À la recherche du temps perdu...

Voici donc la version "longue" de ce texte, qui le fait basculer vraiment dans la catégorie "Silmarillion" (même si pour des raisons pratiques, je laisse l'ensemble dans "Seigneur des Anneaux"). Si certains personnages et événements mentionnés ne sont pas clairs, n'hésitez pas à me demander des détails. J'ai conscience d'être parfois obscure...

Les premiers paragraphes sont les mêmes mais l'impression d'ensemble est, me semble-t-il, différente avec les paragraphes suivants. Cela ne veut pas dire qu'elle est plus joyeuse...

Peut-être un jour aurez-vous droit à de vraies retrouvailles entre Elrond et ses parents mais il va vous falloir attendre, ce n'est même pas une ébauche dans ma tête en ce moment.

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Sans vous faire davantage attendre...

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Elrond n'avait aucun souvenir d'Ëarendil. Bien sûr, il avait écouté Glorfindel parler de l'enfant blond de Gondolin il avait admiré le Marin vaillant que chantaient les Elfes et les Hommes – et même un vieil Hobbit il avait levé les yeux vers l'Étoile de Haut-Espoir, Gil-Estel, dans les nuits noires.

Mais ni le petit prince de la cité perdue, ni le héros de légende franchissant la mer interdite, ni l'étoile lointaine et froide dans le ciel ne pouvaient combler le vide laissé en son cœur par l'absence d'un père.

Ce n'est pas qu'il ne comprenait pas ses actions. Les Âges et les guerres avaient veillé à lui apprendre le poids des choix difficiles. Elrond admirait Ëarendil il était fier de lui, fier de lui être apparenté. Mais il n'avait pas d'amour personnel pour lui. En réalité, Elrond pensait rarement à lui comme à un être de chair et de sang, comme à son père.

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Elrond avait quelques souvenirs d'Elwing. Des souvenirs doux-amers où se trouvaient aussi Elros, et la mer. Il se souvenait qu'elle s'habillait toujours de blanc, et que ses mains étaient froides sur sa peau, et de la lumière étrange de son regard gris (Il se souvenait aussi de mains chaudes et caressantes, de bras qui savaient apaiser et consoler, d'un sourire tendre – mais ce n'était pas ceux de sa mère).

Il se souvenait du vent emmêlant ses mèches sombres, du cri plaintif des mouettes et du rire insouciant d'Elros ramassant des coquillages alors qu'une voile blanche disparaissait à l'horizon.

Il se souvenait du rythme lent et résigné d'une berceuse, du corps souple et chaud d'Elros contre lui, sa respiration paisible, du mouvement régulier d'une main diaphane dans ses cheveux... Et du regard hypnotisé par la pierre brillante sertie dans l'or et qui jette une lumière froide et lointaine dans la chambre (Mais cela non plus, il ne le dit pas. Car Elwing sourit et serre ses mains contre son cœur).

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Il se souvient par contre précisément du manteau de la nuit déchiré par les lueurs violentes des torches, du vent qui rageait entre les murs de pierre, du martèlement frénétique des sabots sur les pavés, des cris, du sang, des ombres qui semblaient partout à la fois.

Il se souvient de l'embrasure froide de leur fenêtre, d'Elros tremblant blotti contre lui – son épée de bois lui entrant dans les côtes – de la silhouette blanche et défiante sur la falaise qui se précipite vers la mer battant furieusement les rocs acérés, du géant roux qui tenait dans sa main gauche une épée aussi écarlate que sa cape, et sur la poitrine duquel brillait une étoile d'argent. Il se souvient alors avoir caché les yeux de son frère.

Il se souvient encore du guerrier au regard sauvage, à la bouche triste, à la voix d'or, qui avait pénétré dans leur chambre. Des mains qui ne tremblaient pas en remettant d'un geste assuré l'épée au fourreau – des mains qui se tendaient vers eux, ouvertes, presque amicales. De la berceuse étrange et lancinante, bientôt si familière, dont ils ne comprenaient pas les paroles et qui pourtant les apaisait.

Cette image est gravée avec une netteté chirurgicale dans son esprit. Étrange chose, vraiment que la mémoire...

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(Et il se souvient aussi, alors qu'il jette un dernier regard en arrière, d'une grande vague s'élevant très haut, portant au ciel un oiseau blanc au cou duquel brillait une étoile.

Mais ce détail-là, pendant longtemps, il a cru qu'il l'avait rêvé.)

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FIN

(pour de bon cette fois, il n'y aura pas de prolongation !)