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Assis sur le rebord de la baie vitrée, l'arrière du crâne appuyé contre son encadrement, Yazoo observe le spectacle extérieur – celui d'un monde en ruines, d'une cité tentaculaire qui, aujourd'hui, n'est plus que l'ombre d'elle-même.

Les souffrances qui malmenaient son corps ne sont plus qu'un lointain souvenir, à présent. Tout ce qu'il en reste est cette sensation de froid qui continue de le harceler, comme si son corps était mort ce jour-là… ce jour où son esprit aurait dû retourner à la Rivière de la Vie.

Loz, lui, est parti quelques heures plus tôt, comme il a l'habitude de le faire chaque jour depuis qu'ils se sont installés ici.

Il n'est pas certain de savoir ce que son frère fait pendant ses sorties. Ils n'en parlent pas vraiment, en vérité, sait juste que Loz a besoin de ces moments de solitude pour réfléchir. À leur situation, mais surtout à cette décision qu'il se doit de prendre et qui scellera leur avenir.

C'est d'ailleurs à cause de celle-ci s'ils ont si peu échangé ces derniers jours. Les rares fois où ils ouvrent la bouche, c'est pour formuler des banalités ou bien pour parler de Kadaj, dont l'absence leur est toujours aussi douloureuse. Ils prennent leurs repas ensemble, s'endorment l'un contre l'autre et… ça s'arrête à peu près là en termes d'interaction.

Yazoo, quant à lui, a pris l'habitude de se balader à travers les étages de la Shinra pendant ses heures de solitude. Se laisse en général guider par les souvenirs qui encombrent sa tête et dont la présence font naître en lui toutes sortes d'émotions envahissantes.

La veille, par exemple, à l'étage du SOLDAT, les souvenirs l'ont attiré jusqu'à la chambre d'un Première classe. Et quand il en a poussé la porte, un trouble s'est emparé de lui.

Oui, il connaît cette chambre. Ou plutôt : celui dont le passé l'habite la connaissait. Il y a même vécu. Seulement celle-ci a depuis longtemps été offerte à un autre et les possessions qui s'exhibent encore dans la pièce ne sont pas les siennes.

La disposition des meubles elle aussi a été changée. Et dans les placards, que des effets qui lui sont inconnus.

Dans la chambre, néanmoins, l'attendait un trésor. Dans une petite planque aménagée dans le fond de la penderie, il a découvert une petite boîte à biscuits en fer, dont les couleurs ont commencé à passer. À l'intérieur, des photos et quelques documents; des objets, des lettres, un carnet et d'autres babioles.

La boîte sous le bras, il a ensuite regagné le couloir, son regard se perdant en direction de deux portes voisines.

Je connaissais les propriétaires de ces appartements…

Non, pas lui.

Les souvenirs les connaissaient.

Mais impossible de mettre un nom sur leurs propriétaires passés et il a donc poursuivi son chemin sans chercher à en savoir davantage.

Aujourd'hui, c'était au tour du Département scientifique d'avoir eu droit à sa visite. S'y rendre lui avait pris un temps fou et, une fois parvenu à destination, les souvenirs étaient venus perturber ses émotions plus fort que jamais.

Amertume, mais aussi colère, rancune et…

De la tristesse… non ?

Il ne s'y est d'ailleurs pas attardé. S'était retrouvé poussé à la fuite par une peur terrible, par la crainte que s'il ne repartait pas très vite, alors quelque chose…

Ou quelqu'un… ?

Pourrait bien décider de l'y retenir prisonnier à nouveau.

À nouveau ?

À présent de retour à l'étage du SOLDAT, il a ouvert la boîte sur ses cuisses et passe en revue son contenu. La veille, il ne s'y est pas attardé plus que ça, Loz étant revenu plus tôt que prévu. Car pour une raison qui lui échappe, il n'a pas tenu à partager sa trouvaille avec lui. Pas par égoïsme… davantage par pudeur.

Il n'y a pourtant rien là-dedans de honteux…

Sur une des photos, trois hommes. Et celui du milieu lui donne, l'espace d'un instant, l'impression de se reconnaître.

Mais non, ce n'est pas moi.

Ce n'est pas lui, mais il lui ressemble. Leur ressemble. Et un nom, qui s'impose dans son esprit.

