Mars 1908

L'Université de Moncton se dressait avec prestance au milieu d'un magnifique parc. Des chênes, des bouleaux et des saules pleureurs étaient disséminés et bourgeonnaient à l'arrivée des journées plus chaudes.

L'établissement était imposant, façonné en briques grises et blanches. Les portes d'entrées – faites en bois massif, où des motifs géométriques avaient été sculptés – se trouvaient sous une arche de pierre où se terminait le sentier qui ondulait à travers le parc. Une fontaine, qui n'était pas en fonction dû au temps printanier, se trouvait juste à l'avant. L'Université possédait trois tourelles – deux, chacune, aux extrémités du bâtiment – et la troisième était en son centre, plus haute, et se terminait par un clocher qui s'élevait plus haut que les arbres.

Rey interrompit sa marche, déjà lente, mettant un peu plus de distance avec le groupe des étudiants, qui provenaient de Little Chandreela, duquel elle faisait partie. Elle tourna sur elle-même afin de savourer la vue qui s'offrait à elle. Ce décor était ce qui se rapprochait le plus de l'idée qu'elle se faisait d'un château.

C'était magnifique. La jeune femme respira une grande bouffée d'air : même l'air ambiant était différent que celui qu'elle inspirait dans la bourgade côtière qu'elle habitait depuis six ans.

Seule Kaydel s'arrêta, lorsqu'elle constata que sa meilleure amie ne se retrouvait plus à ses côtés. Elle vint la rejoindre prestement et passa un bras sous le sien afin de l'enjoindre à continuer son chemin, bien qu'elle ne soit pas inquiète par l'éloignement croissant du groupe. La blonde, qui connaissait que trop bien l'esprit rêveur d'Audrey, avait pris soin de noter les indications de l'endroit où se déroulerait les examens d'entrées – de sa plus belle calligraphie, d'ailleurs.

Après le temps des récoltes, Miss Holdo avait proposé, à ceux qui souhaitaient intégrer une Université, de débuter un groupe d'études qui se réunirait après chaque fin de classe afin de suivre des leçons supplémentaires pour bien préparer les examens. Ils avaient été au total sept à accepter cette offre : Armitage Hux, Bazine Netal, Porphyre Dameron, Dolphed Mitaka, Benjamin Solo, Audrey Andor et elle-même. Les autres élèves avaient doutés de leur chance, ou ils avaient un avenir déjà dessiné devant eux : agriculteurs, ouvriers, pêcheurs ou bien, épouses à la maison.

Audrey et Kaydel se remirent en marche, alors que la première poussa un soupir rêveur, tout en s'appuyant légèrement sur le bras de son amie.

« Te rends-tu compte ma chère Kaydel? À l'automne, nous serons, peut-être, à la cime de ces magnifiques arbres en train de lire des livres les uns tous plus intéressants que les autres! J'aimerais tant voir ce paysage à l'été, mon amie. Il doit être féérique! T'ai-je, déjà, dit que j'ai rêvé, un jour, que j'étais une abeille et que je me blottissais au creux d'une marguerite? J'ai immédiatement trouvé cette idée ô combien ravissante, mais je dois t'avouer ma douce Kaydel qu'elle l'est bien plus, si je pouvais voler toute ma vie dans ce parc enchanteur. »

Les propos d'Audrey firent sourire son amie.

« Je te trouve très chanceuse que les examens ne t'angoissent pas plus que cela, Rey. » soupira la blonde. « J'ai souvent rêvé que j'échouais aux questions de trigonométrie, dans les derniers jours. Ma mère ne voulait même plus entendre parler de ces examens. »

« Oh, n'ai crainte, Kaydel, je tâche simplement de me concentrer sur le positif. C'est certain que tu vas réussir les questions relevant de la trigonométrie, tu es la meilleure de notre classe en calcul. Je t'admire beaucoup, d'ailleurs, pour cela. J'ai, encore, de la difficulté à faire correctement une division! »

« Rey. » Kaydel tira, légèrement, sur la main de son amie pour qu'elle cesse de marcher. « Tu vas réussir ces examens sans difficulté, Benjamin et toi, vous êtes les meilleurs élèves de notre classe. »

L'expression faciale de la brune se rembrunit au nom de son éternel rival.

