ARCADIA, CALIFORNIE


Arthur se réveilla en sursaut, trempé de sueur. Il s'assit brusquement et la couverture glissa de ses genoux. Les échos des cris s'estompèrent, glissant dans le brouhaha de la cour de récréation qui montait par la fenêtre ouverte et le cauchemar s'effaça avant qu'il ne puisse se rappeler ce qu'il avait vu.

Haletant, il passa une main qui tremblait encore un peu dans ses cheveux noirs coupés courts, pinça l'arrête de son nez à l'endroit où une cicatrice l'enjambait.

- Voilà pourquoi il ne faut pas faire la sieste après un repas plantureux, dit une voix narquoise dans laquelle il y avait une note de préoccupation. "Frugalité, Potter, c'est la clé. Je l'ai toujours dit."

Arthur eut un petit rire qui acheva de dissiper l'impression de malaise que lui avait laissé le cauchemar.

- De la part du mec qui peut se donner une indigestion en mangeant un moustique, évidemment, ça sonne raisonnable, lança-t-il en se penchant pour ramasser la couverture. "Je te rappelle que l'estomac humain peut digérer un peu plus que ça. Et surtout l'estomac de quelqu'un qui…"

- Si tu me sors que tu es encore en pleine croissance, je vais te faire deux jolis trous dans le cou, prévint l'homme qui se trouvait dans l'ombre à côté de la fenêtre, les bras croisés. "Sérieusement, ça fait combien d'années qu'on n'opère plus ensemble ? Et tu avais déjà passé l'âge d'utiliser ce genre d'excuse pour baffrer comme un ogre de Barbarie quand on t'a collé dans mes pattes, Jeune Atlas."

Arthur rigola franchement. Il termina de plier la couverture, puis l'abandonna sur le divan et se leva, s'étira en bâillant, promenant son regard sur le bureau du proviseur où ils avaient établi leur quartier général.

Le soleil de ce début d'après-midi entrait à flot dans la pièce sérieuse dont les murs étaient couverts d'étagères de dossiers et de livres. Un portrait pendait derrière le grand bureau sur lequel s'entassaient plusieurs caisses de matériel hétéroclite – cannes de crosse, casques de guerriers, pompons de cheerleaders, flacons de potions maculés d'une épaisse couche de poussière, jeux vidéos confisqués, grimoires.

Arthur repêcha dans ce bazar une poêle à frire et la considéra quelques instants sans rien dire, perdu dans ses pensées, puis il la reposa et vint s'accouder à la fenêtre ouverte.

Dehors il faisait chaud et l'air sentait bon. Le ciel bleu était magnifique au-dessus d'Arcadia, Californie. Les lycéens bavardaient avec animation, en grappes colorées de filles et de garçons en bas dans la cour ombragée par les arbres. Des professeurs passaient sous les préaux, les vélos étincelaient à la lumière.

Plus loin, au-delà des bâtiments plats, se dressait le grand mur qui entourait le stadium, sur lequel s'étalait l'écran géant qui avait sauvé la ville. Dans les gradins, il n'y avait plus trace des combats sanglants qui s'y étaient déroulés à peine quelques semaines plus tôt. Un balayeur bâillait en ramassant les cannettes et les cartons de frites du dernier match et des mouches bourdonnaient en butinant les trolles jaunes qui repoussaient avec obstination dans la pelouse malgré le passage régulier de la tondeuse de M. Sturges.

D'une façon ou d'une autre, la mort laissait toujours une marque indélébile derrière elle. Mais ce n'était pas toujours aussi poétique.

- Une autre chose qui n'a pas changé, c'est ta manie de ruminer sur tout ce qui va de travers dans le monde, comme si ça relevait de ta responsabilité, grogna l'homme adossé au mur à côté de la fenêtre, chassant d'un petit mouvement impatient le rideau qui voletait et chatouillait son épaule.

Arthur sourit.

- C'est bien pour ça que tu m'as donné ce surnom, Murcielago.

Son regard aperçut quelque chose dans la cour et il leva la main pour adresser un signe à la voix qui le hélait d'en bas.

- Voilà Jim, dit-il. "Je crois que son pote est avec lui. Tod ? Terry ? Bob ? Bobby ? Ah, je ne sais plus."

