

-Et tes manières ?, grinça-t-elle entre ses dents.

Kaguya lui répondit en essuyant ses doigts sur la nappe. L'Aes Sedai referma son livre dans un claquement qui les fit sursauter tous les deux.

-J'attends effectivement de vous deux des meilleures manières quand nous serons au manoir Trakand. Shamara, tu te conduiras comme on l'attends d'une initiée de la Tour. Quand à vous, Kirion, vous vous conduirez comme si vous étiez notre escorte.

-Je peux faire ça. Je peux aussi être votre lige ou baratiner les servantes ou farfouiller un peu partout.

L'Aes Sedai lui jeta un regard peu amène.

-Nous verrons ça.

-Mais, Aes Sedai, n'est-il pas temps de nous dire ce que nous allons faire là-bas ?, demanda Shamara en se tortillant presque sur sa chaise tant l'impatience la rongeait. Vous n'avez pas dit un mot depuis que nous avons quitté la Tour.

Kaguya ricana et le regretta aussitôt quand les deux femmes lui lancèrent un regard méprisant. Mais ce n'était pas sa faute si l'idée de cette jolie fille sautillant autour de l'Aes Sedai pendant trois semaines pour avoir des réponses était comique. Il tâcha de prendre un air digne et échoua piteusement.

-Je n'ai rien dit car on ne peut pas savoir quelles oreilles sont aux aguets sur la route. Maîtresse Niadys nous a permis de nous isoler heureusement.

Kaguya jeta un regard autour d'eux. Effectivement, l'aubergiste les avait mis dans le coin le plus isolé de la pièce et regroupé tous les autres clients qui déjeunaient du côté opposé. Ils auraient pu projeter d'assassiner la reine d'Andor que personne n'en aurait été averti.

-Nous pouvons parler maintenant. L'Amyrlin nous envoie parler à dame Morgase car des éléments inquiétants ont récemment été rapportés aux oreilles de la Tour.

Melisande n'en dit pas plus et se remit à boire son thé. Il devait avoir refroidi car elle grimaça, puis le but comme si de rien n'était. Comme tout le monde, Kaguya savait que la Tour avait des yeux et des oreilles partout. Ce n'était pas étonnant qu'elle s'intéresse à la succession d'Andor.

-Et ?

-Voilà tout.

Shamara et Kaguya échangèrent un regard dubitatif.

-Ce n'est pas un peu tôt pour que la Tour choisisse déjà qui sera la prochaine reine ? L'actuelle n'est même pas encore enterrée.

Il aurait mieux fait de se taire, encore. Un jour, il apprendrait à tenir sa langue. Le regard noir de l'Aes Sedai lui apprendrait peut être à le faire mieux que vingt ans passés dans la rue.

-La Tour n'a pas à intervenir dans les affaires internes à l'Andor. Nous nous contentons de prodiguer des conseils là où ils sont les bienvenus.

Alors c'était ça, une réponse d'Aes Sedai. Pas tout à fait vérité, pas tout à fait mensonge. La Tour devait être avide d'intervenir et n'attendait qu'une chose, c'était qu'on l'invite à le faire. Et il connaissait Melisande depuis quelques heures à peine. Si on le lui demandait, il proclamerait que ses conseils étaient les bienvenus parce qu'il ne voulait pas savoir à quoi ressemblaient ses menaces.

-Il se trouve que Morgase a passé six mois à la Tour il y a deux ans. Je crains qu'elle n'ait eu le plus faible potentiel que l'on ait jamais vu à la Tour, mais nous lui avons appris tout ce que nous pouvions pour l'aider.

-Oh ? Je ne m'en rappelle pas.

-Toutes les novices ne sont pas passées dans ta classe. Malgré ses faibles talents, Morgase serait sans doute restée plus longtemps pour parfaire son éducation...

-Et développer une loyauté à la Tour j'imagine ?, intervint Kaguya.

-Pour parfaire son éducation, disais-je, si sa mère, dame Maighdin n'était pas morte dans un accident. C'est regrettable, car Maighdin aurait fait l'unanimité ou presque. Et Morgase s'est retrouvée Haut-Siège de sa maison avant même ses quinze ans.

-Pas évident.

-Non. Aussi la Tour m'a demandé de lui rendre une visite et de lui prodiguer quelques conseils. Pourquoi, Shamara ?

-Parce que la maison Trakand est celle qui a le plus de liens la rattachant à Ishara, première reine d'Andor, récita la jeune fille. Avec la disparition de Tigraine Mantear, cela fait d'elle la dame avec les revendications les plus solides de tout l'Andor. Est-ce que la Tour craint qu'on ne tente de l'assassiner ?

-L'Andor n'a pas adopté le Grand Jeu tel qu'il est pratiqué en Cairhien. Pour l'instant. Je suis ici pour veiller à ce que cela ne change pas.

Shamara ouvrit la bouche pour poser une autre question, mais y renonça et termina son déjeuner silencieusement. Kaguya décida sagement de l'imiter. Finalement, Melisande reposa sa coupe de thé et se releva avec la dignité d'une reine. L'aubergiste s'empressa de les rejoindre.

-C'était excellent, maîtresse Niadys.

-Je vous remercie, ma dame. Dois-je faire préparer vos chevaux ?

-Oui, nos allons faire nos bagages et nous partons.

-Vous ne restez pas à Danabar donc ?

Elle eut l'air déçue. Une Aes Sedai devait bien payer.

-Si nous restons, nous dormirons sans doute au manoir Trakand.

Kaguya se retint de demander pourquoi elles n'y étaient pas allées dès la veille. Pour une Aes Sedai, n'importe quel manoir ouvrirait ses portes, quelle que soit l'heure. Il ratait quelque chose, mais il ne savait pas quoi.

Il garda ses questions pour lui et suivi les deux femmes à l'étage. Ses bagages furent vite finis. Le plus long fut de défroisser une tenue relativement propre pour avoir l'air d'un homme autorisé à se déplacer dans un manoir. L'Aes Sedai grimaça quand il les rejoignit mais ne dit rien. Il comprit que dans son futur, il y avait des achats chez une couturière qui se profilait. Du moins, s'il restait en leur compagnie. Tant que l'Aes Sedai estimerait qu'un voleur pourrait lui être utile donc. Au reste, cela l'arrangeait. Ses éventuels poursuivants ne s'attendraient pas à le trouver auprès d'une Aes Sedai. Ils chercheraient plutôt dans les bas-fonds. Et qui sait ? Il trouverait peut-être à s'enrichir dans cette histoire. Les Aes Sedai étaient riches et devaient bien récompenser leurs serviteurs.

-Cela fera l'affaire, décida Melisande, tant que vous gardez les épaules droites et la mine fière.

-Il faudrait aussi parler de ma paye, Aes Sedai.

-Oui, bien sûr. Vous êtes pris à l'essai aujourd'hui, je veux voir comment vous vous débrouillez. Vous êtes logé gratis, et cela devra vous suffire. Nous négocierons votre salaire ensuite.

-Et vous me payez pour quoi exactement ?

-Espionner, voler, servir d'escorte et de protection à Shamara, mentir là où je ne le ferais pas, lista Melisande sur ses doigts. Maintenant, allons-y.

Kaguya quitta l'auberge à leur suite et enfourcha son cheval. Il se demandait s'il venait de faire le meilleur ou le pire choix de sa vie. Il haussa les épaules avec fatalisme. Si une Aes Sedai vous met la main dessus, inutile de protester. Il aurait plus vite fait de battre un poing de trollocs tout entier avec ses poings.