Une pauvre veuve vivait avec ses deux filles dans une chaumière proche de la forêt et, de chaque côté de sa porte poussaient deux superbes rosiers, dont l'un donnait des fleurs blanches, l'autre des fleurs rouges. Aussi surnommait-on les deux jeunes filles Blanche-Fleur et Rouge-Rose. Toutes deux étaient douces, actives et aimantes. Blanche-Fleur était seulement plus calme et appliquée que sa sœur, qui aimait à courir par les prés et les champs, cueillir des fleurs et chercher à attraper les papillons, auxquels cependant elle se gardait de faire le moindre mal. Les petites s'aimaient tendrement, se tenaient toujours par la main lorsqu'elles sortaient ensemble et, quand Blanche-Fleur disait : "Nous ne nous quitterons jamais", Rose-Rouge répondait aussitôt : "Jamais tant que nous vivrons". Ce à quoi leur mère ajoutait : Ce que l'une a, elle doit le partager avec l'autre".

Blanche-Fleur et Rouge-Rose tenaient la chaumière familiale si propre que c'était une joie d'y jeter les yeux. Et chaque matin, avant le réveil de leur mère, elles mettaient à côté de son lit deux roses, l'une blanche et l'autre rouge, prélevées sur les deux rosiers à la porte.

Accoutumées à parcourir le bois dans lequel elles allaient fréquemment cueillir des fruits sauvages et des baies, les fillettes connaissaient bien les animaux de la forêt, pour lesquels elles n'avaient que tendresse. Elles connaissaient aussi, tout comme leur mère, l'existence des Wesen, bien qu'elles n'en aient jamais rencontrés. Pour ces âmes simples et pures, seuls comptaient les actes et elles n'avaient ni crainte ni dégoût de ces gens tant qu'ils s'occupaient de leurs affaires sans nuire à quiconque.

Un jour que les deux sœurs s'en allaient à la ville vendre les baies cueillies dans les bois, elles croisèrent un homme de petite taille, qui portait longs ses cheveux et sa barbe. Il n'était pas du pays et voyageait dans une carriole recouverte d'une bâche bien serrée, tirée par un robuste cheval.

Elles allaient passer après l'avoir salué d'un signe de tête quand il les interpella et leur demanda d'où elles venaient et s'il y avait un village à proximité.

- Pas vraiment, répondit Blanche-Fleur. Dans cette direction, les bois s'étendent loin. Mais vous avez dû passer par la ville en venant.

- Vous ne venez tout de même pas du fond des bois ? fit l'homme d'un ton suspicieux en les regardant avec une intensité qui les gêna.

- Non bien sûr. Nous vivons un peu plus loin avec notre mère. Mais nous devons nous rendre à la ville, alors au-revoir.

Très mal à l'aise, les jeunes filles accélérèrent le pas. Elles sentaient le regard lourd de l'homme peser sur elles tandis qu'elles s'éloignaient. Car cet homme était un Grimm et il songeait que vivre ainsi en dehors des villes et villages, c'était bon pour les Wesen.

Il s'embusqua donc sur le chemin qu'elles devaient suivre à leur retour et, lorsqu'elles passèrent, il les suivit jusque chez elle en les observant attentivement, afin de voir où elles vivaient. Il ne ses avait pas vu se transformer (et pour cause puisqu'elles étaient humaines) mais ses doutes étaient toujours aussi vifs et il décida de les surveiller de près, afin d'obtenir la preuve qu'il désirait et compléter ses carnets, soigneusement tenus à jour. Pour cela il lui fallait savoir à quel genre de Wesen il avait à faire. Toutefois il ne vit rien du tout malgré une surveillance assidue et, l'hiver venant, il dut quitter les lieux tout en se promettant de revenir au printemps.

Le froid commença à se faire sentir et bientôt la neige commença à tomber. Le soir, dans la petite chaumière si proche des bois, la mère chaussait ses lunettes et faisait la lecture à ses filles qui s'occupaient sagement à filer en l'écoutant. Un soir qu'elles étaient ainsi réunies tandis qu'à l'extérieur la tempête se déchaînait, quelqu'un frappa à la porte avec insistance. La mère leva le nez de son livre et dit :

- Vite, mes enfants, ce doit être un voyageur qui cherche un asile pour la nuit.