- Toby, dit une voix amusée derrière lui, tandis que la porte du bureau se refermait. "Aussi appelé 'Tobes', de son vrai prénom Tobias Domzalski. Tu ferais bien de t'en souvenir correctement, Art', il n'a peut-être pas de pouvoir magique pour l'instant, mais on ne sait jamais. Il pourrait bien en développer bientôt. Dans cette ville, rien ne marche selon les règles. Et dans tous les cas, d'après le dossier, on peut le considérer comme le bras droit de Jim Lake Junior."

- Je n'irais pas jusque-là, Miss Malefoy, lança l'homme dans l'ombre. "Bras droit, c'est un peu fort de roquefort. Meilleur ami assez bête pour se fourrer dans toutes les galères où l'entraîne le héros serait une meilleure définition, à mon avis. Dans tous les cas, même s'il se découvrait soudain des capacités surnaturelles, le p'tit gros ne pourra pas bénéficier de la protection de la Trace. Ces gosses ont déjà seize ans. Ils ne relèveront plus de notre juridiction dans quelques mois."

Euphrosine Malefoy haussa les épaules. Elle récupéra l'élastique qu'elle avait autour du poignet et s'en servit pour attacher en queue de cheval sa crinière d'un blond vénitien, puis se jucha sur le bureau du proviseur d'un mouvement souple.

- Il va bien falloir s'adapter, lança-t-elle. "Il parait que tous les jours de nouveaux courriers affluent au MACUSA signalant des mineurs qu'on n'avait jamais enregistrés et qui sont en droit de prétendre à étudier à Ilvermorny maintenant que… maintenant que l'existence de la communauté sorcière est connue de tous."

Elle fronça les sourcils et se tut quelques instants, comme les deux hommes. Ce n'était pas chose facile de se faire à l'idée que le secret magique n'en était plus un. La révélation du Projet Entente Cordiale leur avait fait à tous l'effet d'une explosion. Harold Saxon, le président des Etats-Unis, était paru à la télévision avec Dakota Moore aux informations de six heures, le six juin, faisant de ce lundi ordinaire le jour historique où le monde entier avait appris la vérité.

La magie était réelle. Les monstres du placard aussi. On allait désormais vivre côte à côte et tout irait bien, ayez confiance. Il suffisait d'avoir foi dans le gouvernement américain.

La même annonce s'était produite en Grande-Bretagne, en France, en Russie, en Chine, à quelques heures près et passées les premières heures où les gens avaient cru à une immense blague, puis la panique généralisée et enfin les manifestations et autres actes de vandalisme exprimant un désarroi mondial bien naturel, les choses avaient commencé à se tasser.

Etonnement, les moldus, peu importait le nom qu'on leur donnait d'un pays à l'autre, avaient pris cela plutôt bien. La communauté magique, quant à elle, bourdonnait encore d'insécurité et de mécontentement : on n'effaçait pas des siècles de préjugés et de crainte légitime si facilement.

Dakota Moore ne serait certainement réélue une troisième fois, mais en attendant elle gérait la situation, malgré tout ce que pouvait en dire les journaux magiques et no-maj. Cela ne faisait pas encore un mois que le Secret n'en était plus un et des situations comme celle d'Arcadia ne faisaient même pas la Une des canards locaux en Californie.

Il y avait pourtant de quoi.

La ville était située sur l'un des Marchés de Trolls les plus florissants du continent et quelques semaines auparavant, la reconstitution d'un pont écossais dans un musée avait permis à une espèce de Trolls particulièrement vicieuse d'émerger à la surface. Gunmar le Noir avait semé la terreur lors d'un match de lacrosse et si un adolescent du nom de Jim Lake Junior ne s'était pas dressé contre lui, armé d'une épée magique, la plupart des habitants d'Arcadia aurait certainement péri dans cet assaut inattendu.

En d'autres circonstances, le maire aurait peut-être eu à choisir entre ses concitoyens et leur sauveur inattendu, mais au vu des événements récents, il n'avait pu que féliciter ce dernier et faire appel au MACUSA pour qu'on leur envoie des spécialistes qui pourraient rassurer les adultes hystériques qui demandaient une dératisation des souterrains et des canalisations.