Sephiroth… ?

Il a déjà entendu ce nom. Oui, il le connaît.

Est-ce que ces souvenirs lui appartiendraient ?

De longs cheveux de la même couleur que les siens et des yeux tout aussi familiers. Il n'est pas difficile de comprendre qu'il appartient à leur famille. Même s'il ne le connaît pas, même s'il ne l'a encore jamais rencontré, il ne peut en être autrement.

Mais est-ce qu'il n'est pas mort… ?

C'est le sentiment qui l'habite, en cet instant. Celui que l'homme dont il est en train de contempler la photo n'est à présent plus de ce monde.

Quant aux deux autres…

Eux aussi, je les connais.

À ce stade, il ne voit plus l'utilité de se corriger chaque fois qu'il emploie le « Je ». Si celui à qui appartiennent ces souvenirs est bien de sa famille alors, dans le fond, c'est un peu comme s'il était lui.

Celui-là, commence-t-il en posant les yeux sur un homme aux cheveux noirs et aux sourcils froncés. Il est mort aussi… comment est-ce qu'il s'appelait, déjà ?

Le nom met un moment à lui revenir.

Angeal… Angeal Hewley.

Ils étaient bons amis. Il était même l'un de ses meilleurs amis. L'autre, par contre…

Genesis Rhapsodos.

Celui-là, impossible de savoir s'il est toujours en vie. Il a le sentiment qu'à l'époque de leur dernière rencontre, l'homme était dans un état critique, mais…

Non, je ne sais pas.

Il a également été de ses amis, de ça, aucun doute. A même été l'un des deux êtres les plus proches de lui. Ce, jusqu'à ce que le drame ne se produise…

Il incline la tête sur le côté; cherche à se rappeler de quoi il s'agissait, sans toutefois rencontrer beaucoup de succès. Tout ce qu'il a, ce sont des sentiments. Sensation de trahison. De colère. Et ensuite… ?

Nous avons deux grands frères… et ils ont tous les deux travaillé pour la Shinra.

Et celui-là, Sephiroth, a développé une haine terrible à l'encontre de la compagnie. Il ignore toutefois ce qu'il s'est passé ensuite… ce qui l'a finalement poussé à rompre les ponts avec elle…

Il était Première classe.

Pas davantage qu'il n'arrive à savoir de quelle façon il s'est retrouvé à travailler pour elle, surtout après tout ce que la Shinra a pu faire à leur mère.

Je me demande si Loz en saurait davantage ?

Sur la fin, il a toutefois le sentiment que leur frère a découvert qu'il avait été piégé… que la compagnie s'était servie de lui tout ce temps et…

Non, rien à faire. Je n'arrive pas à m'en souvenir.

Il repose donc la photo dans la boîte et en prend une autre. Un enfant aux côtés d'un adulte. Ce dernier porte la moustache, ainsi qu'une blouse blanche. Quant à l'enfant, difficile de ne pas le reconnaître…

Mais je ne comprends pas. Moi, Loz et même Kadaj, nous sommes nés avec notre apparence actuelle, mais lui…

Lui, sans doute a-t-il été un bébé, avant d'être un enfant. Puis un adolescent, et enfin…

Est-ce qu'il est vraiment comme nous ?

Il n'en est plus aussi convaincu, à présent. Cependant, leur lien familial est indéniable. Quant à l'homme à ses côtés…

Impossible de me souvenir de son nom.

Tout ce qu'il a, le concernant, sont là aussi des sentiments. Ou plutôt un en particulier, qui éclipse tous les autres.

Abandon !

Un frisson le parcourt et la tristesse, doucement, s'immisce en lui. Il laisse retomber la photo dans la boîte et, l'espace d'un instant, ne peut rien faire d'autre que de regarder dans le vague – complètement parasité par les souvenirs encombrant son esprit.

Son regard se porte ensuite en direction de Velvet Nightmare, qu'il a abandonné à ses pieds. C'est celle de Loz, en vérité, la sienne ayant été détruite par leur grand frère lors de leur affrontement.

