8x05 alternatif.
Personnages principaux : Jaime/Brienne, Tyrion, Podrick
Résumé : Post 8x04. Jaime était venu jusqu'à Port-Réal pour tuer Cersei avant qu'elle ne les tue tous. Pour détruire enfin la pire partie de lui-même, dans l'espoir de sauver la meilleure.
Suggestions musicales : pour la partie 4, Funeral (OST saison 8) même si ça ne colle pas tout à fait. Je n'ai pas de suggestion particulière pour la partie 5, j'en suis désolé. Pour la partie 6 en revanche, Jenny of Oldstones de Florence + the Machines (OST Saison 8).
Version corrigée rééditée.
Je n'attends pas des torrents de reviews, mais je serai heureux de lire des avis. Positifs, négatifs, peu importe s'ils sont constructifs. Je cherche à m'améliorer et les avis sont bons à prendre.
J'ai écrit ce texte pour moi avant tout, parce que juste après avoir vu l'épisode je ne pensais pas à écrire autre chose. Je l'ai posté parce que je trouvais le répertoire des histoires Jaime/Brienne très pauvre en français et que moi-même, quand je cherche quelque chose à lire, cela m'ennuie de devoir aller presque systématiquement voir ce qu'il se fait en anglais.
Mais, si jamais vous voulez laisser un message, n'hésitez pas. J'ai eu très peu de review à l'heure actuelle mais elles m'ont vraiment fait chaud au cœur. Sur ce, merci par avance d'être venu lire, et j'espère que vous appréciez ce deuxième OS.
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- 4 -
Le jour était haut dans le ciel, et les rues de Port-Réal, en partie nettoyées de ses cadavres, se remplissaient à nouveau lentement des habitants venus déblayer les décombres et tenter de rebâtir. Il était impossible de nier que la cité ne ressemblait plus qu'aux lambeaux de ce qu'elle avait été, et le recensement achevé quelques jours plus tôt dans la ville et ses alentours témoignait d'une réalité terrible qu'on ne pouvait nier : près des deux tiers de la population de Port-Réal avaient trouvé la mort durant la Dernière Guerre, et le nombre d'exilés s'élevait si haut que Tyrion n'avait pas voulu retenir les chiffres. La capitale n'était plus qu'un fantôme de cité qui, durant des jours entiers, n'avait que péniblement respirer sous la couche de cendres qui la maculait.
Depuis les remparts du palais, Tyrion contemplait le spectacle. Il aurait dû se sentir heureux de voir les gens revenir. Cela faisait près de deux mois que Cersei avait été défaite, et ce que Varys et lui avaient mis en place, et que l'Araignée nommait leur « gouvernement provisoire » se portait bien. Il avait fallu installer des hôpitaux de fortune, trouver de quoi nourrir le peuple, ordonner aux survivants des différentes armées, même rivales, de travailler de concert pour reconstruire dans la précipitation les plus grands édifices, ceux dans lesquels il serait possible de parquer le plus de monde quand le blizzard atteindrait la capitale. Tout cela relevait des décisions d'urgence, mais il en avait été de même de certaines nominations. Comme promis, Tyrion avait fait donner à Bronn le statut de maître de Hautjardin, ce qui avait fait grincer quelques dents, mais il ne pouvait risquer la sécurité de son frère ou la sienne.
A la pensée de la dernière visite de Bronn, Tyrion sentit un goût amer lui emplir la bouche. Il en avait presque oublié, avec les années, que le mercenaire n'avait été son « ami » que parce qu'il le payait grassement. Leur rencontre, dans l'auberge de Winterfell, lui avait rappelé cette désagréable vérité. Il n'avait pas été très étonné de voir Bronn se présenter plusieurs jours après la fin des combats, un sourire mesquin aux lèvres. Alors Tyrion avait payé. Il n'avait guère eu le choix. Il en avait assez de combats. La paix se profilait par défaut, parce qu'il ne restait plus de force ni d'argent nulle part, et Tyrion allait tout faire pour qu'elle dure.
Il fallait d'abord remercier tous ceux qui avaient prêté main-forte, avant, pendant et après la fin des combats. Rien n'aurait été possible sans l'aide providentielle de certains seigneurs, et il ne pouvait nier sur ce point que Sansa avait été d'un grand secours. Si elle n'avait paru à la capitale que la veille, elle avait fait envoyer depuis les Jumeaux et le Val des secours dont Tyrion n'aurait osé rêver, des vivres certes, mais surtout des soigneurs. Ville-vieille avait également envoyé une cohorte de mestres rompus aux arts de la guérison, qui avaient pris soin de se charger des blessés. Sans eux, il était probable que Port-Réal n'aurait eu aucune chance de survivre plus de quelques jours. Le bilan des morts après une semaine avait déjà été assez dramatique, tant la ville détruite manquait de tout.