La plupart des Trolls, qui ne regardaient la télévision que lorsque l'image était brouillée et parasitée, ne s'étaient pas rendu compte du danger qu'ils avaient couru. Mais Jim Lake Junior, bien qu'âgé de seize ans à peine, avait non seulement intercédé pour la communauté magique qu'il protégeait, mais également réclamé qu'on étudie le droit des jeunes trolls à étudier au grand jour. Ou plus exactement de nuit, mais enfin la question n'était pas vraiment sur le moment où ces cours seraient donnés, mais sur l'autorisation de faire du Lycée Publique San Barnardino un établissement mixte, une première dans toute l'Histoire.

Arthur Potter et Euphrosine Malefoy avaient été envoyés en Californie pour cette raison et ils avaient eu la surprise en arrivant de tomber sur quelqu'un de bien connu.

Le seul traqueur de tout leur département qui soit en mesure de comprendre de façon très pratique la nécessité de rester à l'ombre de certains élèves.

Et accessoirement, le premier partenaire d'Arthur, avant que sa sœur ne sorte de l'école et ne soit affectée avec lui.

Nick 'Murcielago' Cave était un animagus très particulier. Autodidacte, il avait réussi à se transformer quand il était encore au collège et il avait passé tellement de nuits sous sa forme lucifuge qu'elle était devenue davantage une part de sa personnalité que ses origines new-yorkaises. Il avait une cinquantaine d'années. Grand et d'une maigreur de contorsionniste, il avait des cheveux gras et longs d'un brun cendré, une figure anguleuse au nez cassé de nombreuses fois, le teint mat mais des cernes d'un rose blanchâtre. Il se tenait toujours avec les épaules affaissées, le dos rond, et un tic nerveux agitait ses doigts maigres ornés de multiples bagues d'argent gravées de symboles celtes. Une boucle d'oreille unique constituée d'un anneau auquel étaient accrochés une plume de faisan et une queue de libellule pendait sur son épaule gauche. Il portait été comme hiver un Stetson, des santiags, des pantalons de cuir noir très serrés qui, sur lui, faisaient quand même des plis et un t-shirt de Twilight sous une veste à franges sans manches. Cet ensemble saugrenu – et l'étui de guitare qu'il trimballait dans son dos comme un musicien de rue – desservait massivement sa crédibilité auprès des parents, mais il était excellent dans son travail et Arthur avait énormément appris pendant les deux ans où il avait été en équipe avec lui.

Notamment sur une certaine façon d'utiliser son violon.

- Que pensez-vous de toute cette affaire, Nick ? demanda Euphrosine en plissant les yeux pour essayer de discerner le visage du mentor de son frère, toujours plongé dans la pénombre à côté de la fenêtre.

L'homme haussa les épaules à son tour.

- Que c'est trop tard pour y changer quoi que ce soit. Et qu'il n'en ressortira peut-être pas que du mauvais, même si ça paraît difficile à croire après des siècles à se bourrer le crâne de la nécessité de garder le secret.

- Il y a eu un temps où quelqu'un travaillait à faire vivre les deux communautés en paix, ensemble, à ciel ouvert, dit rêveusement Arthur. "Si on pouvait seulement savoir qui c'était…"

- Mais on ne le sait pas, coupa sèchement Euphrosine. "Tout ce dont on est certain, par contre, c'est que cette personne et… et l'autre, celui qui l'aidait, ont lamentablement échoué. Alors n'en parlons plus. Il vaut mieux se concentrer sur ce que l'on peut faire maintenant. Ici. Concrètement. On s'en tirera certainement mieux qu'en s'appuyant sur une expérience ratée que l'Histoire a effacée."

Murcielago considéra les jeunes agents avec curiosité. Plus que n'importe qui, il était au courant de certains des secrets de ces deux-là, mais il avait parfois l'impression qu'il se leurrait quand il pensait les connaître.

