Ce furent les effluves agréables d'un petit déjeuner qui réveillèrent Hermione. Elle se retourna sur son fin matelas et ouvrit définitivement les yeux aux sons étouffés de la pièce voisine. Tout son corps s'était avachi dans son sommeil, jambes entrelacées autour de la couverture, sa tête écrasant son oreiller aux formes tordues. Elle ne se souvenait pas du cauchemar qui l'avait maintenue hors d'haleine, et c'était tant mieux. Trop de fois, le sang et les cris avaient teinté ses songes. Elle ne se sentait guère reposée, mais elle devait reconnaître qu'elle avait dormi d'un sommeil de plomb : Ginny l'avait-elle appelé pour dîner ? S'étaient-ils couchés ? Les couvertures étaient bien pliées, au point qu'elle en doutât.
Se levant avec effort, elle s'habilla sans hâte de ses seuls vêtements propres, et pénétra dans le salon en tentant de mettre de l'ordre dans ses boucles désordonnées.
Bien dormi ? s'enquit Ginny aux fourneaux.
Hermione s'installa avec un grognement. Son estomac criait famine. Elle se souvenait des repas que faisaient Sirius, au camp où elle était avant. Elle se souvint aussi de ceux, beaucoup plus appétissant, que confectionnait Molly autrefois. Une douleur lancinante, qui semblait ne vouloir s'estomper, lui comprima le coeur.
Prends des forces, Rémus veut te voir quand tu seras disponible, continua la jeune femme rousse.
Hermione se demanda méchamment si elle n'était pas devenue une elfe de maison, pour s'occuper ainsi de la cabane où ils demeuraient, Rémus et elle. Devrait-elle, elle aussi, faire de telles tâches ? Une voix en elle se demanda si c'était honteux, tandis qu'une autre se refusait à cela. Elle n'était pas venue pour faire le ménage. Pourtant, n'avait-elle pas, à une époque qui lui paraissait extrêmement lointaine, bataillé pour les droits des elfes ? Pour les sortir de cet esclavage ? Tout était trop confus, et elle apprécia la distraction du petit déjeuner ; elle dévora trois toats beurrés, quelques rectangles de bacon trop cuits, avala un café noir qui la fit tousser par son amertume mais dont elle reprit une autre tasse. Hermione se sentait agréablement ragaillardie par la présence familière et cette nourriture.
Où est Rémus ? demanda t-elle finalement, une fois son petit déjeuner fini.
Il se trouve dans la clairière, derrière. Attends, s'exclama Ginny en se tournant vers Hermione.
La brune faillit éclater de rire, car la rouse s'était retournée spatule à la main, et elle ressemblait à une guerrière de cuisine, ne manquait plus que la passoire de métal sur la tête comme heaume, telle une héroïne pour un dessin animé pour enfant. Ginny dut réaliser le ridicule de son geste, et reposa la spatule pleine d'un gras en train de figer. Elle s'essuya doucement les mains sur un torchon, tout en cherchant ses mots.
Rémus va sûrement te mettre au courant, mais comme tu vas leur passer devant ... Nous ne vivons pas juste à deux. Je suis venue ici pour aider Rémus. Avec les hybrides. Il t'en a vaguement parlé hier, et il t'expliquera sûrement plus en détails, mais sache que tu vas passer devant les habitations de ces mêmes hybrides. Lycanthropes, comme toi et Rémus, mais aussi des moitié de vélanes, des vampires, des moitié d'êtres de l'eau. Il les chasse et les marque de sa magie cruelle, gronda la jeune femme au point d'en paraître défigurée, les traits crispés. Hermione savait de qui elle parlait. Voldemort n'avait jamais aimé les créatures, sauf quand elles pouvaient lui être utile pour semer la pagaille parmi ses ennemis, tel Greyback. Penser à ce nom la fit frémir, et elle repoussa la sensation dans son épaule comme on repoussa un petit enfant turbulent. Elle devait s'apprivoiser, et apprendre à faire avec ses souvenirs et ses marquages, mais c'était parfois moins compliqué de tout enfermer dans un coin de sa tête, dans un coffre imaginaire et de s'asseoir dessus.