Loz a toutefois tenu à la lui laisser. Pour qu'il puisse se défendre. Juste au cas où…

Comme si je n'étais pas capable de me défendre sans…

Un petit sourire flotte sur ses lèvres. L'attention le touche, même si elle pourrait le vexer.

Et en parlant du loup !

À l'extérieur lui parvient à présent le bruit d'un moteur. Loz est de retour et doit être en cet instant en train de garer la moto de Kadaj auprès de la sienne.

Doucement, il rassemble les objets éparpillés autour de lui et les range dans la boîte, qu'il va ensuite dissimuler dans leur chambre, sous le lit. Il se redresse tout juste qu'il peut déjà entendre le pas de Loz dans le couloir. Celui-ci court presque et, quand il passe la tête dans la pièce, son expression s'éclaire.

— Ah, je te cherchais !

Il est un peu essoufflé et a le regard qui pétille.

— Tu veux bien qu'on aille quelque part ? Faut que je te montre quelque chose !

— Maintenant ?

— Ben, heu… si tu veux pas, on peut y aller demain, mais…

Mais Yazoo voit bien que la chose lui tient à cœur. Quoiqu'il ait pu découvrir, il semble impatient de le lui montrer.

— D'accord, Loz, capitule-t-il. Allons-y !

2

— Alors ? Tu trouves pas qu'elle est chouette ?

Yazoo coupe le contact de sa moto et observe la façade de l'habitation. Celle-ci se trouve au cœur des taudis et, à cause des routes y menant qui ne sont plus spécialement praticables, ça leur a demandé un peu de temps pour s'y rendre.

Entourée de ruines et de semblables qui paraissent tout aussi abandonnées, la maison n'est pas forcément en bon état. Une partie de la plaque supérieure s'est effondrée juste au-dessus et ce qu'il en reste jonche le sol tout autour. Quelques débris se sont également fichés dans son toit, qui est en partie écroulé. Loz explique :

— Y a des dégâts, mais de toute façon, elles sont un peu toutes comme ça. Et puis à deux, on devrait pouvoir la retaper facilement.

Descendant de la moto de Kadaj, il s'avance en direction de la bâtisse.

— Et puis le coin est tranquille et personne devrait venir nous embêter ici. Viens, je vais te faire visiter !

La porte a été fracturée – sans doute par Loz lui-même – et Yazoo remarque, en pénétrant à l'intérieur, que des vivres ont été abandonnés sur la table.

— Sur la plaque aussi, y a plein de maisons vides, reprend Loz. Et au début, j'ai pensé qu'on pourrait rester là-haut, mais…

— On pourrait tout aussi bien rester à la Shinra, le coupe calmement Yazoo en s'appuyant de l'épaule contre l'encadrement de la porte.

La pièce qui se présente à lui est une cuisine. Une table au milieu, des meubles sur la droite et, en face, four, évier, plan de travail et même un petit frigidaire dont le contenu a sans doute depuis longtemps périmé. L'ensemble a une allure plutôt miséreuse, mais ce n'est pas comme s'ils pouvaient faire les difficiles.

Un peu gêné, Loz se gratte la nuque.

— Ouais… mais je me suis dit que si on restait là-bas, ceux de la Shinra pourraient venir nous embêter. Tu sais, j'en ai aperçu certains sur la plaque, quand je me promenais. C'est pour ça que je me suis dit que ce serait mieux de descendre ici… pour éviter qu'ils nous tombent dessus.

— Donc… ta décision c'est de vivre ici et de faire profil bas ? Tu sais que nous pourrions facilement les tuer, s'ils venaient nous déranger.

Il n'y a pas de reproches dans sa voix. Peut-être un soupçon d'étonnement et encore.

— Je sais, oui. Mais s'ils savent qu'on est encore là, ils arrêteront pas de venir nous gêner et au bout d'un moment on sera peut-être obligés de partir.

— Alors tu tiens vraiment à ce qu'on reste ici…, soupire Yazoo.

Puis il s'attarde sur le visage quelque peu crispé de son frère, sur ses épaules qui le sont tout autant, puis sur ses mains à présent appuyées contre le dossier de la chaise devant lui. Doucement, il incline la tête sur le côté.

— Est-ce que tu aurais peur de mourir, Loz… ?