Hier, enfin, étaient arrivées du Nord les délégations des Stark et des Arryn, ainsi que le jeune Gendry Baratheon, nouvellement nommé maître d'Accalmie. D'autres plus petites maisons leur avaient emboîté le pas pour venir décider de qui monterait sur le trône, y compris Yara Greyjoy des Îles de Fer, qui avait établi son campement plusieurs semaines auparavant en amont de la Néra et avait pourchassé un à un tous les bateaux restés fidèles à Cersei. En qualité de dernière Main encore en vie, Tyrion avait officié jusque-là en qualité de gouvernement intérimaire, mais il n'entendait pas poursuivre ainsi sans l'aval des plus puissantes familles de Westeros. La guerre n'avait que trop durée. Il était tant de prononcer une paix et de faire en sorte qu'elle soit durable.
Sansa Stark lui avait paru distante la veille, de même qu'Arya lorsque celle-ci était venue accueillir sa sœur aînée. Brandon était resté à Winterfell, mais la gouvernante du Nord avait tenu à faire le voyage, de même qu'elle avait demandé par corbeau à ce que le corps de Jon ne soit pas brûlé, mais conservé de sorte à trouver sa place dans la crypte de leur demeure, aux côtés de leurs ancêtres.
« Comme il sied à un Stark » avait déclaré Sansa.
Il lui avait trouvé un port de reine plus qu'elle n'en avait jamais eu, et avait assisté à la démonstration de son autorité sur les chevaliers du Val et les vassaux Nordiens venus eux-aussi jusqu'à Port-Réal. S'il fallait une reine au Nord, Tyrion savait qu'ils en avaient déjà une. D'ailleurs, Arya n'avait pas caché la volonté d'indépendance de sa patrie et de sa famille. Elle-même n'était restée à Port-Réal qu'en attendant que sa sœur vienne la retrouver et négocier le traité de paix des Sept Couronnes, mais il ne faisait aucun doute qu'elle repartirait dans le Nord sitôt les accords ratifiés.
Un bruit de pas attira l'attention de Tyrion, le tirant de ses pensées.
- Ton esprit fourmille d'idées, petit frère, le taquina Jaime en prenant appui sur le mur, une outre d'eau à la main. Alors ? Varys et toi êtes enfin tombés d'accord sur les alliances qu'il convient de proposer ?
- Si l'on veut, répondit le nain d'un ton pensif. Que penserais-tu d'épouser Sansa Stark ?
La gorgée que Jaime s'apprêtait à avaler se coinça dans sa gorge et il s'étouffa, crachotant tant et si bien qu'il finit par recracher toute l'eau qu'il avait tenté de boire. Tyrion lui adressa un large sourire moqueur.
- Fais ça, et je te tue, hoqueta Jaime.
- Ne le prends pas mal, mais de vous deux, tu n'es pas celui que je crains le plus. Et rien que pour la glorieuse vue de mon frère s'étouffant dans sa propre gourde, cela valait la peine.
D'une pichenette, Jaime envoya le ventre de la gourde frapper la tête de Tyrion. Les deux frères échangèrent un sourire amusé. La puérilité n'avait pas eu beaucoup de place ces dernières semaines. Il aurait été difficile qu'il en aille autrement. Rien ne les avait préparés à devoir supporter tant de décisions capitales seuls. Ils avaient toujours cru qu'un roi ou une reine se chargerait de gouverner et qu'ils devraient composer avec. Même si Jaime n'avait pas pris une part active à la mise en place du gouvernement provisoire, il avait apporté à Tyrion son expertise et son aide de commandant dans toutes les décisions relatives à l'armée. Mais il avait atteint ses limites en ce qui concernait l'aide politique.
Cependant, Tyrion était heureux de le voir capable de puérilité. Il avait vu son frère changer peu à peu au cours des dernières semaines, et même s'il savait que ses démons restaient là, prêts à le submerger, Jaime lui paraissait plus heureux qu'il ne l'avait jamais été. Au milieu de tous les problèmes qui jaillissaient chaque jour, c'était de très loin une excellente nouvelle. La meilleure, certainement.
- Nous devons faire en sorte de tisser un réseau de mariages suffisamment profonds pour que la guerre ne revienne pas avant longtemps, reprit Tyrion en reportant son attention sur la ville. Arya m'a déjà dit qu'elle ne deviendrait pas une lady, ce qui complique les choses. Bran restera au Nord, mais il n'a toujours pas l'intention de se faire reconnaître gouverneur, ni même seigneur de Winterfell. Il ne reste plus qu'à croiser les doigts et espérer que sa sœur accepte.
- Arya ou Sansa ?
- Arya. Même si elle ne souhaite pas devenir la Lady de Winterfell, nous pourrions peut-être, si sa soeur nous aide, réussir à la convaincre de prendre la place de Gouverneur du Nord en l'absence de Sansa. Elle n'a pas la mentalité d'un chevalier, mais il suffirait de la faire adouber et proclamer bras armé de la Lady de Winterfell pour obtenir la paix. Nous avons eu la preuve que les femmes peuvent faire des chevaliers redoutables.
- Crois-tu sincèrement avoir une chance de convaincre Sansa Stark de régner sur Port-Réal ?
La question avait du sens. En réalité, Tyrion se la posait chaque jour depuis six semaines. Il n'y avait plus aucun roi en lice, et si le trône devait revenir à quelqu'un, Tyrion et Varys étaient au moins parvenus à tomber d'accord sur le fait qu'il ne devait en aucun cas s'agir d'un parvenu trop ambitieux. Sansa ne voudrait pas du trône, Tyrion en était certain. Elle souhaitait demeurer dans le Nord et gouverner son royaume, en bonne entente avec le Sud avait-elle affirmé dans un corbeau, mais dès son arrivée, Tyrion avait pu sentir qu'elle ne bougerait pas de ses positions : le Nord ne se soumettrait plus.