Les deux jeunes filles s'élancèrent en même temps et allèrent tirer le verrou, pleines de compassion pour le malheureux qui sans doute s'était égaré dans la tourmente. Or ce n'était pas un homme qui se trouvait derrière la porte, mais un ours qui passa sa grosse tête noire dans l'entrebâillement. Blanche-Fleur et Rouge-Rose poussèrent ensemble un grand cri et reculèrent puis, affolées, coururent se cacher derrière le lit de leur mère. Alors l'ours se mit à parler d'une voix humaine, car c'était un Jägerbar (1) :

- Ne craignez rien, je ne vous ferai pas de mal. Je suis à moitié gelé et je désire seulement me réchauffer un peu chez vous.

La mère, qui n'avait pas bougé, le regarda tranquillement. Elle avait bien compris à qui ou à quoi elle avait à faire.

- Entrez, dit-elle, et installez-vous près de la cheminée.

Puis elle cria :

- Blanche-Fleur, Rose-Rouge, venez donc ici. Il ne vous fera pas de mal, il n'a pas de mauvaise intention.

Alors elle se rapprochèrent toutes deux. L'ours avait repris forme humaine et s'étirait devant le feu. Le reste de la soirée se passa bien, les deux sœurs s'étaient vite rassurées et elles riaient et plaisantaient avec le visiteur. Quand vint l'heure du coucher, la mère dit simplement :

- Il fait trop mauvais dehors, restez dormir ici.

L'inconnu repartit au matin mais revint le soir et aussi chaque soir tout le temps que dura l'hiver. Il avait été adopté et faisait à présent, autant dire, partie de la famille. Pourtant, lorsque vint le printemps il fit ses adieux. Blanche-Fleur fut particulièrement touchée par l'idée de ne plus le revoir.

- Faut-il vraiment que vous partiez ? demanda-t-elle tristement.

- Je crains que ma famille soit en danger et ma présence même pourrait être un péril pour vous, répondit-il sombrement.

- Comment cela ? fit la jeune fille, effrayée.

- Je ne peux vous expliquer. Je vais toutefois vous donner un conseil : ne parlez jamais de moi à quiconque, croyez-moi vous vous en porterez bien.

Puis il s'en alla et la vie reprit son cours paisible. Pourtant, un matin Blanche-Fleur et Rouge-Rose qui allaient dans la forêt chercher du bois croisèrent à nouveau le Grimm et, bien qu'elles ignorent ce qu'il était, elles se souvinrent de lui. L'homme continuait à les surveiller de loin en loin mais leur mère et elles n'étaient plus sa priorité car à force de fouiner il était arrivé à la conclusion que des Jägerbar vivaient dans le secteur et il était à leur recherche.

Il posa maintes questions aux deux jeunes filles qui, toujours aussi mal à l'aise en présence de cet inconnu, éludèrent la plupart des réponses.

- Avez-vous jamais vu des ours, par ici ? demanda-t-il soudain avec brusquerie.

Blanche-Fleur pâlit en se souvenant des mises en garde de leur ami et, soudain, comprit qui était cet homme. Mais déjà Rouge-Rose répondait :

- Des ours, ici ? Les ours ne vivent qu'au plus profond des bois, pour ma part je n'en ai jamais vu.

Elle n'avait pas tout aussi bien compris que sa sœur mais elle avait été mise en défiance par les questions et l'attitude de l'étranger. Celui-ci n'était guère satisfait des réponses évasives des deux jeunes filles et cela renforça ses soupçons.

Deux jours plus tard Blanche-Fleur et Rouge-Rose le croisèrent une dernière fois mais lui ne les vit pas tout de suite. Il avait installé un petit campement sur la lande qui s'étendait non loin de la maison de la veuve et tandis qu'un pot bouillait sur le feu, il comptait son or, obtenu auprès des villageois crédules en tuant des Wesen.

