La période suivante fut remplie d'incohérences. Il s'était senti vaguement allongé, les lambeaux de son manteau retirés. Ses lèvres avaient accueilli avec soulagement l'eau fraîche alors qu'il buvait avidement. Plus tard, une soupe emplit son estomac mais il ne parvenait pas à faire baisser la fièvre – son épuisement magique était bien trop intense.

Ce ne fut qu'après une longue période de brouillard qu'il revint finalement à la surface, s'asseyant au bord du lit. Sa magie était enfin rétablie et il vérifia ses bandages mais, si les blessures avaient été soignées à la no-maj, cela avait été fait impeccablement. Les plaies étaient bien refermées et les cicatrices nettes et propres. Il se leva avec prudence, mais il allait définitivement mieux. Il avait été nourri pendant sa semi-inconscience, visiblement, et se rhabilla. Le costume n'était pas de bonne qualité comparé à ce qu'il portait en temps normal mais il n'allait pas faire la fine bouche.

Une rapide métamorphose créa un holster qu'il installa dans sa manche droite, dissimulant efficacement sa baguette. Il était capable de magie sans baguette mais cela le fatiguait plus vite. Il n'avait pas le luxe de se permettre ce genre de choses pour le moment, sauf en cas de besoin d'un effet de surprise intense. On toqua poliment à la porte et il se mit instantanément sur ses gardes, avant de se détendre légèrement en reconnaissant la rousse.

"Je me disais bien que j'avais entendu du bruit" commenta-t-elle sobrement en refermant la porte derrière elle. "Ravie de vous voir levé."

"Heureux de vous voir intacte" répondit-il avec politesse.

Elle ne cachait plus son accent russe et il prit la peine de la regarder attentivement pour la première fois. Elle n'était pas très grande, de moins d'un mètre soixante-cinq. Sa chevelure était rousse et étonnamment courte pour une femme. Elle le regardait d'un air pensif, ne semblant aucunement gênée de son examen. Sa tenue également avait changé, pour une tenue noire proche du corps. Il repéra les deux pistolets à sa ceinture et un manche qui sortait de l'une de ses bottes, d'un couteau probablement, mais était presque sûr qu'elle avait d'autres armes.

"Où sommes-nous ?" interrogea-t-il.

"Bavière, à une soixantaine kilomètres de Munich."

Il hocha sa tête.

"Merci de votre aide. Je dois rejoindre Munich."

Il pourrait aisément contacter le Macusa de là. Elle pencha sa tête sur le côté.

"Pour informer votre gouvernement qu'un traître a pris votre place ?"

"C'est exact."

"Ils le savent déjà. Il a été capturé et révélé il y a un mois après avoir manqué de révéler votre monde à New-York."

Les sourcils de l'Auror se froncèrent. Si Grindelwald avait été capturé, il n'y avait plus eu aucun intérêt à le maintenir en vie. On ne pouvait pas prendre l'apparence d'un mort, d'où son emprisonnement, mais si son identité n'avait plus d'utilité… c'était prendre un risque que de le laisser vivant.

"Il est en prison ?"

"Nope. Echappé même pas deux semaines après."

Un sourire amusé était né sur ses lèvres et elle s'assit dans le fauteuil, croisant ses jambes.

"Donc" offrit-elle "avez-vous envie de partager ce que vous savez à son sujet ?"

"Vous êtes une no-maj" répondit-il immédiatement, par réflexe.

"Et vous êtes un criminel en fuite dans l'Allemagne où nous nous trouvons" répondit-elle avec amusement. "Votre évasion n'est pas très bien passée."

Il fronça davantage des sourcils. Ce n'était pas un problème en soit, juste un ralentissement. Il pourrait tout de même rejoindre Munich et contacter le Macusa. Les plans qu'ils avaient trouvé dans la demeure où il avait été retenu n'avaient pas de sens pour le moment mais ils devaient être communiqués à la communauté internationale sorcière. Il pourrait aisément modifier son apparence et ne pas se faire reconnaître jusque là. Il n'y avait qu'un seul souci. Son regard se posa sur la russe. Même si elle était possiblement en lien avec le général Hiver, elle était une no-maj. Il ne pouvait pas la laisser partir ainsi.

Sa baguette d'emprunt jaillit à une vitesse foudroyante et il commença l'incantation du sortilège d'Oubliettes. Elle avait déjà bondi en avant, vive comme un fauve, et son pied le percuta en pleine poitrine avant qu'une main n'agrippe son poignet. Il avait reculé sous la force de l'impact et elle se retrouva pratiquement collée à lui alors qu'il était coincé contre le mur, un bras pressé contre sa gorge et son autre main agrippée à son poignet armé, le fixant droit dans les yeux.

"Qu'est-ce que vous pensiez faire ?" interrogea-t-elle d'une voix glaciale.