Mais Sansa avait du cran, de l'intelligence, du charisme et le respect du Nord et du Val. Elle ne serait pas la reine attendue, mais elle ferait une excellente reine, Tyrion en était certain. Et elle ne l'appréciait pas beaucoup, mais elle le respectait et ferait cas de son avis autrement plus que ne l'avait fait Daenerys.
- Sansa constitue notre meilleur espoir d'alliance. Reste Gendry Baratheon, à qui il faut que nous trouvions une femme pour consolider sa position, et un mestre pour faire son éducation. J'ai bon espoir que la lointaine cousine de Yara Greyjoy puisse être une solution pour le premier problème, et l'un des nombreux mestres de Vieilleville pour le second. Et puis, le nouveau prince de Dorne nous aidera peut-être lui aussi à unir les différentes familles. Dans tous les cas, il nous faut au moins un Stark à Winterfell pour gouverner le Nord, et il nous faut une alliance avec eux si nous voulons que la paix tienne.
Jaime haussa un sourcil, mais Tyrion l'ignora. Il savait parfaitement à quoi pensait son frère et il ne voulait pas s'engager sur cette pente, même pour plaisanter. Une fois qu'il saurait réellement ce que voulait Sansa, il serait en mesure de lui proposer différentes sortes d'alliances. Elle n'aurait plus qu'à faire son choix.
- Et pour les mestres ? demanda Jaime.
- J'ai eu l'occasion de m'entretenir avec Samwell Tarly ce matin. Il a émis le vœu de retourner au moins une année au Mur pour aider à la reconstruction de la Garde de Nuit. Il faut admettre qu'il en est, avec Bran, le dernier témoin. Mais il est disposé à apporter sa pierre à l'édifice, et à contribuer à faire connaître la vérité à tout le royaume. Et pour le poste de Grand Mestre, j'ai deux possibilités en tête, il ne me reste plus qu'à les soumettre au vote.
Tyrion se tourna subitement vers son frère. Tout à ses problèmes politiques, il en avait oublié un instant que la présence de Jaime à ses côtés, à cette heure-ci, n'était pas nécessairement gage de bonnes nouvelles.
- Comment va-t-elle ?
- Elle est actuellement en train de mettre en pièces ce pauvre Podrick, après avoir failli me faire perdre ma deuxième main.
- Par les Sept, nous aurions été dans de beaux draps ! s'exclama Tyrion de manière théâtrale. Je la croyais encore convalescente.
Jaime ébaucha un sourire tendre en levant les yeux au ciel, ce qui lui composa une expression que Tyrion trouva à la fois amusante et ridicule. De manière générale, il trouvait son grand frère bien plus amusant et ridicule depuis quelques semaines, et cela n'avait pas tant à voir avec Brienne et son allure. Une fois épuisées les plaisanteries sur la taille de la géante (mais Tyrion avait bon espoir d'en trouver d'autres), le nain avait fait preuve d'un appui sans faille. Mais il restait quelque chose de profondément jubilatoire à voir Jaime évoluer dans ce qui était, par bien des aspects, la première véritable relation de sa vie. Cersei avait été trop proche de lui, comme, eh bien, "une part du même être". Si les deux frères n'avaient jamais frontalement abordé le sujet à l'époque, et que Jaime parlait le moins possible de Cersei désormais, Tyrion voyait de très nettes différences, et il en profitait pour s'amuser aux dépens de son frère. Même si elles étaient rares, il prenait un plaisir tout particulier à écouter Podrick lui raconter en détails les disputes entre les deux chevaliers. Des disputes qui se terminaient bien souvent par un duel que Jaime perdait.
- En principe, oui, soupira Jaime. Les mestres ont laissé entendre qu'elle pourrait ne retrouver toute sa mobilité que d'ici plusieurs mois, peut-être une année. Ils lui ont recommandé du repos, mais elle n'en fait qu'à sa tête. Et puis, ajouta-t-il d'un ton plus grave, l'arrivée de Sansa la mise sur ses gardes. Si tu lui en avais laissé la possibilité, elle serait allée lui présenter ses excuses et son épée dès hier soir.
Tyrion hocha la tête. La veille, il avait recommandé à Brienne et Podrick de se faire les plus petits et discrets possibles. Pour mettre toutes les chances de leur côté, le nain les avait envoyés patrouiller du côté de la Porte Boueuse, afin de s'assurer que Sansa ne les verrait pas dès son arrivée. Jaime avait lui aussi été tenu à l'écart, juste ce qu'il fallait pour être visible sans être questionnable, ce qui avait pour le moment écarté les tensions. Mais ils savaient tous que cela ne pourrait durer. Tôt ou tard, il leur faudrait se confronter à Sansa.
- Et comment le vit-elle ?
- Mal. Elle redoute l'entretien.