Vingt-quatre mois à travailler sur le terrain avec le petit-fils d'Harry Potter lui avaient appris que celui-ci était bien davantage qu'un nom célèbre porté par un élève aux notes irréprochables. Et quand il avait rencontré Euphrosine Malefoy pour la première fois, il avait été forcé de constater qu'elle n'était pas seulement une riche héritière dotée d'un pouvoir mystérieux que le MACUSA entendait garder sous sa coupe.

Le frère et la sœur étaient à la fois très différents et tout à fait semblables. Mais bien malin qui pouvait expliquer exactement en quoi.

Quelqu'un frappa à la porte et les tira tous les trois de leurs réflexions.

- Entrez ! lança Arthur.

Le loquet tourna après un bref échange de chuchotements de l'autre côté du battant, puis deux têtes pointèrent dans l'embrasure, un peu intimidées.

- M. Strickler ?

- Votre proviseur s'est absenté, répondit Arthur en s'avançant avec un sourire chaleureux. "Il n'y a que nous. Jim, c'est ça ? Et, euh… Toby, n'est-ce pas ? Entrez. Je suis vraiment content de faire votre connaissance."

L'adolescent qui se glissa dans la pièce en premier était mince et pas très grand. Il portait un simple t-shirt blanc, un blue-jean sans aucun accroc et des Converses propres, et ses cheveux noirs avaient dû être coupés récemment. Il était tout ce qu'il y avait de plus ordinaire pour un garçon de son âge, si on ne comptait pas ses yeux bleus vifs qui semblaient enregistrer les détails de tout ce qu'il voyait. Le gamin qui l'accompagnait était quatre fois large comme lui et encore plus petit, avec un appareil dentaire qui éblouissait chaque fois qu'il ouvrait la bouche, des yeux verts candides et une perruque rouquine bien peignée qui rebiquait sur la nuque et les joues. Son gilet démodé et sa chemise jaune étaient couverts de poils de chat et son pantalon brun probablement une taille plus petite que ce qu'il aurait dû porter.

- Messieurs, salua-t-il en se dandinant avec emphase, l'air visiblement dévoré de curiosité et d'excitation.

Puis son regard tomba sur les tennis qui se balançaient d'Euphrosine toujours perchée sur le bureau et il la dévisagea de bas en haut avec une muette stupéfaction et un encore plus grand ravissement, comme seul un ado bourré d'hormones pouvait oser le faire au grand jour, remontant le long des jambes nues, buvant des yeux la courte robe de coton fleuri qui tombait à la naissance de cuisses galbées, avalant sa salive au décolleté de porcelaine constellé de taches de rousseur dans les courbes duquel plongeaient les chaînettes brillantes de plusieurs colliers et que le petit blouson en jean aux accrocs reprisés avec de la dentelle ne dissimulait guère, et pour finir piquant un fard lorsqu'il rencontra les yeux gris amusés qui l'observaient derrière les lunettes rondes entourées d'un halo flamboyant par le soleil qui nimbait la chevelure de la jeune femme.

Arthur toussota et Jim Lake Junior, gêné, donna un coup de coude à son pote.

Toby, toujours émerveillé, eut un petit rire étranglé et joignit ses mains comme si un vieux réflexe ancestral lui faisait inconsciemment tripoter un chapeau ôté devant une dame.

'Murcielago' Nick eut un petit reniflement moqueur et se détacha de la pénombre, ce qui rendit aussitôt sa sobriété au garçon.

- Alors, c'est vous les héros d'Arcadia ? lança-t-il de son habituelle voix traînante dans laquelle trainait toujours une pointe d'accent moqueur.

- Héros, je ne sais pas, dit Jim en fronçant les sourcils. "Mais les gardiens, oui. On m'a dit que les spécialistes magiques voulaient rencontrer les Chasseurs de Trolls. Nous voici."

Il releva le menton et ils sentirent clairement que malgré sa petite taille et son allure timide, il était prêt à se battre contre eux s'ils présentaient la moindre menace pour son ami – ou pour la ville autour d'eux.

Arthur sourit.

- Il paraît que tu as fait un boulot de fou pour arranger les relations entre les citoyens d'Arcadia et ceux sous la surface, dit-il. "D'abord tu as droit à nos applaudissements. Ce n'est pas facile de concilier deux communautés qui ne se comprennent pas. Et ensuite je voulais te dire que personne ici présent ne t'enlèvera ton rôle de médiateur. Tu n'as peut-être que seize ans, mais je pense que tu maîtrises le sujet plus que n'importe qui dans le coin."