« Je veux avoir un meilleur résultat que Benjamin. » Le ton d'Audrey était catégorique. Elle resserra la prise de sa main sur celle de son amie et prit un air théâtral. « Oh, ma chère Kaydel, me renierais-tu si je devais échouer ces examens ou devoir voir encore son affreux sourire fier alors qu'il me dépasserait, une nouvelle fois?»

Le qualificatif affreux était plutôt fort.

Les termes charmant et parfait convenaient très probablement mieux pour décrire le sourire de Benjamin Solo. Cependant, la jeune femme aurait préféré sauté en bas du toit des Ackbar que de devoir prononcer à voix haute ce qu'elle pensait vraiment de la plasticité du sourire de son rival.

« Franchement, Rey… Tu exagères. »

Elle pinça ses lèvres, bien décidée à ne pas revenir sur sa phrase.

« Ma vie serait un long cimetière de déceptions s'il devait me battre, une nouvelle fois. » affirma la brune, d'un ton solennel.

Kaydel eut un éclat de rire et tira légèrement sur la main de son amie afin qu'elles poursuivent leur route. Elle posa sa main sur son cœur et prit un air officiel.

« Je le jure, Audrey Andor de Little Chandreela, que je te ne te renierais jamais. Tu es ma plus précieuse amie et rien ne le changera. »

« Tu es une véritable amie de cœur, Kaydel. »

Elles marchèrent en silence pendant cinq mètres.

Seuls les bruits de leurs bottines frappant le sol ou le froissement de leurs robes longues sur le sol l'interrompait.

Comme à son habitude, Kaydel avait revêtu une très belle robe, en-dessous de son épais manteau de laine : bleue pastel, avec des finis en dentelles et des manches bouffantes. Ses cheveux étaient coiffés avec un ruban de la même couleur sous le petit chapeau noir qu'elle avait déposé avec élégance sur sa tête. Audrey, quant à elle, portait une robe grise beaucoup plus simple – les finances des Andor étant beaucoup moins élevées que celles des Connix. Elle avait tressé ses cheveux, comme à son habitude, et elle portait un bonnet de laine gris foncé et son vieux manteau jaunâtre.

Elles avaient toujours formé une paire atypique, mais les deux amies s'étaient entendues dès les premiers instants et leur amitié ne s'était que solidifiée avec le temps. La fille adoptive de Cassian et de Jynnie disait constamment qu'elles étaient de véritables âmes sœurs. Il était vrai que les deux adolescentes se complétaient parfaitement : la rêveuse et la terre-à-terre.

« Tu devrais être moins dure avec Ben. » énonça Kaydel, en brisant leur mutisme.

Elles gravissaient, déjà, les escaliers menant aux lourdes portes d'entrées. Rey jeta un coup d'œil vers son amie, mais ne prononça rien. Ce n'était pas la première fois que son amie lui disait un tel commentaire, bien qu'une amitié – fragile, certes – commençait à se tisser entre l'orpheline et le jeune homme.

« Poe m'a dit qu'il parle souvent de toi. Et, qu'il avait rendu Bazine furieuse. Il aurait dit devant elle et Poe que tu étais mignonne et que tu était la fille plus intelligente de notre classe. »

Audrey s'arrêta une nouvelle fois.

Elle prit un air hautain et presque condescendant, malgré qu'une nuée de papillons – d'abeilles ainsi que de libellules – se mirent à voler dans son estomac à ces doux mots.

« Il a dit cela, car il voulait l'insulter. Simplement. Et, je ne veux pas d'un homme qui me trouve simplement mignonne. Ou qu'il utilise mon ami ou le futur fiancé de ma meilleure amie pour me faire la cour. » déclara-t-elle. « Je veux des poèmes épiques, des déclarations romantiques et des promenades où nous irons nous extasier devant un coucher de soleil. »

Elle lâcha le bras de Kaydel et tira sur la poignée de la lourde porte afin d'entrée dans le hall de l'Université.