- C'est compréhensible. Et j'imagine que ce pauvre Podrick doit en faire les frais. A quand son adoubement, d'ailleurs ? Il le mérite, après tout ce à quoi il a survécu. Sans parler du fait que cela doit faire près de dix ans qu'il est écuyer.
- Le jour où il la vaincra en duel, répondit Jaime avec nonchalance.
Tyrion lui adressa un air médusé.
- J'espère bien que tous les écuyers du royaume n'auront pas à subir une telle épreuve, sans quoi nous n'aurons plus jamais de chevaliers.
Les deux frères échangèrent un sourire.
- Plus sérieusement, reprit Tyrion, adouber Podrick pourrait lui donner de l'indépendance et des responsabilités dont j'aurais bien besoin. Nous n'avons pratiquement plus personne pour veiller à la sécurité du palais, et quelle que soit les décisions de Sansa au sujet de Brienne, si nous pouvons arguer que Podrick n'était alors qu'un écuyer déférent qui obéissait à son chevalier et qu'il est à présent indépendant et fidèle, il pourrait ne pas être inquiété. Et entrer au service direct de l'un des membres du conseil, ou de l'un des seigneurs. Il faut reconstituer d'urgence les gardes privées des seigneurs, et Gendry n'a rien ni personne pour le protéger, hormis quelques vieux serviteurs d'Accalmie avec des piques.
- Ne compte pas sur Podrick, soupira Jaime. Il ne sera pas adoubé avec longtemps.
- Enfin ! Brienne ne peut pas nier qu'il est devenu vraiment bon ! Elle ne pourra pas le garder à son service éternellement.
Jaime lui adressa alors un drôle de regard, que Tyrion ne comprit pas. Mais soudain, il sut que son frère en savait plus que lui.
- Qu'y a-t-il ?
- Si tu crois que Brienne refuse d'adouber Podrick, tu te trompes, dit Jaime. C'est lui qui refuse qu'elle l'adoube.
- Quoi ? Mais pourquoi ?
- Pour l'exacte raison que tu viens d'invoquer : son indépendance. Podrick estime qu'il sera bien plus utile et plus heureux à rester l'écuyer de Brienne qu'à devenir le chevalier d'un seigneur ou d'une lady, y compris de lady Sansa. Tu n'as pas idée de la dispute qu'ils ont eu à ce sujet l'autre jour, soupira Jaime en laissant son regard errer sur la cité brûlée. Je n'aurais jamais cru Podrick capable de tenir tête à Brienne. C'était impressionnant.
Tyrion fronça les sourcils. Quand son frère se faisait contemplatif, et particulièrement quand il se laissait aller à contempler Port-Réal en ruines, cela le rendait sombre et triste. Et lui n'avait pas le temps de s'occuper de la dépression qui menaçait encore parfois Jaime.
Celui-ci sembla en juger de même, car il se reprit :
- Podrick veut rester avec elle. Quoi qu'il arrive, quoi que décide Sansa à son sujet. Et il n'a pas trouvé de meilleure manière de le faire que de refuser systématiquement l'adoubement. Comme il nous l'a fait remarquer, un écuyer qui refuse les charges qu'on lui soumet ne peut devenir un digne chevalier, quelle que soit la personne qui l'adoube.
- Ce garçon est devenue une véritable tête de mule, commenta Tyrion d'un air dépassé.
Il n'approuvait pas ce comportement, mais il ne pouvait s'empêcher de se sentir fier de Podrick. Au milieu de toutes les horreurs qui avaient décimé tant d'entre eux, le jeune homme lui paraissait un vestige d'innocence et de loyauté telle qu'il n'en existait plus. Et quelque part, cela lui faisait du bien d'occulter pour un temps les vestiges calcinés de Port-Réal qu'il inspectait depuis le chemin de ronde une fois chaque jour. En entendant parler de Podrick ou en sentant le bonheur encore méfiant de Jaime percer parfois dans sa voix ou dans ses gestes, Tyrion en arrivait à penser que tout n'avait pas été détruit dans cette dernière guerre.
Et c'était une perspective pleine d'espoir.
- 5 -
Jaime avait des responsabilités à honorer en ce qui concernait la sécurité du palais en la présence des émissaires venus de tout Westeros. Pendant que Tyrion et Varys présideraient la première audience, lui-même veillerait au grain. Il n'avait pas à faire son entrée immédiatement, et cela lui convenait. Il avait ainsi le temps d'aller sauver ce pauvre Podrick, qui suait sang et eau sous les coups de Brienne depuis plus d'une heure. Installés sur une esplanade dégagée de ses gravats, à quelques minutes du centre du château. Jaime les retrouva dans la situation dans laquelle il les avait laissés : Brienne dominant aisément le combat et martyrisant son pauvre écuyer en passant sur lui toute sa frustration.
Une écrasante moitié du palais avait été réduite en cendres ou en ruines. Jaime, Podrick et même Brienne, une fois qu'elle avait pu se permettre de toiser les mestres de toute sa hauteur, avaient été rejoindre les gardes, les chevaliers et les gens du commun qui tentaient de dégager les couloirs, les allées, les escaliers et les écuries des ruines noircies. Pendant des jours, ils avaient acheminé de l'eau sur les pierres encore fumantes et déplacé à la force des bras des blocs de la taille d'un cheval pour essayer de désencombrer les cours. Plusieurs murailles s'étaient affaissées sur elles-mêmes, et avaient enseveli des gens par dizaines.
