Chapitre 2 :

« Le monde se divise en deux catégories. Ceux qui ont le pistolet chargé et ceux qui creusent... toi, tu creuses. »*

La première fois que j'ai entendu cette phrase, je devais avoir à peine onze ans, j'étais entrée en douce dans le cinéma et je me souviens que je me suis dit en fixant l'immense écran blanc que ce cow-boy, avec son arme pointée sur le truand, avait tout compris à la vie.

Dans la vie, y a ceux qui bouffent et ceux qui se font bouffés.

Tu vois, moi, avant je me faisais bouffer et puis un jour j'ai décidé que j'en avais marre, et que moi aussi j'avais faim.

Je me suis souvenue du personnage de Blondin incarné par Clint Eastwood et j'ai compris que dorénavant je tiendrai le pistolet chargé.

Il faut parfois faire des erreurs dans la vie avant d'entamer le tournant décisif. Moi, ma plus grande erreur, c'est d'avoir abandonné mon fils.

Si je te disais que j'ai fait ça pour son bien, tu me croirais ?

Si je te disais que je ne voulais pas qu'il connaisse la même misérable enfance que la mienne, cela rendrait mon geste plus correcte à tes yeux ?

Je te dis ça, mais dans le fond, j'en ai franchement rien à faire de ce que tu penses de moi. Je ne te connais pas et t'as de la chance. C'est la seule raison pour laquelle je te parle de mon fils.

Cela dit, si tu me juges trop sévèrement, si tu fais des commentaires, tu peux te barrer. Je ne suis pas là pour t'entendre me critiquer. J'ai d'autres chats à fouetter.

Tiens... finalement tu restes ? D'accord, mais n'oublie pas que je t'ai prévenu.

J'ai lâchement laissé mon fils il y a onze ans et, aujourd'hui, je ne sais même pas où il est, à quoi il ressemble, ce qu'il fait ou s'il est heureux.

Je pense à lui tout le temps. Pourtant, je ne ferai rien pour le retrouver. A quoi bon ? Je l'ai dit, j'ai fait mon choix. Un choix que je regrette tous les jours et qui me pèsera jusqu'à la fin de ma vie.

J'espère simplement qu'il ne connaîtra pas les mêmes galères que moi.

Je suis comme lui, moi aussi on m'a abandonnée...

J'ai été ballottée de familles d'accueil en familles d'accueil. Certaines étaient à peu près potables... d'autres franchement tordues.

Je ne te raconterai pas ce que j'ai vécu, on est pas dans un foutu bouquin de Dickens. Le malheur humain, la pauvreté, la faim et autre, trop peu pour moi.

Tout ça c'est loin et je ne veux plus y penser. Vaut mieux ne pas se rappeler de certaines choses...

Et puis, tu n'as pas oublié... maintenant, c'est moi qu'ai le flingue.

Oh, faut pas croire que ça c'est fait du jour au lendemain. J'étais une pauvre biquette, tu sais, comme la chèvre qui se fait manger pas le loup. Bien qu'elle, elle ait vraiment essayé de se battre, moi, je me serais fait croquée en moins de deux.

Ce qui m'a fait tenir c'était que je cherchais quelqu'un.

Mon gamin était né, et adopté par une personne bien. En tout cas, c'est déjà ce que je me disais.

Moi, en revanche, je faisais peine à voir. Sauf que j'avais ce but, une personne à trouver.

C'est fou comme une idée fixe peut parfois te sauver la vie.

Une idée fixe et quelqu'un.

Mon idée fixe c'était de savoir pourquoi on m'avait abandonné, qui étaient ceux qui m'avait laissée sur le bord d'une route et le quelqu'un... c'était la chasseuse de prime qui me collait aux basques sans que je ne le sache.

J'ai dit que j'étais du genre à me faire bouffer, c'est vrai. Bien que mine de rien, la douce et gentille Emma que j'étais avait commis quelques larcins, pas grand chose, essentiellement des vols. Et c'est la raison pour laquelle Cleo Fox me courait après.

Je ne devrais pas t'en parler, c'est l'histoire de Cleo, or, faut bien que je t'explique le lien qui existe entre nous. Cleo elle a laissé sa fille, Tasha, quand elle était bébé, comme j'ai laissé le mien à la naissance.

Quand je l'ai rencontrée, ou plutôt quand elle m'a arrêtée pour mes conneries, elle était en manque d'une fille et moi en manque d'une mère.

Alors forcément, deux écorchées de la vie comme nous... Ça n'a pu finir que par faire bon ménage.

Elle m'a tout appris, et on a monté notre petite association toutes les deux. Ça fait quelques années maintenant et ça marche plutôt bien, on est connu dans le milieu.