Il resta immobile, un peu étourdi. Certes, il n'était pas au maximum de sa forme et il l'avait vue se battre contre des sorciers de seconde zone… mais son mouvement avait été le plus rapide qu'il n'ait jamais vu.

"Etes-vous vraiment une no-maj ?" demanda-t-il, surpris.

"Pur jus" répondit-elle en pressant sa gorge. "Alors ?"

"Effacer votre mémoire" admit-il. "Les no-maj ne doivent pas être au courant de la magie."

Elle leva un sourcil, puis le relâcha aussi brusquement qu'elle l'avait maîtrisé, émettant un ricanement sonore.

"C'est ta loi, mon grand" se moqua-t-elle d'un ton pourtant froid. "N'essaie pas de l'imposer dans d'autres pays. La prochaine fois, je te colle une balle dans la tête."

Il resta silencieux. La menace n'en était pas une, c'était une promesse. S'il devait la maîtriser, il devrait la prendre totalement par surprise – parce qu'elle était plus rapide que lui. Il se massa brièvement la gorge. Le coup aurait pu le tuer si elle ne l'avait pas retenu.

"Qu'est-ce que tu veux de moi ?" demanda-t-il.

Il n'était pas dupe. Elle ne l'avait pas sauvé par pitié, elle était bien trop professionnelle pour cela.

"Ton aide" répondit-elle sèchement.

"Je dois retourner à New-York" déclina-t-il immédiatement.

"Vraiment ? Tu es considéré mort, tu as été remplacé et ils ne te feraient même pas confiance."

Il acquiesça. Elle avait raison, bien sûr – il serait mis en quarantaine plusieurs semaines le temps qu'ils soient sûrs qu'il n'avait pas été influencé. D'ailleurs, peut-être qu'ils ne le seraient jamais, puisque les sortilèges de coercition et les potions de vérité ne fonctionnaient pas avec lui, il était entraîné à y résister. Dans tous les cas, il ne redeviendrait pas avant plusieurs années le bras droit du Macusa.

"C'est vrai" reconnut-il "mais ils doivent quand même obtenir ces informations."

"Lesquelles ? Il n'y avait pratiquement rien sur ces plans."

Elle s'était retournée et planta son index dans sa poitrine.

"C'est pour ça que je veux ton aide. On marchait plutôt bien en duo. Je ne peux pas aller faire mon rapport maintenant, je n'ai rien de concret, mais nous avons plusieurs pistes sur ce qu'il veut. Ton Grinde-machin."

"Gellert Grindelwald" informa-t-il obligeamment.

Encore une fois, elle marquait un point. Ils n'avaient rien de vraiment concret. Cependant, avait-il réellement besoin de son aide ? Dubitatif, il évalua la question. Elle connaissait mieux le monde no-maj que lui, c'était indéniable. Elle n'était pas capable de lancer le moindre sort offensif ou défensif mais… en avait-elle besoin ? Au moins lors d'un premier combat, elle était un formidable élément de surprise : rapide, experte au corps-à-corps mais également capable d'utiliser des revolvers. Si le combat commençait à moins de cinq mètres de distance, il ne parierait pas forcément sur des sorciers.

Il prit soudain conscience de ce qu'il venait de penser. Il admettait qu'une no-maj puisse battre un sorcier. Pourtant les combats qu'ils avaient vécu ensemble repassèrent rapidement dans sa mémoire. Elle était terrifiante, mortelle. Grindelwald et ses adeptes étaient convaincus que les no-maj étaient inutiles, des inférieurs qui devaient être soumis. Personne ne soupçonnerait jamais une alliance entre un sorcier de son rang et l'une d'entre eux.

"Bien" accepta-t-il brusquement. "Nous devons trouver ce que Grindelwald veut faire."

"Nous savons déjà ça" observa-t-elle d'un ton sec.

Il leva un sourcil. Il était convaincu qu'aucun sorcier dans le monde ne savait quels étaient les objectifs réels du mage.

"Il veut provoquer une guerre" ajouta-t-elle en roulant des yeux. "La plus sanglante possible."

"On ne provoque pas une guerre d'un claquement de doigts" répliqua-t-il. "Pas même lui. Son réseau d'influence n'est pas assez développé. Les sorciers n'entreront jamais en guerre contre les no-majs."

"Sauf" renifla-t-elle en jetant un livre sur la table de chevet "quand les no-majs se seront entretués entre eux."

Il prit le livre, intrigué. Ce n'était pas un livre sorcier et il était écrit en allemand. Mein Kampf. Il jeta un sortilège de traduction dessus et le feuilleta.

"De quoi s'agit-il ?"

"Ce qu'un homme a écrit en prison après avoir été condamné pour un coup d'État" répondit-elle sèchement. "J'ai remonté ses liens jusqu'à tomber sur Grindelwald. Les deux sont en contact et le second influence le premier. Il clame ouvertement vouloir exterminer une partie des no-majs et vouloir étendre le territoire de l'Allemagne, à l'est comme à l'ouest."