Jim se détendit légèrement.

- Je n'étais pas tout seul, dit-il avec modestie. "Sans les conseils de Blinky et le soutien de Tobes ici présent et de… d'autres personnes, je ne serais pas allé très loin. Et puis, bien sûr, je n'aurais rien pu faire sans l'amulette."

L'amulette était précisément ce que le MACUSA tenait absolument à examiner de plus près et les supérieurs des deux équipes de Traqueurs n'avaient laissé aucun doute à ce sujet : "on ne peut pas laisser entre les mains des Trolls ou d'un adolescent un artefact magique d'une telle rareté et d'une telle ancienneté. C'est incroyable qu'elle n'ait pas été repérée jusqu'ici. Ramenez-la par n'importe quel moyen au QG pour qu'elle y soit homologuée et étudiée."

Murcielago n'avait rien dit et s'était contenté de nettoyer ses ongles. Son partenaire avait bâillé, mais d'une façon ou d'une autre, il avait paru évident qu'il n'en ferait qu'à sa tête. Euphrosine avait arqué un sourcil et répondu froidement qu'elle verrait s'il était nécessaire d'en arriver là et qu'elle aviserait en fonction. Arthur avait clairement refusé de partir en mission si on l'obligeait à de telles pratiques.

En conséquences de quoi, Miss Avocette et le colonel Mustang avaient négocié avec de plus hautes autorités et finalement obtenu que l'amulette ne serait pas retirée des mains de Jim Lake Junior s'il s'avérait qu'il était bien la seule personne à pouvoir l'utiliser.

Tout cela, bien sûr, personne n'avait l'intention de l'expliquer au gamin. Mais la mention de l'objet alluma un éclat d'intérêt dans les yeux des Traqueurs. Ils avaient hâte de voir de leurs propres yeux cette chose qui protégeait Arcadia depuis des siècles sans qu'il n'y en ait mention nulle part dans les grimoires du Département des Arcanes et qu'un adolescent dépouillé du moindre pouvoir avait utilisé à la barbe de tous pendant une année entière sans jamais être remarqué par les détecteurs de magie du MACUSA.

Jim sourit fièrement et tendit la main devant lui, leur présentant un petit boîtier rond et argenté.

- Oh, dit Arthur et il se tourna vers sa sœur.

Celle-ci sauta du bureau et remonta ses lunettes sur son nez, l'air tout aussi stupéfait.

- Quoi ? demanda Murcielago en se rapprochant, tandis que les deux garçons, étonnés, scrutaient tour à tour les adultes.

- C'est un astrolabe, dit la jeune femme.

Jim fronça les sourcils.

- Oui, et alors ?

- On peut s'en servir pour un tas de trucs : naviguer, déterminer l'heure qu'il est, prédire l'avenir, suivre une étoile capricieuse ou retrouver sa maison. Mais pas pour faire apparaître une armure. Où as-tu dit que tu l'avais eu ?

Jim échangea un regard avec Toby dont les yeux verts écarquillés hésitaient entre excitation et un peu d'effarement, puis il haussa les épaules.

- Selon la légende, les Chasseurs de Trolls ont reçu l'amulette de Merlin et se la sont passés de génération en génération. Elle a toujours servi pour combattre, autant que je me souvienne. Enfin, Blinky saurait mieux vous en parler, c'est lui l'historien. Peut-être que l'amulette peut aussi servir de boussole ou de montre, je ne sais pas. En tout cas, moi, je ne lui connais que trois fonctions : traduire le troll, ouvrir des ponts et faire apparaître mon armure.

Arthur se gratta la nuque.

- Est-ce que tu voudrais bien nous faire une démonstration ?

Jim hésita.

- Je comprends que ça soit très intéressant, tout ça, mais… Vous n'étiez pas supposés nous aider à installer une école de Trolls ? demanda-t-il finalement. "Non pas que ça les intéresse, ils ne sont pas très chauds pour quitter le Marché après toute cette affaire avec Gunmar le Noir, mais… ils sont prêts à faire des efforts pour s'adapter. Blinky a dit que le Projet dont ils n'arrêtent pas de parler à la télé était un genre de miracle et qu'il ne s'attendait pas à ce que l'Entente s'étende jusqu'aux Trolls. Et qu'il fallait en profiter tant que ça durait."