C'est une question qui le taraude depuis quelques jours. Il ne comprend définitivement pas les réticences de son frère, encore moins qu'à l'origine, il était tout aussi décidé que lui à mourir. Oui, à ce moment-là, ce moment où ils avaient tenté de se suicider, Loz n'avait montré aucun signe d'hésitation. Puisque Kadaj n'existait plus, alors il n'y avait pas de raison pour qu'ils lui survivent.

Loz secoue la tête.

— C'est pas ça… enfin je crois pas, mais…

— Est-ce qu'il y a quelque chose qui te retient ici ?

Au début, Loz pensait que leur mère pouvait être celle ayant tenu à ce qu'ils restent en vie, mais Yazoo n'est toutefois pas certain qu'il y croit encore.

— Je… je sais pas…

Un silence. La maison craque doucement et, quelque part à l'étage, ils peuvent entendre comme un choc. Yazoo lève les yeux au plafond, sans toutefois vraiment s'alarmer.

— Tout ce que je sais, reprend Loz, c'est que je veux revoir Kadaj.

— Dans ce cas…

— Mais j'arrive pas non plus à vouloir mourir ! Je sais pas… je comprends pas vraiment… je veux qu'il soit avec nous, mais je préférerais que ce soit lui qui nous rejoigne.

— Comment ça ?

— Ben… je me dis que si on reste ici suffisamment longtemps, il finira bien par chercher un moyen pour revenir. Moi, je suis sûr qu'on lui manque déjà et puis… on a bien réussi à s'incarner ici une fois, alors ça doit encore être possible, non ?

En réponse, Yazoo hausse les épaules. La première fois, ils avaient la volonté et la force pour cela, pour quitter la Rivière de la Vie. Mais à présent, les choses sont différentes. Il a le sentiment que celle-ci a été purifiée de ce qui leur avait permis de s'incarner et qu'il leur serait donc beaucoup plus difficile de reproduire cet exploit.

— Tu sais…, reprend Loz d'une voix hésitante. Si on retournait à la Rivière de la Vie, ce serait plus… pareil. Là-bas, on n'a pas besoin de dormir, par exemple… et moi… moi, j'aime bien quand on se couche le soir, tous les deux, ensemble, et puis… quand on se fait des bisous et… je… je sais même pas si on pourrait encore ressentir les mêmes choses.

— Je ne sais pas non plus…

— Ça te manquerait pas, à toi ?

Loz a tourné les yeux dans sa direction. Et au fond de ceux-ci, une lueur d'espoir, à laquelle se mélangent quelques touches d'inquiétude. À nouveau, Yazoo incline paresseusement la tête sur le côté.

En vérité, c'est la première fois qu'il doit réfléchir à cette question. Et il doit le reconnaître, il aime bien la proximité qu'il a gagnée avec Loz. Pouvoir lui passer librement la main dans les cheveux, lui masser doucement la nuque pendant qu'ils s'endorment; sentir sa chaleur, ses lèvres contre les siennes, ou bien la façon qu'il a de l'embrasser maladroitement sur la joue avant de partir se balader, de façon un peu précipitée, comme s'il craignait qu'il le repousse. Il aime toutes ces petites choses, tous ces petits moments entre eux, mais…

Un « Mhhh... » songeur lui échappe. Les bras croisés et le regard un peu dans le vague, il se demande si c'est toutefois suffisant pour lui redonner le goût de vivre.

— Et puis, reprend Loz. Là-bas, il y a pas grand-chose à faire. Je veux dire… (Il écarte les bras.) En comparaison de ce monde-là. Ici, il y a toujours quelque chose à voir ou à faire. Plein de trucs à détruire, aussi. Tu te souviens comment c'était marrant, quand Kadaj a invoqué Shin Bahamut et que nous… ?

— Je me souviens…, répond Yazoo.

Et sur ses lèvres, un petit sourire.

— C'est vrai qu'on ne pourra plus jamais vivre quelque chose comme ça, si on retournait à la Rivière de la Vie.

Seulement, ce n'est pas comme si un évènement aussi amusant s'était reproduit depuis et… s'ils doivent faire profil bas, le temps que, peut-être, hypothétiquement, Kadaj finisse par se réincarner, alors tout ça risque de devenir bien ennuyeux.