Aujourd'hui, Cleo fait surtout la paperasse et moi je suis sur le terrain.

Je chasse les truands et comme Blondin... j'ai le pistolet chargé...

Tiens, par exemple, pas plus tard que ce soir, j'ai arrêté un pauvre mec répondant au prénom de Ryan qui a détourné de l'argent et a laissé sa femme payer la caution avant de quitter la ville.

Pour le coincer, j'ai sorti le grand jeu. Je me suis fait passer pour une belle idiote sur internet et je lui ai donné rendez-vous dans un restaurant.

T'aurais dû me voir, j'en jetais dans ma robe rose hyper moulante.

Et lui frétillait comme un poisson.

Je l'ai eu, je lui ai passé les menottes...

C'est le moment que je préfère, quand je les boucle. Bon, la chasse est sympa aussi, mais les arrêter c'est assez classe.

Cleo me dit souvent que je ferais une bonne flic. M'ouais, bof. Obéir aux ordres, les rapports et tout ça, ce n'est pas mon truc. J'ai des connaissances dans la police, ça me suffit pour le moment.

Je suis du genre électron libre.

Seule... comme ce soir.

J'ai beau avoir arrêté un sale mec qui ne regrettait rien, j'ai beau être la gentille ici, je vais rentrer chez moi et personne ne m'attend.

Cleo est à l'autre bout du pays avec sa fille... Elle l'a retrouvée et la gamine a l'air de ne pas trop lui en vouloir... Quoi qu'il en soit, Tasha passe un examen important demain, alors c'est normal que ma meilleure amie/mère de substitution soit allée la soutenir.

Je suppose que sinon on passerait la soirée ensemble, vu que c'est mon anniversaire...

Oui, je bosse le jour de mon annif', ça craint, hein ?

Je t'ai tendu la perche, mais je ne veux pas savoir ce que tu en penses.

Je me suis achetée un cupcake et je vais faire un vœux en soufflant la bougie que je poserai dessus.

On verra bien ce qui se passera...

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T'es encore là ?

Tu veux savoir si mon vœux s'est réalisé ? En un sens oui, on a frappé à ma porte et mon ex se trouvait devant moi.

Je crois que si je ne m'étais pas sentie aussi seule, je lui aurais refermé la porte au nez. Certaines fois, le cafard ça te fait faire des choses que tu regrettes par la suite.

Je ne devrais pas dire ça. Bon, il est vrai qu'elle est un peu barrée, mais on se connaît depuis longtemps et dans le lit, sous ses caresses et ses baisers, l'illusion fugace de ne plus être seule a pris le dessus.

Faut dire qu'elle sait y faire, et que c'est une pro dans ces moments-là, à croire qu'elle sent quand je vais craquer.

Elle m'aime, mais pas moi et c'est pour ça qu'on est plus ensemble. Je ne suis pas du genre à profiter des gens... normalement.

Puis je te l'ai dit, elle a un petit grain.

On s'est rencontrée quand on était ado, et elle aussi, elle a pas mal bourlingué. Malgré le fait qu'elle n'ait pas n'a eu de Cleo pour lui faire la leçon, elle a quand même réussi à s'en sortir pas trop mal.

Mais faut être honnête, elle a quelques séquelles qui lui collent à la peau et son comportement laisse parfois à désirer.

Il est arrivé une ou deux fois qu'elle me fasse peur... Je sais pourquoi elle est comme ça, j'ai vécu des trucs, mais elle...

A sa place, j'aurais encore plus mal tourné.

Le plus terrible c'est que parfois son côté Mister Hyde peut être sacrément séduisant et ce soir face à moi, alors que je le voyais, son double maléfique, briller dans son regard, je l'ai accepté.

Dr Jekyll ne me demandera pas de compte. Mister Hyde dans quelques temps, en revanche, devant mon silence buté, mon refus de la revoir, ce sera une autre paire de manche.

Je le sais, je l'ai déjà vécu.

Des fois, je me dit que je devrais partir loin d'ici, refaire ma vie ailleurs et puis... je reste.

Je suis mon pire ennemi.

Le vrai Mister Hyde, c'est moi.

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Pour se faire pardonner de ne pas avoir été là pour mon anniversaire, Cleo m'a offert un cadeau. Une veste en cuire noir.

La veste en cuire... C'est encore un truc entre elle et moi. Quand je l'ai « rencontrée », elle en portait une, comme une armure, m'a-t-elle précisé et, pas originale pour un sou, j'ai fait pareil dans mon entrée dans le métier.

Sa veste était marron, la mienne était rouge.

Et ce matin, elle est noire.

Je suis émue en enfilant la veste et me mets à pleurer comme une pauvre débile.