Si Tyrion les avait laissés faire, l'improbable trio survivant de Winterfell et de Port-Réal aurait passé son temps dans les décombres, à essayer de dégager d'éventuels survivants. Mais il avait tenu à ce que Jaime apporte son aide en matière d'organisation des troupes, et à ce que Brienne et Podrick le secondent. Aucun d'eux n'avait été dupe, mais ils n'avaient pas lutté contre les ordres de la Main de la reine, devenue l'unique représentant, avec Varys, d'une ébauche de gouvernement : Jaime ne devait pas rester trop longtemps ni trop souvent à découvert. Dans la précipitation des nuits qui avaient suivies l'incendie de Port-Réal, personne n'avait pu dresser fidèlement une liste des allégeances parmi les survivants.
Jaime avait presque rejoint l'esplanade sur laquelle il avait laissé Brienne et Podrick quand il croisa, dans l'un des rares escaliers praticables qui menaient au chemin de ronde, Ser Davos.
- Vous ne vous rendez pas au conseil ? s'étonna l'ancien capitaine de Jon Snow.
- Ma présence n'y est pas requise.
- Cela vaut peut-être mieux, approuva-t-il d'un ton bourru. J'imagine que Ser Brienne ne sera pas des nôtres non plus ?
Jaime secoua la tête. Il avait mis du temps à apprécier le vieux pirate anobli, mais il respectait son avis et appréciait la façon dont il traitait Brienne et Podrick, et même dont il le traitait lui, non comme le régicide mais comme un homme dont on avait eu besoin et qui avait accepté de venir se joindre aux forces d'une cause perdue.
- Je ne vous ferais pas l'affront de vous proposer mon aide, reprit Davos. Votre frère en sera bien plus capable, j'en suis sûr. Mais si d'aventure vous en avez besoin, n'hésitez pas. Tous ces dames et ces seigneurs sont peut-être des gens éclairés, mais ils n'ont combattu ni les morts ni les flammes à vos côtés.
Touché, Jaime inclina la tête en guise de remerciement, trop surpris pour parler. Il regarda le vieux chevalier descendre les marches et traverser la cour en direction de la porte de fer qui, à présent continuellement ouverte car partiellement éventrée, donnait sur la salle du trône.
Lorsqu'il arriva sur l'esplanade transformée en terrain d'entraînement, Jaime eut tout le loisir de voir Brienne envoyer Podrick rouler à terre avant qu'elle ne l'aperçoive.
- Evite de le massacrer avant la parade. On manque trop de bras pour se permettre de l'épuiser sans que les gouverneurs n'aient vu avec quelle prestance il les protège.
- Il est trop fatigué ce matin, grommela Brienne en se détournant. C'est pour ça qu'il tombe aussi facilement.
Elle avait une démarche un peu raide et ménageait toujours son flanc gauche, que les mestres continuaient de panser et de surveiller quatre fois par semaines, mais Podrick, essoufflé au sol, semblait avoir couru trois fois le tour de la ville. Par pitié pour lui, Jaime lui tendit sa main d'or à laquelle le jeune homme s'accrocha pour se laisser hisser sur ses jambes.
- Fais une pause, c'est un ordre, lui intima-t-il en lui fourrant son outre d'eau dans les mains.
- Merci, Ser Jaime, exhala l'écuyer d'un air soulagé.
Jaime lui adressa un sourire et le dépassa pour rejoindre Brienne. Ils n'avaient rien dit à personne et n'avaient pas l'intention de le faire, mais Podrick était naturellement au courant, tout comme il l'avait été à Winterfell et s'en était douté bien avant qu'il ne se passe réellement quoi que ce soit.
Cette fois-ci encore, il s'en était douté très rapidement et avait simplement ajusté son attitude en conséquence, sans même attendre qu'on lui donne des ordres. Dans les premiers jours après la fin de la bataille, il avait dormi au pied du lit de sa lady. Sauf circonstances exceptionnelles, c'était une pratique courante entre eux, depuis le temps qu'ils voyageaient ensemble sans pouvoir se permettre d'obtenir des chambres séparées. Pourtant, dès le lendemain de la conversation que Jaime avait eue avec Brienne, et alors qu'il revenait à peine du bordel, Podrick avait rassemblé ses affaires et investi une chambre adjacente, à peine plus grande qu'un placard à balais partiellement délabré. Il restait à quelques mètres de la chambre de la lady chevalier, prêt à intervenir si on avait besoin de lui, mais leur laissait un peu d'intimité.
L'écuyer n'avait fait aucune remarque depuis, si ce n'est un léger sourire content dont il lui arrivait de les gratifier. Hormis lui, et Tyrion, personne n'avait réellement été averti. Jaime se doutait que la jeune Arya Stark nourrissait quelques doutes, même si rien, extérieurement, ne laissait entendre la proximité réelle qui existait entre Brienne et lui. Du moins était-ce qu'il voulait croire, même si Tyrion ne s'était pas privé pour lui faire remarquer qu'ils étaient évidents bien avant de sauter le pas.