Comme Ginny ne souhaitait rien ajouter, elles se souhaitèrent une bonne journée, et Hermione suivit le côté de la cabane pour aller vers la clairière. Comme l'avait prévenu son amie, des tentes étaient disposées ça et là, dans des teintes sombres, sous quelques arbres clairsemés. Elle ne doutait pas que cela permettait un semblant d'intimité, mais aussi de mieux camoufler leurs habitations à des yeux qui pourraient ne pas avoir de bonnes intentions. C'était d'ailleurs une de ses questions - comment Rémus pouvait-il protéger un endroit aussi grand ? Voldemort avait recours aux Rafleurs et aux Mangemorts pour détecter toute trace de magie. Sirius avait bien concoté quelques sorts, mais rien qui ne puisse protéger une cabane et de tels environs. Le camp dont il était le chef se résumait à une bâtisse en ruines dans un village moldu. Venir de là-bas jusqu'ici - il y avait une bonne vingtaine de kilomètres, une histoire de sécurité qu'elle comprenait - n'avait pas été une sinécure, et elle avait beaucoup marché, heureusement accompagnée de Sirius sous sa forme de chien. Ils avaient dû beaucoup se cacher.
Elle passa sur le petit sentier créé à force de passage, et sentit des odeurs de feu de bois, entendit quelques bribes de paroles. Son regard passa sur un cercle de trois tentes, et elle put observer les premiers êtres humains inconnus du coin : deux jeunes garçons et un homme fait. Peut-être des frères, au vu de leur ressemblance : teint mat, cheveux sombres. Sous leur oeil droit, au niveau de la pommette, une demi-lune bleue les marquait comme des parias magiques. Sans aucun doute des lycans, selon la symbole de l'astre nocturne.
Hermione.
Rémus s'approcha près l'avoir saluée. Une femme qui pouvait avoir la trentaine passée le suivait, l'air revêche et contrarié. Elle avait des cheveux courts et noirs, une peau olivâtre, une carrure forte et puissante. Le symbole sous son oeil, gauche cette fois-ci, était une étoile. Hermione comprit aussitôt en croisant ses yeux sombres, envoûtants sous leurs longs cils naturels : une demi-vélane. Très différente de Fleur Delacour, et pourtant Hermione se sentit aussitôt charmée - charme qui se rompit aussitôt qu'elle se mit à ronchonner, sa jolie peau douce prenant une teinte cendreuse, ses yeux ressemblant de plus en plus à de vulgaires cailloux.
Je savais que Sirius n'accepterait pas, mais je ne pensais pas que tu serais aussi obtus, Rémus. Pourquoi ne pas accepter mon idée ? Avec une hiérarchie mise en place et beaucoup d'efforts, nous pourrions commencer nos raids.
Je refuse, pour le moment, de laisser place à la violence, Nina, soupira Rémus et son ton blasé, un rien fatigué, laissa entendre à Hermione qu'ils avaient déjà eu cette conversation. Si même Sirius et sa tête brûlée refusent vos idées de guérilla, peut-être devriez-vous y repenser, ne crois-tu pas ?
Cela cloua le bec à la dénommée Nina ; elle voulut riposter, mais Rémus lui fit un geste tranquille et elle s'éloigna, comprenant qu'il souhaitait discuter seule à seul avec Hermione. La demi-vélane lui accorda encore un coup d'oeil, mais il n'y avait aucune émotion positive dans ce regard. Hermione préféra l'ignorer, sagement immobile. Au fond d'elle, la sorcière sentait la bête au repos, sa présence, son aura capable d'instiller dans ses émotions le poison de sa bestialité.
Je te présenterai aux autres plus tard, pour le moment, laisse-moi t'expliquer comment nous fonctionnons. Ceci est une communauté de parias. Beaucoup ont été marqués par des Mangemorts et relâchés pour être humiliés, torturés, voire chassés. Ici, c'est un havre de paix pour eux, un endroit où ils pourront être ce qu'ils désirent : libres. Ils n'ont souvent pas choisi d'être des hybrides, et subissent doublement leur nature complexe. Tu vas devoir, toi aussi, apprendre à faire avec ta nouvelle conscience. Ce ne sera pas facile, mais je sais combien tu peux être courageuse ; tu n'es pas une gryffondor pour rien. Il eut un petit sourire complice, un rien malicieux. Nous y avons pensé lorsque j'ai rencontré Edgar, lors de ma fuite de Poudlard. J'ai été séparé de Sirius, ce fût difficile, j'ai dû échapper aux Mangemorts et aux Rafleurs. Edgar m'a aidé, m'a tendu la main, et je lui dois sans aucun doute la vie. Ce n'était que pure logique de tendre ma main à mon tour à mes semblables. Nous avons ici quelques sacrés lanceurs de sorts, certains sont même étrangers et disposent de magies très étranges, qui coule dans leurs sangs. Beaucoup ne font qu'aller et venir, ne restent que quelques jours, voire semaines, mais nous avons aussi des personnes là depuis le début. J'ai du mal à me dire que seulement deux mois sont passés depuis ...