« Et surtout, ma chère amie, je veux que l'homme qui me fasse la cour me trouve plus que mignonne, bien que je ne possède pas autant de beauté que toi. D'ailleurs, je préférerais posséder de longs cheveux blonds comme les blés comme toi, que d'être seulement intelligente. » Rey enleva son bonnet, sans poser ses yeux sur la noblesse de la pièce dans laquelle elles venaient d'entrer : son regard étant toujours fixé sur la blonde. « J'ai tellement rêvé de l'amour, Kaydel, je veux quelque chose de transcendant! Sans cela, je me contenterai de devenir vieille fille. »

« Tu sais, ce n'est pas tout le monde qui sache parler avec de grands mots comme tu le fais, Rey. » rationnalisa son amie.

Il est fort probable qu'Audrey aurait argumenté que Benjamin Solo, presque premier de classe – ex-aequo avec elle – de son état, aurait pu trouver de bien meilleurs termes que simplement mignonne pour la décrire, si elle n'avait pas été aussi captivé par le lustre accroché au plafond du hall.

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La porte de l'auditorium, réservé aux examens d'entrées, claqua brutalement contre le mur et intima le silence dans le couloir, qui était envahi par les élèves provenant de tous les horizons du Nouveau-Brunswick.

L'homme de cinquante ans, qui avait apparu dans l'embrasure de la porte était petit, mais dégageait suffisamment de prestance pour sembler mesurer quatorze mètres – au moins.

« Mesdames, Messieurs. » Il termina de capter l'attention des derniers élèves qui chuchotaient, toujours. « Je me présente, je me nomme Alfred Oda. Je suis professeur de biologie, à la faculté de médecine de l'Université de Moncton. Je superviserai l'examen ayant trait aux sciences, ce matin. Lorsque j'appellerai votre nom, vous êtes priés d'entrer dans la classe et regagnez une place. Je vous demanderai de combler, d'abord, les sièges de devant. »

Audrey se mordilla la lèvre nerveusement, alors que l'annonce débuta. Ses yeux se fermèrent, alors qu'elle tentait de reprendre son calme. Son nom allait être prononcé d'un instant à l'autre : le professeur Oda avait attaqué la liste de manière alphabétique.

Les sept étudiants de Little Chandreela s'étaient regroupés, ensemble, dans le couloir. La jeune femme s'était retrouvée coincée entre Kaydel, qui voulait être aux côtés de Poe, et de Benjamin, qu'elle tentait vainement d'ignorer.

Elle senti de longs doigts se caler entre les siens et la brune tourna la tête en direction de son rival, qui avait son regard vissé devant lui.

Il ne lui jetait même pas un regard!

Et ce, même si leurs doigts enlacés étaient tout à fait inconvenant : ce n'était pas comme si Benjamin Solo lui faisait la cour, qu'il était son fiancé ou son promis – comme Poe avec Kaydel. Pourtant, Rey ne cessa pas ce contact. Au contraire, elle resserra, même, sa prise et détourna sa tête du jeune homme. Elle ne put, donc, pas apercevoir le sourire en coin satisfait de Ben.

Cette étreinte, déraisonnable, était rassurante. Bien que ça ne contribuait aucunement à calmer la course infernale de son pauvre cœur – au contraire, elle crut pendant un bref instant, que ça allait l'achever.

« Andor, Audrey! » appela le professeur.

La jeune femme lâcha, aussitôt, la main de Benjamin, comme si elle avait été prise en flagrant délit. Il contraint à tourner la tête vers elle et lui servit ce sourire qui créait presque une onde de choc dans chacun de ses membres. Cet affreux sourire beaucoup trop parfait pour l'intégrité psychologique de la jeune femme.

« Bonne chance, Rey. » lui chuchota-t-il.

Elle eut l'impression que le ton de voix, presque rauque, du jeune homme avait fait accélérer à lui seul sa cadence cardiaque. Reprends tes esprits!

« Sache, Benjamin Solo, que je n'ai pas besoin de chance pour réussir. » contra-t-elle fièrement, avant de s'empresser de partir en direction de la porte de l'auditorium.

Cela ne suffit pas à faire cesser le jeune homme de sourire. Bien au contraire.