- Ne te défoule pas trop sur lui, murmura Jaime en rejoignant Brienne sur le banc où elle s'était assise le temps de reprendre son souffle. Le pauvre n'y est pour rien.
- Je ne suis pas nerveuse.
- Je ne l'ai pas insinué.
Brienne lui adressa un regard blasé. Son visage, miraculeusement épargné par les brûlures les plus graves, l'occupait souvent suffisamment pour qu'il occulte l'ampleur des pansements couvrant encore tout le flanc gauche du corps de la géante. Depuis un mois, Jaime n'avait pas eu l'occasion de voir sa peau suppliciée autrement que durant les changements de pansements et les soins que lui dispensaient les mestres. Il aurait souhaité s'en charger en partie lui-même, mais il avait abandonné l'idée en voyant avec quelle rapidité et quelle dextérité les soigneurs effectuaient les différentes manipulations. Sa main unique ne le lui permettrait pas.
- Tu as la subtilité d'un sauvageon, commenta Brienne.
- Ne m'insulte pas.
Ils échangèrent un maigre sourire, avant de reporter leur attention sur Podrick, qui vidait l'outre d'eau à toute allure, épuisé. Ses cheveux, de plus en plus longs, lui tombaient légèrement devant les yeux. Il faudrait songer à les lui faire couper, songea Jaime. Il n'était pas de bon ton qu'un écuyer du Donjon rouge paraisse aussi négligé.
Ridicule, Jaime. Nous avons bien d'autres problèmes en ce moment que l'aspect général d'un écuyer. Nous n'avons probablement plus même d'autres écuyers que lui !
- De quelle ampleur sera la colère de Sansa, selon toi ? demanda-t-il de but en blanc.
Il ne pouvait éternellement éviter le sujet qui avait terni leurs relations depuis quelques jours – depuis que le corbeau était arrivé de Winterfell, annonçant l'approche de Sansa et de sa suite.
- Je l'ignore. Mais j'assume mes actes. Je lui certifierai simplement avoir ordonné à Podrick de me suivre, en espérant qu'il ne démente pas immédiatement cette version.
Il était étrange d'entendre Brienne envisager sérieusement de mentir à la jeune femme qu'elle avait juré de protéger au prix de sa vie, mais depuis qu'ils savaient son arrivée imminente, Jaime et elle avaient plusieurs fois tenté d'envisager sa réaction, et en étaient arrivés à cette conclusion : quoi qu'il advienne, Podrick ne devait pas être inquiété. Le dévouement du jeune homme ne lui coûterait rien tant qu'ils pourraient l'en empêcher. Restait à s'assurer sa collaboration, ce qui n'était pas chose aisée. Quand Jaime s'en était rapidement ouvert à Tyrion, celui-ci avait secoué la tête d'un air désabusé.
- La conscience professionnelle et la fidélité de Podrick sont presque aussi élevées que celles de Brienne. Si vous voulez le faire mentir, je vous souhaite bien du courage. Il n'y arrivera pas.
- Tant qu'il se tait, avait marmonné Jaime.
Lui-même était prêt à s'accuser d'avoir envoyé un message à Brienne pour lui demander de venir lui porter secours, et prendre ainsi une partie de la responsabilité de sa défection. Brienne avait rejeté cette idée en bloc quand il la lui avait soumise, mais s'il avait la possibilité de prendre sur lui un peu du blâme dont Sansa la gratifierait, il n'hésiterait pas. Après tout, maintenant qu'elle pouvait à nouveau se battre, elle n'aurait qu'à l'humilier dans un combat singulier pour lui faire savoir son état d'esprit.
- Elle ne pourra pas t'en vouloir définitivement, dit Jaime. Tu as trop fait pour elle. Au pire, elle te blâmera publiquement. Mais elle ne peut même pas te retirer ton titre de chevalier, alors...
- Cela fait chaud au cœur, répliqua Brienne d'un ton acide. Elle pourrait demander une peine de prison ou m'obliger à partir en campagne loin de Port-Réal, ou bien...
- J'ai compris, la coupa-t-il en se maudissant d'avoir abordé le sujet. Tout ira bien, Tyrion est de notre côté.
Il ne voulait pas songer à toutes les possibilités qu'avait Sansa de leur nuire. Il ne la connaissait pas assez pour présumer de sa rancœur, mais il ne voulait pas s'appesantir dessus. Il devait rester avec Brienne, quoi qu'il advienne. Il savait qu'il ne pourrait en être autrement. Qu'il ne survivrait pas, autrement. Il était déjà étonné d'avoir tenu jusqu'ici, et soudain, la perspective de pouvoir perdre d'une seule parole de Sansa Stark tout ce qu'il avait gagné au fil des semaines lui donna l'impression d'une pierre dans son estomac. Il s'était efforcé de faire bonne figure devant Tyrion et de taire son inquiétude quand il avait vu la lady du Nord arriver, mais il ne pouvait se mentir à lui-même. Il crevait de trouille.
Il ne réalisa que cela devait être visible qu'au moment où la main de Brienne effleura la sienne. Elle ne faisait jamais ce genre de choses en public. Les gestes affectueux ne lui posaient aucun problème, tant que nul ne pouvait les surprendre. Jaime déglutit, s'efforçant de reprendre un peu de contenance. De quoi devait-il avoir l'air pour qu'elle lui presse doucement les doigts de la sorte ?