Il se tut, l'air grave et pensif. Hermione se demandait bien que qu'était cet Edgar ; un lycanthrope, lui aussi ?
Il n'y a, techniquement, aucun chef ici. Néanmoins, Edgar, Ginny et moi-même nous occupons des autres. Ils donnent parfois des coups de main, pour trouver des vivres ou soigner les blessés, mais c'est surtout nous trois qui formons le noyau de la communauté. Cet endroit appartient d'ailleurs à Edgar, il s'agissait d'une cabane d'été où il venait vivre quelques mois, à l'étranger. Il n'est pas anglais, mais mexicain. C'est grâce à ses sortilèges que nous sommes invisibles aux yeux mêmes du Lord Noir : il sait rendre sa magie indétectable. C'est une de ses prédispositions, pourrais-je dire. Il haussa les épaules, même s'il paraissait aussi curieux qu'Hermione face à ces différentes facettes de la magie à travers le monde. L'hybridité n'enlève pas la magie, mais elle la modifie, ai-je remarqué. Il me faudrait des années pour comprendre totalement le mystère de la sorcellerie, mais je note tout cela dans un journal ; peut-être cela sera t-il utile, plus tard. Suis-moi, je vais te présenter Edgar. Puis nous déciderons tous les trois de tes tâches à venir.
Les arbres frémissaient autour d'eux, comme s'ils étaient des silhouettes végétales vivantes et non des troncs aux branches asséchées par l'atmosphère refroidie. Ils approchèrent d'une petite place où des travaux s'effectuaient : la base d'une seconde cabane était en train d'être créée. Hermione regarda, intéressée, les matériaux voleter d'eux-même dans un ersatz du dessin animé où Mickey était un sorcier et faisait vivre les balais. La sorcière resta en retrait alors que Rémus levait la main et saluait haut et fort les personnes présentes. Hermione en dénombra cinq, puis réalisa qu'ils étaient plus nombreux encore, occupés à couper et préparer le reste des matériaux. Combien de gens vivaient ici ? Presque tous portaient ces marques symboliques sous l'un des yeux ; étoiles, croissant de lune, astre doté d'une queue à la manière d'une comète, ce qui ressemblait à une goutte ou une larme.
Un homme se détacha du reste des autres et s'approcha ; Hermione eut du mal à estimer son âge, mais il avait quitté l'adolescence depuis un paquet de temps. Son visage brun était buriné, plein d'une sagesse distante, mais quand il sourit, une ride plissa la marque sous son oeil gauche, une comète rouge. Ses yeux pétillèrent alors qu'il posait son regard sur la sorcière ; il avait les yeux comme deux pièces d'or, étirés en amande. Il possédait un charisme certain, de ceux que possèdent les chefs-nés. Hermione comprit aussitôt pourquoi Rémus et les autres acceptaient sa présence. Elle-même n'était pas insensible à la personnalité qui rayonnait de lui. Il semblait calme et tranquille. Rémus, à côté de lui, ressemblait à un fantôme d'homme.
Edgar, je te présente Hermione Granger.
La célèbre ? s'enquit Edgar, et sa voix était aussi douce que du velours, teintée d'un accent qui butait sur certaines syllabes. Je suis enchanté de faire votre connaissance. Nul ici n'ignore la part que vous avez dans ce combat qui est le nôtre.
Hermione crût qu'il parlait uniquement de la bataille de Poudlard, mais Edgar pencha la tête de côté ; ses boucles noires parsemées de sel et de poivre tombèrent sur ses épaules, en pagaille.
Rémus m'a raconté vos actions pour les elfes de maison. Peut-être pourriez-vous donner l'exemple de votre dévotion et de votre détermination aux jeunes qui vivent ici.