Son regard s'attardant sur son frère, il questionne :

— Est-ce que tu as déjà eu envie d'embrasser Kadaj ?

La surprise s'imprime sur le visage de Loz, dont les yeux s'agrandissent.

— Tu veux dire, comme je t'embrasse toi ? (Et comme Yazoo approuve d'un signe de tête, il ajoute :) Non… avec lui, c'est pas pareil. Je l'aime aussi, mais pas comme toi.

Puis, craintivement, comme craignant déjà la réponse, il questionne :

— Et… et toi ?

— Non, répond tranquillement Yazoo. Et j'espère que tu es conscient que s'il revient, on ne pourra plus être aussi proches tous les deux.

— Je sais qu'il sera jaloux, s'il voit comment on s'entend bien, mais… cette fois, je lui obéirai pas.

Mais son expression déterminée, au lieu de convaincre son frère, lui fait plutôt monter un sourire moqueur aux lèvres.

— Alors qu'il lui suffit de hausser un peu la voix pour que tu te mettes à pleurer… ?

— Je pleurerai pas ! s'insurge Loz, avant d'ajouter, grognon : Et même si je pleure, je continuerai d'être avec toi comme maintenant.

Yazoo laisse entendre un petit rire de gorge qui fait se renfrogner Loz.

— Dans ce cas, lui dit-il. Tu as plutôt intérêt à tenir parole.

— Je le ferai, lui répond Loz.

Puis, son expression se faisant inquiète, il ajoute :

— Mais toi aussi, hein, tu lui diras que… ?

Il en est à se dandiner d'un pied sur l'autre, ce qui accroît l'amusement de son frère.

Courageux, mais pas trop non plus.

S'écartant de l'encadrement de la porte, celui-ci répond :

— Bien sûr. (Puis, s'approchant de Loz, il vient doucement lui titrer l'oreille.) Je ne suis pas comme toi, moi : il ne me fait pas peur.

Ce qui n'est pas entièrement vrai, mais… disons qu'en comparaison de Loz, il peut se targuer de ne pas se laisser facilement impressionner par le mauvais caractère de leur frère.

Comme il relâche l'oreille de Loz, il tend les bras dans sa direction et peut sentir ceux de son frère se refermer sur son corps, tandis qu'il vient appuyer sa tête contre son épaule.

— T'as encore froid ?

— Un peu…, répond Yazoo. Mais ça va mieux.

— Tu sais… je me disais qu'on pourrait emménager ici ce soir. Suffirait qu'on aille chercher ce qu'on a besoin à la Shinra et puis…

Sa tête également appuyée contre l'épaule de Loz, Yazoo laisse entendre un bruit de gorge songeur. Puis il redresse le cou et jette un œil aux vivres qui se trouvent sur la table, avant de lever les yeux en direction du plafond.

— Est-ce que c'est en bon état, là-haut ?

— Ben…, fait Loz en l'imitant. L'une des chambres est pas belle à voir, mais l'autre, ça va.

— Deux chambres, donc… ça veut dire qu'il y en aura une pour Kadaj quand il reviendra.

— C'est ce que je me suis dit aussi. C'est chouette, non ?

— Tu es vraiment persuadé qu'il va revenir, pas vrai ?

— Bien sûr. Même s'il est avec grand frère, c'est pas pareil qu'avec nous, alors… il va finir par s'ennuyer et trouvera bien un moyen de nous rejoindre !

Et il semble particulièrement sûr de lui, sur ce coup. Opine du chef comme si la question était déjà réglée et qu'il n'y avait plus qu'à patienter. Yazoo émet un bruit de gorge, avant qu'un sourire ne vienne étirer ses lèvres.

— Espèce de petit malin, dit-il en attrapant le visage de Loz entre ses mains. En vérité, tu es juste en train d'essayer de te défiler !

— Je…

— Ton idée de nous faire poiroter ici, continue Yazoo en lui tordant le cou d'un côté, puis de l'autre. C'est simplement parce que tu n'es pas plus avancé que moi, mais que tu ne veux pas prendre de risque. Alors tu mets notre vie en pause en espérant que Kadaj reviendra vite, parce qu'à ce moment, tu n'auras plus à décider de quoi que ce soit.