Il lui adressa un rapide regard et sentit son estomac peser un peu plus. La pierre venait d'y être rejointe par une autre. Car, au fond des yeux clairs de Brienne, il voyait se refléter sa propre peur. Il étreignit doucement sa main à son tour.
- Ils ont plus urgent à régler que le rôle que nous avons tenu dans la dernière bataille, reprit la géante après de longues secondes. Peut-être mon entrevue avec Sansa attendra-t-elle que tout cela se soit calmé.
- Peut-être, répondit Jaime, mais il n'osait pas trop y croire.
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Sansa les vit au dîner. Elle avait pensé que peut-être, elle aurait l'occasion de les apercevoir au moment où ils viendraient honorer leur serment en protégeant visiblement le conseil, mais s'ils en avaient été, elle ne les avait pas aperçus. En revanche, à moins de se réfugier sur les remparts ou dans une des rares pièces utilisables du palais mais trop petites pour recevoir du monde, il était impossible de se cacher durant l'un des repas.
Elle avait été frappé par l'aspect de Port-Réal à son arrivée. Même si Bran ne l'avait averti du carnage général, et même si elle lui avait demandé de l'éclairer sur les circonstances de la mort de Jon et de la destruction du palais, elle n'était pas parvenue à se figurer ce que cela faisait réellement avant de se trouver confronter à la réalité. La citadelle qui l'avait tant séduite des années plus tôt n'était plus qu'un tas de ruines noircies que les gens avaient fui. Lorsqu'elle en avait traversé les rues avec son escorte, elle avait aperçu çà et là des impressions violentes sur quelques-uns des murs encore debout : empruntes morbides de ces malheureux soldats et habitants qui avaient brûlé sous le feu du dragon.
Le conseil avait duré plusieurs heures. Des présentations et des condoléances sans fin qu'elle aurait aimé voir s'achever en un tour de main, comme autrefois Lyanna Mormont y avait coupé court pour lui rappeler qu'ils avaient plus urgent que quelques commentaires polis. Mais Lyanna avait été Lady du Nord. Là-bas, ses manières avaient imposées le respect et la crainte. Ici, elles ne pouvaient trouver leur place au milieu des politiciens. Alors, Sansa s'était tue, avait souri, baissé la tête, proféré des paroles creuses d'un ton convaincu et convainquant, et le temps avait filé. Jusqu'à ce qu'il faille aborder le sujet épineux, le nerf de cette nouvelle guerre interne qui, elle l'espérait, ne mettrait plus aucune contrée à feu et à sang.
Qui pour reprendre le trône de fer ?
Laissant ses pensées dériver, la jeune femme détailla l'improbable trio qui s'était réfugié au fond de la salle à manger. L'état du palais ne permettait plus aux gardes, serviteurs et membres de la noblesse de prendre leurs repas à part. C'était déjà un miracle qu'ils fussent vivants et le palais à peu près debout. Aussi tout le monde trouvait-il sa place dans cette ancienne salle des gardes, où il fallait presque se lever soi-même pour aller trouver sa nourriture, tant il manquait de serviteurs. Sansa ne s'en sentait pas froissée, comme cela avait pu être le cas du prince de Dorne, qui avait eu quelques paroles compatissantes pour Tyrion et la population du Donjon rouge comme si la perte de leurs serviteurs constituait la plus terrible des offenses. Mais malgré tout, Sansa avait éprouvé une curieuse sensation au creux du ventre. Port-Réal avait chuté terriblement bas.
Son regard revenait naturellement à Brienne entre deux distractions. La géante n'était pas très difficile à repérer, même dissimulée au fond de la pièce. Elle avait le visage fermé et mangeait presque sans lever les yeux. Jaime Lannister était installé à côté d'elle, Podrick juste en face. Ils ne levaient pratiquement pas les yeux de leurs assiettes et mangeaient vraisemblablement en silence.
Un regard pesa soudain à Sansa, et elle se tourna afin d'apercevoir Tyrion, assis à deux places d'elle. Il avait remarqué, suivi son regard. Ils se dévisagèrent un long moment en silence, et Sansa sentit une pointe de satisfaction brûler en elle en réalisant que le nain était inquiet. Il pouvait bien le dissimuler de son mieux, il était inquiet de ce qu'elle pourrait dire ou faire, et cela confirmait en un seul regard tout ce qu'elle soupçonnait jusque-là. Non que Bran ne lui en ait pas déjà dit plus qu'elle n'avait besoin d'en apprendre. Mais Tyrion craignait pour le bonheur de son frère, et c'était une information précieuse.
- Ne prends pas tes premières décisions sur une vengeance, dit calmement Arya.
Sansa sursauta presque. Elle n'avait pas entendu sa soeur arriver. Arya était venue la saluer à son arrivée, mais elle s'était depuis faite terriblement discrète et, comme à son habitude, avait su se dissimuler parmi les ombres. Sansa fut presque étonnée de la voir attablée devant une assiette. Elle ne se souvenait plus à quand remontait le dernier repas qu'elles avaient pu partager.