– Ben ? Qu'est-ce que t'as, gamine ?

Elle m'appelle gamine, c'est un peu idiot parce que je viens d'avoir vingt-huis ans, mais pour elle, je resterai toujours la gamine qu'elle a sorti du caniveau.

Celle qu'elle a sauvé et qui s'est sauvée par la même occasion.

Parce que crois-moi, le cafard, la culpabilité qui me rongent à l'idée d'avoir abandonné mon fils, elle aussi elle est passée par-là, elle a ressenti tout ça.

– T'as besoin de vacances, gamine, me chuchote-t-elle à l'oreille en me prenant dans ses bras, tu devrais partir quelques temps au soleil... Les truands seront toujours là à ton retour.

– J'ai recouché avec Lily, je lâche pathétiquement entre deux sanglots.

Elle resserre son étreinte comme pour me faire comprendre que j'ai encore le droit de me tromper.

Parce que, tu vois, Cleo elle n'aime pas mon ex, mais alors vraiment pas. Et c'est réciproque.

Une fois, elle m'a dit que cette gosse me conduirait à ma perte, qu'elle était toxique, qu'il fallait que je reste loin d'elle.

Je sais qu'elle a raison. Comme elle sait qu'on a un passé qui nous rassemble aussi et que quand ce passé est trop douloureux... On se retrouve comme pour se rassurer, comme pour se dire qu'on a réussi, qu'on a survécu.

Sauf que ce n'est pas très sain, cette réunion à deux, cette consolation, qui sur le fond, nous empêche réellement d'avancer.

– T'as peut-être raison... je vais partir un peu loin d'ici.

Je recule et sèche mes larmes sous le regard indulgent et attentif de Cleo.

– Mais avant ça, faut que je finisse avec le dossier Newman. Faut que je le coince, ça fait trop longtemps qu'il me file entre les doigts.

Elle opine sérieusement, parce qu'elle comprend.

Dans mon boulot, on a tous un cas, un fautif, qui nous en fait un peu baver. Le genre qu'on arrive pas à attraper et qui devient notre obsession. Le mien, c'est Arthur Newman. Un vrai caméléon. Je l'ai poursuivi pendant des mois dans tout le pays et enfin il s'est fixé à Boston. Je le laisse encore un peu se prélasser dans son petit nid, croire qu'il m'a semée et dès qu'il se sentira en sécurité, je lui tomberai dessus.

Puis entre nous, la prime pour son arrestation n'est pas à négliger.

Cleo aussi connaît le montant de la prime et ne serait pas contre remplir un peu nos caisses. Au moins ça nous mettrait à l'abri pendant un petit moment.

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Arthur Newman, laisse-moi te parler de lui. C'est un sale type, du genre à n'en avoir rien à faire de rien ni personne. Il gagne sa vie en tuant ou volant les autres. Plus jeune, il jouait dans la cour des macros, puis il a marché sur les plates-bandes d'un truand plus fort que lui et il a préféré arrêter ce business là.

Bref, c'est un mec qui a pas mal de casseroles derrière lui et dont les primes se sont accumulées au cours du temps.

Y a un petit pactole à la clef si je le coince.

Je lui ai laissé quelques jours et j'ai décidé que c'était pour ce soir. Il n'est pas vraiment original et vu qu'il est plutôt repoussant... disons qu'il aime bien aller dans un de ces club de strip-tease sur la cinquième avenue où les filles ne font pas que danser avec les clients...

Je connais une des filles du club, Starla, elle me doit un service et est une de ses régulières... Je crois qu'elle le déteste autant que moi.

Starla m'a fait entrer et je me suis cachée dans la salle où ils seront tous les deux.

Le voilà qui arrive et s'assoit.

Je ne bouge pas, il vaut mieux que je l'attrape au moment où il sera sous le charme de la danseuse à moitié nue.

Je suis des yeux Starla faire son entrée sous cette lumière tamisée et intime. Comme Arthur, je suis fascinée par la danse lascive qu'elle exécute.

Je n'ai jamais été à la place de cet homme, assis et dévorant des yeux une femme dansant pour moi, mais je dois avouer que même tapie dans l'ombre je manque de me laisser prendre.

Oui... tu as raison, je n'ai pas manqué, mais je me suis carrément laissée prendre pendant au moins les premières secondes. D'accord ! Pendant une bonne minute !

Et puis mon côté professionnel a repris le dessus. Je me concentre sur celui que je dois arrêter et non celle qui l'aguiche et espère si ardemment mon intervention pour ne pas avoir à de nouveau passer la nuit avec cet ignoble mec.

