Partie 2

4

Angeal est occupé à placer sous cloche les gâteaux qu'on vient de lui livrer quand Tifa passe le pas de la porte.

— Bonjour, monsieur Hewley.

Derrière elle arrive Cloud. En uniforme de Troisième classe, celui-ci a placé son casque sous son bras. Angeal les salue tous les deux d'un hochement de tête, avant de questionner à l'intention du jeune homme :

— Qu'est-ce que tu fiches ici à cette heure, toi ?

En réponse, Cloud se crispe – toujours un peu intimidé par l'ancien Première classe. Passant derrière le comptoir en angle pour aller récupérer le tablier qui constitue son uniforme, Tifa explique pour lui :

— Il n'a rien à faire ce matin, alors il a tenu à m'accompagner au travail.

Là-dessus, elle noue les rubans de son tablier derrière son dos, tandis que Cloud s'installe au comptoir et dépose son casque près de lui.

— Je peux avoir un café ?

Avec un bruit de gorge, Angeal va lui préparer sa commande. Dans le reste de la salle, il n'y a pour l'heure qu'un seul autre client. En costard et une mallette posée à ses pieds, l'homme sirote son café en lisant le journal étendu devant lui. Les restes d'un pain aux raisins s'éparpillent dans la petite assiette placée près de son coude.

Tout en apportant sa tasse à Cloud, Angeal jette un œil critique au plancher et songe que celui-ci aurait grand besoin d'un bon coup de cirage. Il ne croit toutefois pas qu'il lui en reste assez pour pouvoir faire toute la surface et prend donc note d'aller en acheter dans l'après-midi.

Près de lui, Tifa a pris la relève avec les gâteaux et s'occupe de les placer sous cloche et dans la petite vitrine réfrigérée encastrée dans le comptoir. L'observant en silence, Angeal opine du chef – plus pour lui-même que pour la jeune femme. Fraîchement débarquée à Midgar, celle-ci ne travaille pas pour eux depuis très longtemps et c'est d'ailleurs grâce à Zack si elle se trouve là aujourd'hui. Apprenant qu'elle cherchait du travail, il avait pris la liberté de venir la leur présenter, des fois qu'ils puissent avoir besoin d'une employée supplémentaire. Ce qui n'était pas forcément le cas, en vérité, aussi était-ce davantage pour rendre service qu'ils l'avaient finalement accepté à leurs côtés.

Aujourd'hui, Angeal est toutefois satisfait de l'avoir embauchée. C'est une jeune femme capable que les clients apprécient et, surtout, à qui l'on peut faire confiance. C'est également plus simple pour eux, à présent, de pouvoir s'absenter; de prendre une après-midi en famille sans avoir besoin de fermer le commerce.

À l'étage, un ramdam éclate et tous lèvent les yeux en direction du plafond au moment où la voix furieuse de Genesis s'élève :

— Je te répète que ce sale gosse m'a mordu, alors pourquoi est-ce que tu prends sa défense ?!

Angeal pousse un soupir. Des coups se font entendre contre le plancher, comme si quelqu'un – Kadaj sans doute – s'enfuyait en courant. S'ensuit un choc plus violent, qu'accompagne une exclamation aiguë. Et la voix de Genesis qui, de nouveau, s'agace :

— Et bien sûr, ça va encore être de ma faute !

Un petit rire échappe à Tifa.

— Il est en forme, on dirait.

— Trop, grommelle Angeal en se massant les paupières. Il m'épuise…

Puis il revient à Cloud qui, comme à son habitude, n'est pas bien bavard. Pas un méchant garçon, c'est certain, mais il a tendance à être un peu trop réservé, ce au point qu'Angeal se demande comment lui et Zack peuvent être d'aussi bons amis. Son ancien élève est en effet une véritable pile électrique que rien ne parvient à calmer et, pour quelqu'un comme Cloud, sa personnalité doit être particulièrement épuisante.

Enfin, je dis ça, mais j'ai bien réussi à devenir ami avec Gen' !

Et à le rester, surtout. Ce qui, de son avis, est l'exploit le plus incroyable qu'il aura accompli au cours de son existence.

Sentant le regard d'Angeal peser sur lui, Cloud relève le sien dans sa direction et sent la nervosité le gagner face à l'expression peu engageante de l'homme. A presque l'impression d'avoir fait une bêtise pour laquelle on s'apprêterait à le sermonner.

— Alors ? questionne Angeal. Tout se passe bien, au SOLDAT ?

— Ça va…

— J'ai discuté de toi avec Zack, la dernière fois. On peut dire qu'il est plutôt content de toi.

Un euphémisme, en vérité. Son ancien élève ne cesse de se répandre en compliments pour son ami, qu'il estime plus que prometteur. Ce qui étonne Angeal, cependant, c'est que malgré les bons résultats que semble obtenir Cloud, celui-ci n'a toujours pas été promu Deuxième classe. Ça fait plus d'un an maintenant qu'il a été admis au SOLDAT et, en général, quand un Troisième classe se démarque, on n'attend pas longtemps avant de le faire passer au grade supérieur.

Devenir Première classe est bien plus compliqué, c'est d'accord, et la plupart de ceux ayant été reçus au SOLDAT ne l'atteindront certainement jamais, mais… Zack, lui, est passé rapidement de Troisième à Deuxième classe, tant il ressortait en comparaison des autres recrues.

