Eren trouva refuge non loin du buffet où les domestiques s'activaient à servir les aristocrates des Trois Murs. Il déroba une coupe vin à un jeune valet et s'appuya contre un mur pour flâner à l'abri des regards. Le prince déboutonna négligemment le col de sa chemise qui lui comprimait la poitrine à cause de son insigne.

Chaque membre de l'aristocratie des Trois Murs portait un médaillon à l'effigie du blason de la famille royale à laquelle il avait prêté allégeance. Elles certifiaient leur rang à la cour et devaient impérativement être portées en présence de leurs souverains.

Eren se souvint des leçons ennuyeuses de sa gouvernante Hitch sur l'importance de ce morceau en métal. Une vieille légende de Sina racontait que ce médaillon symbolisait le coeur de son porteur. Le prince laissa courir ses doigts sur le métal froid, l'air pensif.

La soirée progressait peu à peu. Les enfants avaient quitté la salle accompagnés de leurs nourrices et les adultes ne convoitaient plus autant la piste de danse. Eren avait arpenté les salons pour mettre la main sur ses deux meilleurs amis, mais ses efforts s'étaient révélés inutiles. Armin avait fait la connaissance du Premier ministre de Sina, un certain Erwin Smith, et semblait en grande conversation avec lui. Quant à Mikasa, aussi surprenant que cela puisse paraître, elle bavardait avec la comtesse Annie Léonart à l'écart des oreilles indiscrètes.

Eren n'avait donc plus rien à faire à part attendre que le protocole ne lui permette de quitter la réception sans que les nobles n'en soient froissés. Il avait songé à aller taquiner Jean Kirstein, son rival de toujours, mais s'était rappelé que leur dernière bagarre leur avait coûté une semaine de corvée à tous les deux. Il ne voulait pas subir à nouveau la colère de sa mère. Son attention se porta donc sur un sujet moins risqué, mais tout aussi épineux.

À quelques mètres de là se tenait Rhodes Reiss qui semblait en grande conversation avec ses partisans. Le souverain de Rose exhibait un large sourire et riait à gorge déployée comme s'il venait de remporter une victoire écrasante. Eren l'entendit affirmer avec désinvolture :

– Le roi de Maria est peut-être vif d'esprit, mais il n'est pas très dégourdi en ce qui concerne les affaires.

– Tout à fait, ajouta son Premier ministre Zackley. Cette alliance va renforcer les relations entre Rose et Sina. Nos routes commerciales seront rapidement plus fructueuses que celles de Maria et, à ce rythme, nous deviendrons la deuxième puissance des Trois Murs.

– Cela mettra un peu d'eau dans son vin. Nos lignées descendent toutes les deux du père fondateur Fritz, mais il n'empêche qu'un souverain doit savoir imposer son autorité.

Il n'en fallut pas plus pour échauffer les nerfs d'Eren.

– Qu'il soit impertinent passe encore, songea-t-il en serrant les poings, mais je ne lui permettrais pas de souiller l'honneur de ma famille.

Le prince sentit son pouls s'accélérer et l'adrénaline brûler dans ses veines. Il ne laisserait pas cet homme proférer une bravade de plus sans en payer le prix.

Ses yeux vert émeraude se posèrent sur le visage bedonnant de Rhodes Reiss avec la ferme intention de lui faire ravaler ses paroles.

Mais à peine eut-il esquissé quelques pas dans sa direction qu'il fût arrêté par une tape amicale sur l'épaule.

– Bonsoir, prince Eren.

Eren mis quelques instants à identifier la voix fluette de la princesse Historia du royaume de Rose. Sa colère se dissipa pour être remplacée par un sentiment confus. Elle avait tellement grandi qu'il avait bien failli ne pas la reconnaître.

– Où allez-vous si prestement ?

Le prince se rendit compte qu'elle le fixait avec un regard curieux. Il avait l'impression que ses mauvaises intentions étaient gravées sur son front au fer rouge. Eren culpabilisa d'avoir failli être l'élément déclencheur d'un conflit entre leurs deux lignées et se dépêcha de trouver une réponse acceptable à lui donner.

– Je vais à l'écart des festivités me reposer. Les années passées m'avaient plutôt habitué à ce que ce soit moi qui fasse tourbillonner les invités et non l'inverse.

– Vous avez raison, approuva Historia avec un sourire nostalgique. Je me souviens quand Armin et vous étiez cachés derrière les tentures pour échapper à votre gouvernante lorsque nous étions enfants. N'était-ce pas Mikasa qui vous avait débusqué à l'époque ?

– Si. Mon crâne s'en rappelle encore, marmonna le prince en se frottant les cheveux à l'endroit où la petite fille lui avait infligé une bosse.

Les deux héritiers se sourirent comme des amis d'enfance. Eren remarqua que l'apparence de la princesse avait particulièrement évolué depuis qu'ils étaient jeunes. Elle portait aujourd'hui une longue robe en taffetas aux couleurs de la monarchie ainsi qu'une brillante parure en diamants. Ses courbes étaient fines et légères, elle avait perdu ses traits enfantins au profit d'une expression plus mature. Historia ressemblait à une véritable princesse du sang.