Edgar, parlons des tâches qu'elle aura à effectuer. Hermione est une jeune femme intelligente. Néanmoins sa récente morsure rentre en conflit avec sa conscience. Il faudra alterner les tâches mentales de concentration, et d'autres où elle pourra se défouler.
La pleine lune est dans quelques jours, non ? Elle doit être tendue comme la corde d'une arbalète. Peut-elle aider Ginny dans la cartographie de la zone ?
Je n'y vois pas d'inconvénient si elle est d'accord. Hermione ?
Cartographier la zone ? De quoi s'agit-il, exactement ?
Ginny passe la plupart de son temps dehors. Elle est discrète et capable. Nous l'envoyons donc faire des reconnaissances sur les sentiers du coin, et cartographier les endroits où nous pourrions piller des vivres, demander de l'aide, ce genre de choses. Il s'agit d'une tâche vitale, car de son travail découle souvent notre confort et notre sécurité.
Et vous seriez prêts à m'envoyer avec elle ? demanda Hermione, eberluée.
Pourquoi pas ? Je devine chez toi la soif de prouver ta valeur. De démontrer que, malgré ta morsure, tu es toujours semblable à l'ancienne toi ; ai-je tord ? demanda Edgar avec une pointe d'amusement. Hermione soutint son regard inquisiteur, les paupières plissées sous la méfiance. Qui était cet homme, pour lire ainsi en elle ? Etait-il Legilimens ? Elle n'avait que peu appris à se défendre contre cette magie intrusive.
J'irai avec elle. Cela me fera du bien.
Il te faudra être aussi discrète que possible, mais je pense que Ginny t'expliquera bien mieux que moi les divers sortilèges et aptitudes à avoir.
La discussion était finie ; avec un hochement de tête, il salua les deux sorciers et retourna travailler. Hermione remarqua que beaucoup ne tenaient aucune baguette. Elle eut un frisson devant la magie qui s'écoulait autour d'elle comme des tourbillons invisibles. Elle suivit Rémus à nouveau, pensivement. Travailler avec Ginny risquait d'être agréable, mais elle avait peur que la rousse ne lui fasse douloureusement penser à Ron, à chaque seconde où elle croisera sa tignasse flamboyante.
As-tu des questions ? Rémus lui jeta un coup d'oeil par-dessus son épaule, tandis qu'ils retournaient vers la cabane.
Oui. De quelle hybridité souffre Edgar ?
Edgar est un vampire d'une sorte différente de ceux que nous possédons en Europe. Il n'est pas aussi pâle que d'autres pourraient l'être, et ses prunelles sont dorées plutôt que sanglantes. Néanmoins, lorsque sa soif apparaît, ses canines s'allonguent et il se nourrit de sang. Mais il ne blesse personne, seuls les volontaires lui prêtent de leur fluide vital.
Peux-tu m'en dire plus sur les symboles tatoués sous leurs yeux ?
C'est la marque des parias. C'est ce qui a poussé Edgar à nommer notre communauté les Enfants de la Nuit, car ils ont été beaucoup à se cacher dans les ténèbres, de peur de choses plus ténèbreuses encore. Nous sommes beaucoup à avoir été maudits par la lune, par le sang, par le fer et le feu. L'étoile est la marque des demi-vélanes. La demi-lune, tu l'auras sans doute deviné, est le symbole des loup-garous. La goutte, celle des descendants des êtres de l'eau. Tu trouveras un seul être, sur le camp, ayant du sang de gobelin en lui ; mieux vaut ne pas t'approcher de Lorcar, il est assez ... désagréable. Sa marque est un cercle. Et, enfin, comme Edgar, les vampires portent la comète sous leur regard. Mais tu as échappé, tout comme moi, au marquage et à l'humiliation, la torture, la peur et la douleur que cela amène.
J'ai déjà ma propre marque, murmura Hermione en touchant son épaule. Elle baissa les yeux et soupira. Etait-ce pire ou mieux d'avoir sa marque sur le visage, visible aux yeux de tous, symbole de sa nature, point de mire du racisme et de la cruauté d'autrui ? Pour la première fois depuis sa morsure et la terreur de se transformer, elle songea que sa situation n'était sûrement pas la pire, loin de là.