Au sourire timide de Cloud, il devine que ses paroles lui font plaisir. Songeur, Angeal se masse le menton, avant de venir tapoter le comptoir des phalanges et d'ajouter :

— Quand j'aurai un moment, il faudra qu'on se fasse un petit affrontement, toi et moi. Histoire que je puisse évaluer ton niveau.

Et qu'il discute un peu de tout ça avec Zack une fois que ce sera fait…

5

— Qu'est-ce que c'est censé être, exactement ?

Assis dans le salon avec ses fils, Sephiroth se baisse pour récupérer le cahier de Kadaj. Les petits sont installés à même le sol, leurs livres de cours ouverts devant eux, des crayons, des stylos et autres ciseaux éparpillés aux quatre coins de la table basse.

— Ça ne ressemble pas tellement à des lettres, note-t-il en parcourant du regard les gribouillis qui encombrent l'entièreté de la page.

Ronchon, Kadaj a croisé les bras sur la table. Sa joue appuyée contre, il retrousse la lèvre et dit :

— C'est parce que c'est pas drôle !

Sephiroth relève les yeux du cahier pour les poser sur ses deux autres fils. Si Yazoo termine en silence ses exercices de mathématique, Loz, qui se gratte les cheveux, semble de son côté complètement perdu. Le front soucieux, il redresse son cahier devant lui, de manière à ce qu'on ne voie plus que le haut de son visage, avant de jeter des coups d'œil en direction de son frère – qui vient placer son bras de façon à ce qu'il ne puisse voir les résultats de ses exercices.

Un bruit de gorge songeur lui échappe.

Se découvrir père à tout juste vingt et un ans – et de trois garçons, qui plus est – avait été un choc terrible pour lui à l'époque. Non seulement la Shinra était parvenue à lui faire des enfants dans le dos, mais en plus, elle aurait longtemps pu lui cacher la chose s'il ne l'avait pas découverte par hasard un jour qu'il se rendait au Département scientifique.

Sa colère, à ce moment-là, avait été d'autant plus grande que Loz et Yazoo étaient déjà âgés de quatre ans. La compagnie leur avait donc volé une partie de leur enfance – comme elle lui avait volé la sienne –, ce qui avait précipité sa décision de lui donner sa démission – forcée, car à aucun moment il ne s'était attendu à ce qu'elle l'accepte – pour emmener avec lui ses enfants et tenter, avec eux, de se construire un semblant de famille.

Et c'est une chance qu'Angeal et Genesis aient décidé de me suivre. Bien des choses n'auraient pas été possibles, sinon…

Par exemple, il aurait certainement eu du mal à leur faire l'école à la maison, comme c'est le cas actuellement.

Au moment de leur installation ici, Angeal l'avait toutefois poussé à les inscrire dans une école – arguant qu'ils avaient besoin de voir d'autres enfants et de se sociabiliser un peu –, mais l'expérience avait rapidement tourné court. Déjà parce qu'il s'inquiétait que la Shinra puisse les lui enlever pendant ces heures où ils seraient privés de sa protection, mais aussi parce que Loz et Yazoo – Kadaj étant alors encore trop jeune pour vivre cette expérience – avaient de toute façon été expulsés dès le premier jour, car ingérables. Beaucoup trop. Ce qui l'avait clairement arrangé, car lui permettant de justifier qu'il préférait s'occuper de leur instruction lui-même.

Reportant son attention sur le cahier de Kadaj, il en tourne distraitement les pages. Il n'est pas franchement étonné que l'exercice de son fils ait tourné ainsi. Du haut de ses cinq ans, il a encore du mal à se concentrer longtemps, surtout sur des activités aussi ennuyeuses pour un petit garçon. Les deux pages précédentes sont remplies de grosses lettres hésitantes, mais plutôt bien formées, et puis est survenue la catastrophe.

— Est-ce que tu veux faire autre chose ?

En réponse, Kadaj opine du chef. Dans le même temps, une exclamation échappe à Loz. Ayant tenté de se rapprocher de son frère pour lorgner sur ses exercices, Yazoo a stoppé sa progression en lui plaquant une main contre le front. Un peu trop violemment, sans doute, car Loz se met à pleurnicher :

— Ça fait mal, Yazoo !

— Papa a dit que tu devais pas tricher.

Reposant le cahier près de Kadaj, Sephiroth lui dit :

— Il faut que je m'occupe de tes frères. Tu peux dessiner en attendant.

Puis il se lève du canapé et va s'asseoir aux côtés de Loz. Tout en lui passant une main dans les cheveux, il jette un œil à l'avancée de ses exercices. Sans surprise, la moitié n'a pas été réalisée et il s'est trompé dans deux d'entre eux. Du côté de Yazoo, par contre, il n'a pas grand-chose à dire. Tous les calculs sont bons et il les a en plus réalisés rapidement. Comme il l'en félicite, Loz décoche un regard envieux à son frère.

— Fais une pause, dit Sephiroth à Yazoo. Loz, on va les terminer ensemble, d'accord ?

Là-dessus, il attrape un stylo et va pour lui réexpliquer comment il est censé s'y prendre, quand Angeal remonte du rez-de-chaussée.

— Je vais faire des courses, lui annonce-t-il. Tu as besoin de quelque chose ?

— Tifa tient la salle ?

— Oui. Et Gen' ne devrait pas tarder à venir lui donner un coup de main. (Puis, récupérant son porte-feuille dans son manteau suspendu le long du mur, il insiste :) Besoin de rien ?

Et à Sephiroth de répondre « non » de la tête, avant de se pencher à nouveau sur les exercices de son fils.