Crois-moi, Starla ne fait pas ce genre de chose de gaîté de cœur. Je ne suis pas là pour te raconter son histoire, mais en voilà encore une qui n'a pas la vie facile...

Quoi qu'il en soit, je remarque que mon cher Arthur est un peu ivre. Il a dû forcé sur le scotch dans l'autre pièce avant de commander sa propre lapdance. Et son état d'ébriété va m'être utile.

Dans cette ambiance feutrée à la musique criarde, voulant ajouter une dose d'érotisme à la pièce, ne réussissant malheureusement qu'à la rendre plus vulgaire, je bondis de derrière un fauteuil et donne un coup puissant avec une petite matraque, que j'ai toujours sur moi, sur la nuque d'Arthur.

Je te l'accorde, je l'ai un peu pris en traite, l'attaquer comme ça par derrière...

Honnêtement, j'en ai marre et je préfère l'avoir assommé et docile plutôt que conscient et peu amène.

Et puis faut dire que ses hommes de mains qui montent la garde dans la pièce à côté ne m'encouragent pas vraiment à la jouer à la régulière.

Starla fait pivoter un des miroirs... Oui, j'ai oublié de te dire, les murs de la pièce sont des miroirs, donc crois-moi aucun détail du corps de Starla ne m'a échappé pendant qu'elle dansait et pffiou, si elle m'avait accordée une lapdance, je n'aurais pas attendu la fin de la chanson pour l'embrasser...

Tu as raison, je m'égare...

Pendant que je te parle, Starla m'aide à porter Arthur jusque dans les « coulisses » ou nous attend Cleo. Nous mettons Arthur dans le coffre de la voiture et je reviens vers la jeune danseuse.

– Fais-le, me dit-elle, il faut que ça ait l'air crédible.

Je grimace, parce que cette partie-là du plan n'est pas ma préférée.

– Vas-y, m'encourage-t-elle à nouveau.

Je lui envoie un regard plein d'excuse et la frappe sans ménagement à la figure. Deux coups de poings, c'est Starla qui a insisté, même si je suis d'accord avec toi, c'est un peu fort.

Je veux dire, elle a la lèvre fendue et l'arcade sourcilière qui saigne.

Ouais, je n'y suis pas allée de main morte... Que veux-tu, elle l'a dit, faut que ça ait l'air crédible...

Pendant qu'elle se précipite pour donner l'alarme, je détale et Cleo démarre la voiture.

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La somme va nous être versée dès demain.

Ce qui signifie que je vais pouvoir partir en vacances... J'hésite à rentrer chez moi. Je n'ai aucune envie d'être seule à nouveau cette nuit.

Nuit, c'est un bien grand mot, il fera jour dans un peu plus de deux heures.

Qu'est-ce que tu dis ? Non, je ne le ferai pas. Appeler Lily n'est pas une bonne idée, c'est à croire que tu n'as pas écouté ce que je t'ai dit sur elle il y a quelques jours...

Le visage de Starla se matérialise devant mes yeux.

Pourquoi pas... Je me ferai pardonner d'une manière ou d'une autre, et puis vu ce qu'elle a risqué je pourrai aussi lui donner un peu d'argent pour la remercier.

J'ai sonné chez elle et j'attends en bas de son immeuble. Je pensais vraiment la trouver là, après « son agression », elle aurait dû rentrer chez elle. A moins qu'elle ait été plus maligne que ce que je croyais et que pour pousser le rôle de victime jusqu'au bout, elle ait décidé de dormir chez une amie, « trop effrayée » de rentrer chez elle toute seule.

Je souris sous l'entrée de l'immeuble parce que c'est sûrement ce qu'elle a fait. Starla est loin d'être idiote...

Tant pis, je vais rentrer chez moi sans compagnie.

Tout en marchant d'un pas lent jusqu'à ma voiture, je réfléchis à la meilleure destination pour ma semaine au soleil et m'arrête en le voyant descendre de son propre véhicule et s'avancer lentement vers moi.

Je fronce les sourcils lorsque je ne reconnais ni sa démarche ni sa silhouette.

Qui est-ce ? Un des hommes de mains de Newman qui attendait Starla ?

Merde... tu l'as vu toi aussi, non ? L'éclair de la lame de son couteau...

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N/A :

* Tiré du film (western) d'Ennio Morricone, Le Bon, la Brute et le Truand.

Merci à guest que je n'ai pas pu remercier en mp pour sa review et merci aux follows et favoris.

Pour répondre à la question de la romance de guest (le deuxième, et je t'en remercie), je n'ai simplement pas pu ajouter romance comme genre car seuls deux genres sont acceptés sur le site... Mais, si, la romance entre elles sera présente, évidement, seulement... un peu plus tard que l'humour :)