Chapitre 1 : À travers la nuit
Grandissante obscurité, étouffante pénombre. La nuit dissimulait, cachait, masquait ; c'était un fait. La chaleur de l'été se faisait encore doucement ressentir, jusque dans les ruelles les plus sombres et lugubres de la ville, là où la lueur de la pleine lune ne parvenait même pas. Un mercredi soir de la sorte, il ne pouvait qu'y avoir personne. La reprise du rythme scolaire se faisait par ailleurs subir, et il n'y avait presque plus ni collégiens, lycéens ou étudiants qui arpentait encore les rues. Presque plus.
Plaquée contre la façade d'un bâtiment – probablement l'arrière d'un restaurant, au vu de l'odeur qui s'élevait dans l'air –, Asuka Kamiya restait immobile. Longue chevelure argentée éclairée par les rayons blafards de l'astre de la nuit, relevée en un épais chignon maladroit. Prunelles brunes qui vagabondaient sur les alentours tout aussi sombres avec rapidité, soulignaient un visage sûr, assuré, aux traits confiants, et se fermaient de temps à autre au gré de sa réflexion.
À ses côtés, ses deux compères de toujours observaient les alentours, pour s'assurer que personne ne puisse venir les déranger, même s'il leur était impossible de se faire surprendre. Comme bien souvent, il n'y avait pas âme qui vive, dans ce quartier. La jeune étudiante de dix-huit ans claqua des doigts de manière presque imperceptible, attirant au passage l'attention de ses deux amis.
— Cent cinquante mètres, murmura Asuka, après quelques secondes.
— T'es sûre que c'est bien lui ?
— J'me suis déjà trompée ?
Non, bien évidemment. Kazuya n'avait pas besoin de répondre, ils connaissaient tous les trois la réponse. Sa maîtrise de son alter était infaillible, sur ce point. Et c'était bien pour ça qu'ils étaient là, à cette heure déjà avancée de la nuit.
Nouveau claquement de doigts.
— Quarante-cinq mètres, chuchota la jeune fille.
— Il est pressé, on dirait bien.
Claquement de langue.
— Trois, reprit Asuka, tandis que ses deux acolytes se tenaient prêts. Deux. Un.
À la seconde où le « maintenant ! » franchit le mur de ses lèvres, Kazuya quitta la cachette que leur offrait l'intersection de la ruelle. Sa silhouette délaissa la pénombre pour s'exposer à la lueur tamisée de la lune qui parvenait difficilement jusqu'à elle, pour lui faire faire face à un homme. Air d'abord alarmé, surpris, l'inconnu en laissa tomber la petite mallette qu'il maintenait, tandis que son visage se déformait sous la peur.
La mallette toucha le sol, et seul l'écho de sa chute leur parvint. Le cri de stupeur qui aurait dû lui échapper ne traversa jamais ses lèvres. L'homme resta comme en suspens dans le temps, désormais incapable d'émettre le moindre son, de faire le moindre mouvement. Des chaînes en métal s'illustrèrent dans leur champ de vision, à travers la nuit, pour venir lui enserrer les chevilles et les poignets. Aussitôt, Daiki délaissa les côtés d'Asuka pour, à son tour, venir s'exposer aux rayons blanchâtres de l'astre lunaire.
L'extrémité de ses index et majeurs avait été troquée par ces chaînes, qui le liaient ainsi à leur victime. Comme si la bulle spatio-temporelle qui l'enveloppait venait d'éclater, l'homme retrouva la maîtrise de son corps pour tomber lourdement au sol, et rejoindre sa mallette en vieux cuir.
Trop vite. Tout s'était passé bien trop vite, à tel point qu'Asuka aurait presque pu avoir du mal à suivre la situation, si elle n'y était pas habituée.
— V-vous ! Qu'est-ce que vous faites là ? interrogea l'homme, d'une voix bien trop hésitante, sous la surprise, pour qu'il puisse être pris au sérieux.
— Tu te souviens des infos que tu nous as données, y'a trois jours ? rétorqua Asuka en s'approchant.
Le silence qui glissa dans l'air se suffit à lui-même pour faire office de réponse.
— Tu nous as pris pour des cons ? reprit-elle. Les gars ont failli se faire prendre, les héros étaient au courant. Vous deviez agir rue Yaesu !
— T'étais le seul au courant du plan, d'après ce que tu nous avais dit, ajouta Kazuya d'un ton calme, et pourtant sévère. Alors qui t'a payé pour balancer ?
Toujours la même rengaine. C'était comme si personne, dans cette maudite ville qu'était Musutafu, ne se trouvait capable de tenir ses engagements. Quand bien même leur informateur tremblait comme une feuille, face à eux, il suffisait de voir ses prunelles sombres, dans lesquelles la lueur de la lune se reflétait, pour comprendre qu'il était au pied du mur. Et qu'il le savait.