Sa main se referma sur l'astrolabe argenté et il le remit dans sa poche. Quelque chose s'était durci dans sa mâchoire et sa voix était amicale, mais très ferme, lorsqu'il termina sa phrase.

- Alors si ça ne vous ennuie pas, je pourrais vous montrer ça plus tard. Je préfèrerais vous emmener au Marché, pour l'instant, histoire que vous rencontriez Blinkous Galadriel. C'est lui le… eh bien, si l'on veut, le maire d'en-dessous.

Murcielago rejeta nonchalamment en arrière ses cheveux gras et ramassa son chapeau sur le portemanteau.

- Allons-y alors, dit-il tranquillement.

Euphrosine et Arthur hochèrent la tête. Toby, qui semblait avoir retenu son souffle pendant toute la discussion, se dégonfla soudain comme un ballon et, s'enhardissant, se mit à trottiner à côté de la jeune femme quand ils sortirent de la pièce.

- Moi aussi, j'ai une arme, expliqua-t-il, le visage illuminé. "Au début, je n'en avais pas, mais après que Claire aie obtenu le Sceptre de l'Ombre, j'en ai eu une aussi. C'est un marteau. Un marteau magique. Il est super cool. Je l'ai appelé Warhammer."

- Claire ? répéta la jeune femme.

Toby pouffa.

- Claire Fontaine. La petite amie de Jimbo. Elle est du même coin que vous. Ecossaise.

Euphrosine se racla la gorge.

- J'ai peut-être un accent britannique, mais je suis née à Bibury, Cotswolds, corrigea-t-elle, oscillant entre amusement et un peu d'agacement – ce n'était pas la première fois qu'un américain faisait une confusion similaire. "Ça ne fait pas de moi une écossaise."

Toby ne sembla pas du tout affecté.

- Vous avez une baguette magique ? demanda-t-il ensuite. "Je peux la voir ?"

Arthur marchait devant, avec Jim Lake Junior.

- Tu es devenu le Chasseur de Trolls i peu près un an, c'est bien ça ? Après que le précédent ait été tué par un Troll dissident.

- Par Bular, le fils de Gunmar le Noir, précisa Jim sombrement. "Il n'avait pas été piégé sous le Pont de Killaheed avec le reste des Gumm-Gumms et il cherchait sa revanche – et puis à faire revenir son père. C'était une menace constante pour le Marché comme pour la ville. Par ici, on ira plus vite en passant par le gymnase."

- Et tu l'as…

- Tué. On ne pouvait pas se permettre une réédition de l'Epidémie des Briques de Lait, comme la première fois où Gunmar avait émergé sous la reconstitution du Pont de Londres en 1965.

Arthur frissonna à cette froide réponse. Il n'était pas dupe. Le tremblement léger des poings du gamin, la façon dont ses yeux bleus s'étaient détournés…

Il s'arrêta dans les escaliers, laissant les autres les dépasser, sortir par les portes coupe-feu en bas. Jim, étrangement, l'attendit.

- C'est le premier troll que tu as tué ?

- Oui, dit le garçon en levant la tête et en regardant le Traqueur bien en face. "J'en ai tué beaucoup d'autres depuis, et pas seulement pendant la bataille contre Gunmar le Noir. C'était nécessaire. On ne peut pas protéger sans faire de sacrifices, vous savez. Quelqu'un doit porter ce fardeau-là. C'est mon rôle. L'amulette m'a choisi pour ça – parce qu'elle savait que je pouvais l'endurer."

La gorge soudain obstruée, Arthur hocha le menton.

- Je comprends, murmura-t-il.

- Non, vous ne comprenez pas, dit gentiment le Chasseur de Trolls qui avait dix ans de moins que lui, mais des yeux vieux de plusieurs centaines d'années. "Mais vous comprendrez bientôt. Venez."