– Si vos jambes ne vous font pas trop souffrir, que diriez-vous de partager une danse ? proposa-t-elle avec espièglerie.

– Avec plaisir. Si vous voulez bien me suivre.

Eren présenta son bras à la princesse qui enroula ses doigts chétifs autour de sa peau. Ils s'avancèrent vers le centre de la pièce en échangeant un regard complice.

Les invités s'écartèrent respectueusement sur leur passage. Une multitude d'œillades étonnées se posèrent sur eux.

Ils étaient les héritiers respectifs de leurs royaumes, une telle association suscita une vague d'envie entremêlée à un soupçon de jalousie chez la haute noblesse. Des chuchotements passionnés s'échangèrent à l'insu des deux principaux intéressés.

– Ils forment un couple bien assorti, n'est-ce pas ? déclara la vicomtesse Mina avec un air énamouré.

– Évidemment. Ils descendent du sang de notre père fondateur, leur destinée est assurément prestigieuse.

– Je me demande tout de même qui seront leurs futurs époux. Le prince héritier de Maria va fêter sa majorité, le roi devra bientôt trouver une fiancée digne de son rang.

Eren aperçu du coin de l'oeil Rhodes Reiss qui leur jetait un regard ébahi, ce qui lui procura un intense sentiment de revanche. Lui et le Premier ministre Zackley échangèrent un discours mouvementé sans les quitter des yeux une seconde. Le prince se délecta de leur trouble comme un garnement triomphant de la vigilance de sa mère.

Eren et Historia s'arrêtèrent au centre de la piste de danse. Les autres couples s'écartèrent pour admirer leur prestance hors norme. Le charme masculin du prince fit soupirer les courtisanes de convoitise tandis que les hommes se languirent de sa partenaire. L'orchestre entama une valse viennoise en trois temps.

Eren décida de ne plus accorder d'importance aux rumeurs et se concentra sur le rythme envoûtant de la musique.

Il se laissa porter par les notes et guida sa cavalière sans se laisser démonter. La robe d'Historia tournoya dans l'air avec une grâce voluptueuse, captivant l'assemblée qui se regroupa progressivement autour d'eux.

D'autres couples se joignirent à la danse et la piste se transforma rapidement en un tourbillon de corps fiévreux. Les deux adolescents se lancèrent dans une série de pas assurés. Pivots, chassés puis tours, pivots et changements de mains. Eren songea que ses parents devaient être impressionnés par sa prestation, lui qui rechignait constamment à se rendre aux leçons de valse.

– Je ne vous savais pas si bon danseur, remarqua Historia avec ravissement.

– Moi non plus.

Le prince se laissa emporter par l'euphorie et ne prêta plus attention aux messes basse ni à sa respiration pourtant haletante. Il se sentait observé dans les moindres détails. Chaque mouvement, chaque inspiration, chaque expression de son visage était scrutée sans vergogne.

Cette tension réveilla en lui sa témérité et l'obligea à se montrer sous son meilleur jour.

Eren redressa ses épaules, inspira et laissa courir un sourire mutin sur ses lèvres. La danse se prolongea plusieurs minutes pendant lesquels il eut l'impression d'être coupé du monde. Historia était délicate, légère, en parfaite harmonie avec ses mouvements. Rien ne semblait pouvoir troubler cet océan de plénitude.

Pourtant, au détour d'un balancement, Eren croisa fortuitement le regard de son père qui traduisait une expression qu'il n'avait jamais vue chez lui.

La panique.

Un frisson lui traversa aussitôt l'échine. Il marqua une courte pause dont personne ne se rendit compte, complètement déstabilisé par une sensation d'appréhension soudaine.

Quelque chose clochait.

Son sourire fana comme s'il n'avait jamais existé.

Lorsque les instruments achevèrent la dernière note, le prince ne put réprimer un sentiment de malaise consumer ses entrailles. Tous ses sens s'activèrent à plein régime pour trouver la source du problème.

Son père avait eu l'air épouvanté. Non, pire, totalement horrifié. Qu'avait-il fait de mal ? Qu'est-ce qui pouvait justifier cette réaction ?

Historia ne remarqua pas son trouble et lui adressa un sourire éblouissant.

Elle n'avait pas l'air fatiguée par leur performance, seule une fine pellicule de sueur ornait son front, et elle reprit la conversation comme si de rien n'était.

– Cela m'a fait plaisir que nous partagions cette valse, vous êtes un remarquable danseur. Nous pourrions peut-être nous rencontrer un jour prochain ?

– Ce serait un honneur, répondit distraitement Eren.

– Nous pourrons parler de nos récits d'enfance, cette époque paisible m'est nostalgique à présent.

Eren releva la tête pour ajouter quelque chose, mais ses pupilles furent happées par un regard gris aussi tranchant que l'acier.

Les murmures autour de lui se tarirent comme la flamme d'une bougie. Le prince eut l'impression de se retrouver dans une bulle hors du temps. Son corps se figea, un mélange d'incompréhension et de peur paralysa son esprit.

Un applaudissement brisa le silence.

Celui du roi Levi Ackerman.

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