Depuis des mois, maintenant, ils traitaient tous les trois avec les criminels et vilains de la ville, à la recherche de toutes les informations qu'ils pourraient récolter. Et vendre. Le plus gros business caché dans lequel ils avaient été capables de se lancer, qui leur permettait à la fois de mettre un pied dans le monde du crime et de ne pas se mouiller pour autant. Trois jours auparavant, ils avaient été prévenus par cet homme des agissements qu'ils prévoyaient, dans l'une des plus grandes bijouterie de la ville. En assumant le fait que héros et policiers se rueraient sur place, ils avaient ainsi liquidé ce précieux renseignement à l'un de leur contact, qui aurait ainsi pu profiter de la situation pour agir à un autre endroit.
Mais le braquage de la bijouterie n'avait jamais eu lieu.
Claquement de doigts.
— Quelqu'un arrive, grogna Asuka. D'ici cinq minutes. Peut-être six, à ce rythme. Alors crache le morceau, si tu veux pas te faire chopper.
— Non ! Me laissez pas là ! On a eu un imprévus avec le plan, c'était pas du tout pour vous foutre dans la merde !
— J'ai bien envie de donner ton nom à ce sale type qui a voulu s'en prendre à nous, indiqua Daiki, tandis que ses chaînes se resserraient autour des poignets et chevilles de leur interlocuteur.
Supplications, panique. Asuka peinait bien à croire que cet homme était bien dans le milieu, comme il affirmait l'être. L'angoisse se lisait sur chaque partie de son corps, de ses lèvres tremblotantes à ses poings serrés, de sa pomme d'Adam qui se mouvait au gré de ses déglutitions à ses jambes flageolantes.
— J'ai une autre info, celle-là est fiable. J'veux pas de fric en échange, j'vous jure, gardez juste mon identité secrète.
— Et comment tu veux qu'on te fasse confiance avec ce que tu as raconté ?
— Après-demain ! La banque de la place principale. Je mens pas, c'est un plan secret qui tourne depuis des semaines, je risque ma peau à vous en parler.
L'étonnement ne manqua pas de dessiner les traits de la seule fille du groupe. Un claquement des doigts discret lui permit de capter le rythme cardiaque de cette homme qui tremblait tant, pour en constater les perturbations.
Il ne mentait pas.
— Raconte-nous les détails, alors, soupira Kazuya, après une œillade à sa coéquipière et un hochement de tête de cette dernière.
Claquement de langue.
Il fallut quelques secondes à l'onde pour qu'elle s'étale autour d'eux. Cette présence qu'elle avait sentie, quelques minutes plus tôt, devrait s'être suffisamment rapprocher, maintenant, pour qu'elle doivent commencer à émettre l'idée de s'en aller. La nuit avait beau dissimuler, cacher et masquer, ils ne pourraient pas fuir s'ils étaient pris de court.
Pourtant, la réponse que l'onde lui renvoya fut bien loin de ce à quoi elle s'attendait.
— Putain les gars, on se barre ! lança-t-elle soudain, à la surprise de tout le monde, sans plus chercher à dissimuler sa voix. Maintenant !
Pas besoin de mots, d'explications. La confiance suffisait. Les chaînes enroulées autour de l'homme se desserrèrent, pour disparaître totalement, permettant ainsi aux index et majeurs de Daiki de reprendre leur forme habituelle. Asuka considéra la provenance de l'onde qu'elle venait de percevoir, avant de s'élancer dans la direction opposée, suivie par ses deux acolytes de toujours et sans prendre le temps de jeter une œillade en direction de leur interlocuteur, à tort. Le sourire qui étira légèrement ses traits était plus éloquent que tout ce à quoi elle aurait dû se fier.
— Un héros arrive, expliqua-t-elle brièvement, entre deux respirations. Il est beaucoup trop rapide, si on se tire pas maintenant le plus loin possible, on va se faire chopper !
Aussi cruelle que la nuit, la loi du plus fort primait. Toujours. Maintenant, il ne leur restait plus qu'à espérer que leur informateur ne se fasse pas prendre. Car si elle avait bluffé pour le faire parler, Asuka avait tout intérêt à ce qu'il réussisse à s'enfuir, lui aussi. Pas pour lui, mais pour elle, pour sa propre couverture, et son nom et prénom qu'il connaissait, bien malgré elle.
Depuis quelques jours, Hiyori Kamiya peinait bien à trouver le sommeil. Les périodes stressantes des examens approchaient à grand pas, avec la fin du premier semestre. À trop grand pas. Et il fallait bien avouer que son habitude de carburer à la caféine, pendant ses révisions, ne l'aidait pas le moins du monde à gagner le monde des rêves, le soir.