Ils rattrapèrent les autres dans la cour inondée de lumière et de chaleur, la traversèrent et retrouvèrent la pénombre fraîche du gymnase dans lequel des élèves subissaient un cours de sport agrémenté de coups de sifflet stridents.

En ressortant, ils durent se faufiler sous un grillage et gravir une butte avant d'arriver en vue d'un canal asséché que surplombait un pont.

- Le Marché se trouve là-dessous, expliqua Toby avec excitation, pointant du doigt l'ombre sous le ventre de fer de la route. "On peut aussi y accéder en passant sous le lit de Jimbo ou par les grilles d'évacuation des douches des garçons au lycée, mais c'est nettement moins agréable."

- Pourquoi ? demanda Euphrosine en clignant des yeux au soleil éblouissant qui se reflétait sur le béton blanchâtre.

- Disons que les canalisations sont loin d'être ragoûtantes. Et il y a toujours une ou deux chaussettes sales, voir des trucs pires que ça, qui traînent sous le…

- La porte est plus large ici, coupa Jim, l'air embarrassé. "Et la vue sur le Marché des Trolls est beaucoup plus impressionnante quand on arrive par le grand escalier de cristal que lorsqu'on passe par les vieux couloirs traditionnels."

- On te croit, dit Murcielago en lissant le rebord de son Stetson. "Les Trolls sont les rois de la récup' et ils n'ont pas du tout les mêmes goûts que nous en matière de parfums réconfortants. J'en sais quelque chose, et je ne suis pas le seul. Tu te rappelles de cette mission dans le New Jersey, Arthur ? Quand on avait dû aller récupérer cette gamine dans une nurserie de changelins ? L'odeur était restée accrochée sur nous pendant des semaines."

- Sur toi, corrigea paisiblement le jeune homme. "Et je continue de penser que c'était à cause de ce schmouf."

Jim et Toby eurent en même temps une grimace de dégoût, tandis que Murcielago réprimait un hoquet nauséeux. Euphrosine ouvrit la bouche pour demander de quoi il s'agissait, mais son frère fit un geste de la main en rigolant.

- Crois-moi, tu ne veux pas savoir, lança-t-il joyeusement. "Bon, on y va ?"

Ils se laissèrent glisser en bas de la pente, suivirent le Chasseur de Trolls jusque dans la pénombre du pont où il traça un arc de cercle sur le béton avec un morceau de roche orange que lui tendit son meilleur ami et pénétrèrent dans ce que les Trolls appelaient familièrement un marché, mais qui était resté une forteresse extrêmement bien gardée pendant des siècles, dans laquelle aucun humain ne pouvait être admis.

- Donc, toi, tu es une exception, en fait, dit soudain Murcielago alors qu'ils descendaient le long des marches bleues scintillantes.

- Le premier Chasseur de Trolls humain depuis l'aube des temps, dit fièrement Toby.

- Et on sait pourquoi ? s'enquit Euphrosine très sérieusement.

Jim haussa les épaules.

- Peut-être que c'était un signe que les temps allaient changer. Après tout, il n'y a pas si longtemps, personne ne savait que la communauté magique existait, et maintenant on apprend que vous avez un gouvernement, des écoles et même des prisons.

Arthur s'arrêta encore une fois dans les escaliers, saisi par la singularité de cette réflexion.

Un Chasseur de Trolls humain pour la première fois depuis des siècles.

Un évènement sans précédent qui s'était produit, comme par hasard, à peu près au moment où Harry Potter avait disparu de la surface de la Terre.

Au moment où le deuxième sceau s'était brisé.

Il rattrapa Jim dans la descente, lui posa la main sur l'épaule.

- Tu as bien dit que l'amulette avait été confiée au premier Chasseur à l'aube des temps, avec comme mission de protéger les Trolls et les Humains ?

- Oui, dit le garçon. "Enfin, c'est ce que raconte la légende. Blinky adore cette histoire. Il se fera un plaisir de vous la raconter en détails. Le sorcier et le roi qui voulaient que leurs deux mondes vivent en paix..."

- et qui firent une méga boulette en voulant sceller la porte de l'au-delà, compléta Toby avec un trémolo d'outre-tombe. "Ah, s'ils avaient su, jeune paladin, ils n'auraient jamais enfreint les lois sacrées de la magie…"

Il s'interrompit en s'apercevant que le visage d'Euphrosine s'était décomposé.