— Aïe, aïe, arrête, Yazoo !

— Non, j'ai pas raison ?

Se dégageant, Loz s'agace :

— Mais puisque je t'ai dit que je voulais pas prendre de décision ! C'est ta faute, aussi !

— Pff ! Et en plus, tu essayes de me faire porter le chapeau.

Enfin, même s'il prétend ne pas vouloir décider, il n'empêche que dans le fond, c'est un peu ce qu'il vient de le faire en les menant ici. Même si ce n'est absolument pas ce à quoi Yazoo s'attendait.

Eh bien… les temps à venir s'annoncent particuliers.

Loz boude, à présent. Il tend donc une main dans sa direction et vient lui ébouriffer les cheveux.

— C'est moi qui devrais faire la tête, je te signale. Essayer de me filouter comme ça !

— Je pensais que tu serais pas d'accord, marmonne-t-il.

— Je te l'ai dit, non ? On fera comme tu le décideras. (Puis, plissant les yeux, il ajoute :) Il n'empêche que je trouve ton choix surprenant. Est-ce qu'il n'aurait pas été plus logique pour nous de retourner à la Cité Perdue ?

Car si Kadaj devait revenir, c'est sans doute à cet endroit qu'il irait les chercher en premier. Et à en croire la lueur de panique qui passe dans les yeux de son frère, il semblerait que ce dernier n'ait pas du tout pensé à cette solution.

— Ah… oui. T'as raison. Je… (À nouveau, il se dandine d'un pied sur l'autre.) Tu… tu préférerais qu'on aille là-bas ?

— Je dis juste que ce serait plus simple pour se retrouver, mais… (Yazoo laisse entendre un bruit de gorge, avant d'ajouter :) On risque de s'y ennuyer encore plus qu'ici. Et puis connaissant Kadaj, s'il devait revenir, on en entendrait rapidement parler.

Leur frère n'étant après tout pas le moins du monde connu pour sa discrétion.

— Donc… on peut rester ici ?

— On peut, confirme Yazoo, si c'est ce que tu veux.

En réponse, Loz opine gravement du chef. Yazoo ferme donc les yeux, un sourire flottant à nouveau sur ses lèvres. Quand il les rouvre, c'est pour les poser sur les vivres qui occupent la table.

— C'est toi qui as ramené tout ça, pas vrai ?

Pas beaucoup de produits frais, dans le lot. Des boîtes de conserve, quelques œufs, une miche de pain qui n'a pas l'air de première fraîcheur, des céréales et quelques autres trucs encore dissimulés à l'intérieur de sacs en papier. Avec ça, un petit réchaud à gaz et deux bouteilles de rechange.

— Dans ce cas, poursuit Yazoo, comme Loz confirme. En punition pour avoir essayé de m'entourlouper, tu vas rester ici pendant que moi, je retourne à la Shinra.

— Mais j'avais des trucs à récupérer, moi aussi !

— Eh bien tu le feras un autre jour. En attendant, je veux que quand je revienne, tu aies fait un brin de ménage ici, mais aussi dans notre chambre, et que tu nous aies préparé un bon dîner. Et je te préviens que si j'ai autre chose à faire que de mettre les pieds sous la table en arrivant, je risque de ne pas être très content.

Et comme Loz ouvre la bouche pour protester à nouveau, Yazoo lui dépose un rapide baiser au coin des lèvres.

— Ça t'apprendra à ne pas être honnête.

À l'extérieur, la nuit a commencé à tomber. Par le trou formé dans la plaque, il peut apercevoir le ciel qui s'obscurcit doucement. Enfourchant sa moto, il lève les yeux en direction du phénomène, l'air un peu lointain. Puis il les reporte sur la bâtisse qu'il vient de quitter et peut sentir un petit pincement au niveau de son cœur.

Il faut que tu reviennes, Kadaj… il le faut absolument !

Parce que quoi que Loz en dise, il sait, à présent, que son frère a peur de mourir. Car contrairement à lui, il a déjà trouvé dans cette nouvelle vie des choses qui lui sont précieuses et qu'il ne veut surtout pas perdre.

Et moi, songe-t-il en démarrant sa moto. Je ne veux pas qu'il se retrouve un jour contraint d'y renoncer…