"Mais est-ce qu'il est au pouvoir ?" demanda Graves sur le ton de la rhétorique.

"Il pourrait le devenir, surtout avec cet appui inconnu et aux pouvoirs magiques."

Il évalua un moment la possibilité. Les sorciers n'intervenaient pas dans les affaires no-majs, mais si Grindelwald le faisait… il pourrait acquérir de l'influence, oui. Des discrets charmes de compulsion sur des personnes clefs, quelques disparitions silencieuses et sans traces… il pouvait certainement semer le chaos. Et si une guerre no-maj éclatait, cela pourrait lui permettre de dévoiler le secret sorcier et de s'imposer comme leader. Ils ne pouvaient pas prendre le risque.

"Nous allons découvrir ce qu'il en est" accepta-t-il "mais pas n'importe comment. Première règle – tu ne parleras jamais de la sorcellerie et je me réserve le droit d'effacer la mémoire de personnes qui en sauraient trop."

Elle leva un sourcil à son ton autoritaire.

"Première règle" énonça-t-elle en réponse "tu essaies d'effacer ma mémoire, je te tue."

"J'ai bien compris" répondit-il sèchement.

Elle était énervante mais il retint la remarque acerbe qui lui brûlait la langue. Ils avaient besoin de collaborer. Ce ne serait pas la première fois qu'il travaillerait avec quelqu'un de prodigieusement agaçant. Cela faisait partie de son métier. D'un mouvement, il rengaina enfin sa baguette.

"Je suppose que nous commencerons par établir les liens entre ces deux hommes" fit-il d'un ton neutre.

"Hm, hm" acquiesça-t-elle. "Il y a un meeting du parti politique de cet homme à Munich dans six jours."

Il hocha sa tête. Ce serait un excellent endroit où commencer leur enquête et, avec un peu de chance, il pourrait retrouver la trace de Grindelwald lui-même. Avant de partir, ils prirent néanmoins un solide repas. Ils étaient dans la chambre d'amis d'une petite résidence proprette et ils rassemblèrent ensuite leur peu d'affaires avant de repartir. Il rattrapa son coude juste avant qu'ils ne sortent.

"Comment dois-je t'appeler ?" s'enquit-il. "Tu connais mon nom."

"Percival Graves, c'est cela ?"

"Exact."

"Tu peux m'appeler Natalya."

"Nom de famille ?" demanda-t-il sèchement.

"Zaïtsev."

Il hocha sa tête. Ce n'était probablement qu'un pseudonyme mais il ferait avec. Il n'aurait pas non plus donné son véritable nom s'il avait eu le choix. Ce fut en silence qu'ils redescendirent de l'étage et elle rejoignit la femme en train de tricoter devant la cheminée, discutant quelques minutes avec elle en allemand. Il les observa sans un mot, ne dit rien au changement de mains de l'argent, et Natalya Zaïtsev se releva ensuite, rejoignant la porte en recouvrant sa tunique noire d'un long manteau féminin, de qualité moyenne comme son costume et sa veste à lui. Sans un mot de plus, ils sortirent.

"Tu peux te téléporter ?" demanda-t-elle alors qu'ils s'engageaient sur le chemin boueux qui remontait vers la route.

Les champs étaient blancs de neige autour d'eux, tout juste tachés par de la boue. Le sol était gelé sous leurs bottes. Il devait faire moins dix degrés mais aucun des deux ne se plaignait.

"Je préfère éviter tant que nous n'avons pas à le faire" répondit-il sèchement. "Ce que j'ai fait lors de notre évasion – partir d'un point inconnu vers un point inconnu – est ridiculement dangereux."

"Je vois."

"D'autant plus" poursuivit-il "que je ne serai pas en sécurité, je préfère limiter mon utilisation de la sorcellerie au maximum."

"Bien. Fatiguant, hé ?"

Il grogne légèrement d'assentiment.

"Quel jour sommes-nous ?" interrogea-t-il abruptement.

"Trois janvier 1927" répondit-elle poliment.

Elle ne lui demanda pas combien de temps il était resté prisonnier. Pourtant, c'était très problématique : cela faisait cinq mois qu'il était porté disparu. Si Grindelwald avait été démasqué un mois avant… il avait occupé son poste pendant quatre mois. Merlin savait ce qu'il avait eu le temps d'y faire. Il n'avait pas pensé que sa détention aurait duré aussi longtemps, sans compter les jours d'épuisement qui avaient suivis. La baguette contre son poignet chauffa légèrement et il la calma d'une poussée de magie. Ce n'était pas la sienne. Elle était trop faible pour lui et il devrait mesurer attentivement la puissance de ses sorts pour ne pas la faire flamber comme la première qu'il avait eue en main. Il devait impérativement se procurer une baguette plus adaptée.