- Votre… votre Blinky connait cette légende ? demanda le frère de celle-ci d'une voix contractée, le visage soudain très pâle.

- Il nous la rabâche régulièrement. C'est sa préférée de tout le bouquin. Les Contes de la Dame du Lac, "la seule édition connue à ce jour, Tobias, le trésor de notre bibliothèque"… Merlin et Arthur, les deux potes de toujours et tout le tralala. "Notre héritage, Maître Jim ! L'avenir et le passé sont contenus là-dedans !" Euh… Vous vous sentez bien, m'sieur ? Vous êtes tout blanc.

Arthur chancela et les ongles d'Euphrosine s'enfoncèrent dans le bras de Murcielago jusqu'au sang.

- Le troisième livre était chez les Trolls depuis le début, souffla-t-elle d'une voix rauque.

- Merlin et Arthur, murmura son frère, ses yeux verts dilatés brillant étrangement à la lueur des cristaux. "C'était si simple. Tellement évident que je ne le voyais pas. J'aurais dû deviner. Le roi… les roses l'avaient dit et elle… elle portait le même nom."

Le sang battait dans ses oreilles un rythme familier que répétait son cœur haletant.

Un coup, trois coups. Un coup, trois coups. Un coup, trois coups.

Le réveil du guerrier endormi était tout proche.

Et cela voulait dire que la fin du monde avait commencé.


A SUIVRE...


Bien sûr, vous pouvez lire cette histoire toute seule.

Mais si vous avez envie d'en savoir plus sur Arthur et Euphrosine, vous pouvez aller jeter un coup d'œil sur le reste de la série ("Le Choix des Potter") dont elle fait partie :

Tome 1 : Noir comme Neige

Tome 2 : Clair comme Nuit

Tome 3 : Les Souffleurs de Lumière

Tome 4 : Les Mangeurs d'Ombres

Tome 5 : Les Passeurs d'Âmes

Épisode 1 – Continue à rêver, petit cowboy sur ton balai

Épisode 2 – Poursuis ta route, fils rebelle

Épisode 3 – L'œil du tigre

Épisode 4 – Adieu, Étranger

"Né pour tout casser" est le cinquième épisode du Tome 5 : Les Passeurs d'Âmes, qui est découpé en plusieurs histoires en apparence indépendantes (principalement des crossovers), qui nous mèneront vers le dénouement annoncé à la fin des Mangeurs d'Ombres.

Son titre est tiré de la chanson "Born To Be Wild" de Steppenwolf.


Et, pour ceux qui suivent depuis le début, ^^ :

Je suppose que vous n'avez pas raté le très évident crossover de cet épisode : Trollhunters. Ce sera cependant un mix du livre et de la série, donc ne vous étonnez pas si vous voyez des différences avec l'une ou l'autre des deux versions.

Je suis tellement contente de vous retrouver, même si j'ai du temps pour écrire à cause de circonstances qui ne sont pas évidemment de celles dont il faut se réjouir... J'espère en tout cas faire avancer la série, vous distraire un peu en cette période sombre et rattraper mon immmmmmmmmmmense retard (la vraie vie a été plus que très envahissante l'année dernière). Merci pour votre patience et vos encouragements, vos questions et vos "whaaaaaat" qui me boostent comme toujours ! J'espère que cette suite sera à la hauteur de l'amour et du soutien que vous avez apportés à cet histoire depuis le début.

Je vais m'efforcer de répondre à vos reviews régulièrement - en repartant à partir d'ici parce que je ne sais plus du tout où j'en suis pour celles qui datent d'un an, j'en suis vraiment désolée.

Juste un mot pour Katymyny : je t'ai bien lu(e) et tu es une des raisons pour lesquelles j'ai choisi d'utiliser tout ce temps qui me tombait dans les bras pour continuer cette histoire plutôt qu'une autre : j'ai suivi avec grand intérêt ta progression au fur et à mesure que tu remontais le fil de cette pelote HP, mais je ne peux malheureusement pas te répondre, ta messagerie perso est désactivée !