Pourtant, aujourd'hui, il semblait que la fatigue avait dû avoir raison de son corps, puisqu'elle avait rejoint Morphée peu de temps après que minuit soit passé. Mais, comme chaque nuit, son sommeil se retrouvait si peu profond que, lorsque la porte d'entrée grinça légèrement, ses yeux se rouvrirent instantanément, comme dans un réflexe naturel. La surprise fit accélérer les battements de son cœur et, tandis qu'elle émettait l'hypothèse que sa sœur venait juste de rentrer, un lourd « boum » lui parvint.
Ni une, ni deux. Hiyori quitta son lit d'un bond pour ouvrir discrètement la porte de la chambre. Même s'il restait fort probable qu'il ne s'agisse que d'Asuka, la possibilité que quelqu'un vienne de pénétrer chez elle n'était pas à écarter. Pourtant, lorsqu'un juron s'écrasa contre ses tympans, un long soupir lui échappa.
— Asu, qu'est-ce que tu fous à cette heure ? questionna-t-elle en ouvrant plus franchement la porte, pour la rejoindre dans la pièce principale de l'appartement.
Chaussures aux pieds sur le tapis du salon, sa jeune sœur tourna la tête en direction de cette voix, avant d'esquisser un petit sourire coupable.
— Ah, Hiyori, désolée j'me suis cognée dans ton meuble d'entrée. Tu dormais pas de toute façon, non ?
Agacement grandissant, exaspération accrue. Sans doute le fait d'être réveillée en pleine nuit de la sorte – sans entendre la moindre excuse, au passage – n'aidait pas Hiyori à rester calme. Pourtant, la lumière allumée du salon lui permettait d'observer le visage crispé de sa cadette. Ses pupilles sombres glissaient bien trop rapidement sur l'ensemble de l'appartement, en s'attardant sur les fenêtres, pour que cela n'en devienne pas suspect.
— Si, pour une fois je dormais, soupira finalement Hiyori. Allez, enlève tes chaussures et va te coucher.
Comme si l'adrénaline de sa frayeur nocturne venait instantanément de tomber, la jeune femme sentir son corps se décrisper, tandis que sa sœur s'exécutait et délaisser ses baskets noires. Profitant d'être debout, Hiyori s'approcha de l'évier pour boire directement au robinet, sans faire attention à maintenir ses cheveux. Après tout, sa chevelure argentée, nouées en deux tresses pour la nuit, était encore légèrement humide, elle n'était pas à ça près.
Alors qu'elle s'apprêtait à retourner se coucher, Hiyori aperçut du coin de l'œil sa petite sœur claquer des doigts, ce qui ne manqua pas de l'interpeller. Pourtant, elle ne le releva pas, allant même jusqu'à feindre l'ignorance. Une rapide œillade à l'horloge du salon rappela à la jeune femme qu'elle ferait mieux de retourner se coucher, même si elle doutait fortement de sa capacité à retrouver le sommeil, maintenant.
— Tu devrais aller te coucher, toi aussi. T'as cours demain, non ? lança Hiyori, alors que ses jambes la guidaient de nouveau jusqu'à sa chambre.
Un faible « ouais » lui parvint, en guise de réponse et, sans attendre un mot de plus, elle ferma la porte derrière elle.
Depuis quelque temps, Asuka lui avait affirmé avoir trouvé un petit boulot pour arrondir leurs fins de mois d'étudiantes, dans un restaurant. Elle n'avait été qu'évasive sur le sujet, mais son salaire était visiblement bien réel, alors Hiyori n'avait rien demandé. Travailler dans un restaurant justifiait probablement de rentrer tard, elle le savait.
Pourtant, quelque chose la tracassait. Elle en était persuadée, elle n'avait pas rêvé, ce claquement de doigts discret avait été bien réel, et lié à autre chose qu'elle, puisqu'elle ne l'avait pas ressenti sur son propre corps.
Asuka vérifiait les présences dans les alentours.
Si elle ne voulait rien dire, elle n'en demanderait rien. Mais au vu des problèmes dans lesquelles sa sœur avait l'habitude de se fourrer, et ce depuis des années maintenant, elle craignait le pire. Ses pensées furent toutefois coupées lorsqu'elle sentit cette sensation familière de l'écholocation d'Asuka lui glisser sur la peau, faire réagir ses propres membres, et un soupir lui échappa.
— Arrête de vérifier si je dors ! hurla-t-elle. Tu sais très bien que non !
— Désolée !
Hiyori soupira lourdement, avant qu'un fin sourire ne fleurisse sur ses lèvres. En dépit de son agacement nocturne du moment, Asuka restait sa petite sœur. Elle lui gâchait parfois la vie – comme le faisait une sœur, après tout –, sa présence dans cet appartement lui faisait du bien et renforçait leur lien. Probablement plus qu'elle n'en était consciente, et qu'elle ne l'avouerait.
J'espère que ce premier chapitre vous a plu, même s'il est davantage centré sur Asuka, la sœur d'Hiyori (mais oui, le personne principal est bien Hiyori!) :D Et n'oubliez pas de laisser une petit review, il n'y a rien de plus motivant pour un auteur ! :)