Quant aux deux jeunes filles, malgré l'antipathie et la méfiance que leur inspirait cet inconnu elles demeurèrent un moment immobiles et stupéfaites, car jamais de leurs jeunes vies elles n'avaient vu tant d'or ! Soudain, le Grimm se sentit observé et leva la tête. Il aperçut les deux sœurs et son visage devint rouge de rage :

- Qu'est-ce que vous fichez là, vermines ? hurla-t-il en se levant d'un bond.

Son attitude était si menaçante que Blanche-Fleur et Rouge-Rose s'enfuirent en courant. Un instant plus tard, elles se rendirent compte avec horreur qu'il les avait prises en chasse, tout en vociférant avec fureur. Terrifiées, elles n'en coururent que plus vite, arrivèrent à bout de souffle chez elle, se ruèrent à l'intérieur et se hâtèrent de tire le verrou.

- Allons ! fit la mère, interloquée, en levant le nez de la soupe qu'elle était occupée à préparer. Qu'y a t-il donc, mes enfants ?

- Un homme… nous poursuit ! haleta Rouge-Rose.

- Un Grimm, précisa Blanche-Fleur. Qui... qui cherche notre... notre ami.

Au même instant, quelqu'un actionna frénétiquement la poignée de la porte depuis l'extérieur et comme elle ne s'ouvrait pas, un poing rageur ébranla le panneau.

- Ouvrez, racaille ! hurla le Grimm. Je sais exactement ce que vous êtes !

Très pâles, les jeunes filles se rapprochèrent de leur mère tandis que l'homme entreprenait d'enfoncer la porte à coups d'épaule. Le pauvre battant de bois ne résista pas longtemps à sa furie et le Grimm fou de rage fit irruption, une arme à la main. Un triple cri d'effroi salua son entrée.

Après avoir lancé un coup d'œil furibond à la petite famille, l'homme se mit à inspecter les lieux sans la moindre délicatesse, retournant tout sur son passage, poussant les meubles, jetant les coussins ou la vaisselle à terre, soulevant les tapis, sans se soucier le moins du monde des protestations des trois femmes. Soudain, bousculant la veuve et ses filles atterrée, il s'approcha de la cheminée et s'accroupit. Sur la pierre de l'âtre il y avait une entaille, qui ressemblait (et pour cause car c'était le cas) à une trace de griffe.

- J'en étais sûr ! triompha le Grimm.

Il se redressa d'un bond et brandit son arme :

- Vous faites bien partie des Bêtes !

Son regard ne trompait pas, il s'apprêtait à les tuer toutes les trois et, instinctivement, la mère poussa ses filles derrière elle tandis que l'homme s'approchait.

Au même instant, les débris de la porte brisée parurent voler en éclats et un énorme ours noir fit son apparition. Le Grimm ne fut pas suffisamment rapide : l'énorme patte faucha l'air et lui arracha la tête des épaules. Alors le Jägerbar reprit sa forme humaine et soupira :

- Tout danger est écarté.

Le corps du Grimm fut brûlé avec sa carriole emplie d'armes et de parchemins, Blanche-Fleur épousa le Jägerbar et Rouge-Rose son frère.

Ainsi pour une fois, les Wesen avaient-ils été vainqueurs. La chose est suffisamment rare pour être rapportée.

Qui craint le grand méchant Grimm

Méchant Grimm, méchant Grimm,

Coupable de tant de crimes

Méchant Grimm, méchant Grimm

Nous n'allons plus le rencontrer

Vous mentez, ce n'est pas vrai,

Il est mort et enterré

Tralalalala ! (2)

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Adapté d'un conte de Grimm, Blanche-Fleur et Rouge-Rose.

(1) hommes/femmes ours

(2) Sur l'air de "Qui craint le grand méchant loup", de Walt Disney

Note : Ce sera peut-être la seule de ces histoires à ne pas finir dans le sang de Wesen. Profitez-en !