D'un regard à Ser Davos, qui avait naturellement pris place à la gauche de Sansa une fois le commandant des chevaliers du Val installé à sa droite en qualité d'homme de confiance, Arya le fit se décaler. Elle saisit un tabouret posé près du mur et se glissa à côté de sa soeur.
- Je ne prends jamais de décisions sans mûrement les réfléchir.
- Je l'espère, dit Arya en attaquant le contenu de son assiette. S'ils n'avaient pas été là, je n'aurais peut-être pas pu tuer Daenerys. J'aurais probablement eu Cersei, mais alors le dragon m'aurait fait rôtir comme il a failli le faire pour eux.
- Je sais tout ça, dit Sansa à voix basse. Bran m'en a instruite.
- Bran a peut-être vu, et senti, et touché ce qu'il s'est passé ce jour-là et il te l'a peut-être raconté. Mais même avec beaucoup d'imagination, tu ne peux pas comprendre véritablement ce qu'il s'est passé car tu n'étais pas là. Je ne te jette pas la pierre, nous avons tous notre rôle à jouer. Le tien est celui d'être ici, à discuter avec ces messieurs et ces dames de l'avenir politique de Westeros. Le nôtre...
Arya marqua une pause pour lever les yeux de son assiette et pointer du regard Brienne, Podrick et Jaime Lannister.
- ... était d'être là pour mettre un terme à cette guerre. A n'importe quel prix.
Sansa la dévisagea longuement, mais sa soeur ne lui accordait plus le moindre regard. Elle avait achevé la maigre portion de nourriture qu'elle s'était apportée et avalait désormais une longue gorgée de vin.
- Que feras-tu une fois les négociations de paix terminées ? demanda Sansa. Bran m'a également dit que tu avais déclaré au Limier que tu ne comptais pas revenir dans le Nord.
- La situation était différente, alors.
- Arya.
Comprenant l'ordre implicite, sa jeune soeur tourna enfin la tête vers elle, et Sansa put lire un calme infini dans les yeux gris de sa cadette.
- Ma décision dépendra de ce que tu négocieras. Mais vivante, et sans Jon, je resterai quoi qu'il advienne fidèle au Nord et à ma famille. Quel que soit le rôle qui t'échouera Sansa, je protégerai les derniers des Stark. D'une manière ou d'une autre.
Arya se leva, abandonnant sur la table assiette et couverts, et Sansa la regarda disparaître entre les ombres dansantes de la pièce.
- 6 -
Il régnait une chaleur insoutenable dans la salle du trône. Le toit avait été éventré, et le ciel était totalement masqué par une fumée noire. Des flammes hautes de plusieurs mètres léchaient les murs et les colonnes, et des rugissements furieux résonnaient au cœur de la fumée. Le dragon était là. Bientôt, il détruirait ce qu'il restait du palais.
Jaime était à genoux dans une mare de sang, face à Cersei qui le toisait avec mépris. Derrière elle, la Montagne tenait d'une main la tête décapitée de Tyrion, de l'autre celle de Podrick.
- Tu ne peux pas me tuer, Jaime, dit Cersei. Nous ne sommes qu'un seul être.
Les flammes jaillirent, engloutissant la Montagne et ses victimes.
- Tu mourras ici avec moi. Il ne peut en être autrement. Si l'un de nous meurt, l'autre aussi.
Soudain, Cersei brandit une épée et déchira l'armure et la chair. Mais ce n'étaient pas les siennes. Devant Jaime, Brienne venait de s'effondrer, et une épée la traversait de part en part. Un cri resta bloqué dans la gorge de Jaime, et une douleur atroce lui déchira le sternum. En baissant les yeux, il vit sa propre poitrine se fendre dans le sens de la hauteur et laisser couler le sang.
- Un seul être Jaime. Un seul être.
Il se jeta en avant, l'épée à la main, et transperça sa soeur. Il lui sembla que la plaie qui lui fendait la poitrine s'élargissait, que la lame qu'il enfonçait dans la poitrine de Cersei était en train de déchirer la sienne.
- Je suis une partie de toi, Jaime.
Il leva les yeux juste à temps pour croiser le regard de Cersei avant qu'ils ne se fassent engloutir par les flammes.
Jaime ouvrit les yeux, paniqué. Il était en sueur, la respiration sifflante. Mais il était dans son lit. Il sentait le matelas sous lui, les couvertures sur lui, et juste à côté de lui, Brienne s'était redressée et lui tenait le bras en lui parlant d'une voix douce, sans heurt. C'était le milieu de la nuit, et à part une bougie, il n'y avait aucune source d'éclairage dans la pièce.
- Tout va bien, Jaime. Ce n'était qu'un cauchemar. Nous sommes vivants. Tyrion est vivant.
Avec des gestes fébriles, Jaime tâta sa poitrine. Aucune plaie ne la déformait, aucune cicatrice ne boursoufflait la peau, il n'y avait pas de sang. Sa main ne tenait aucune épée, et Cersei n'était pas là. Il n'était pas en train de la tuer, et elle n'était pas en train de le tuer parce qu'ils n'étaient qu'un seul être.
Nous ne sommes qu'un seul être. Si l'un de nous meurt, l'autre meurt avec lui.
Je suis une partie de toi, Jaime.
Les yeux fous, il se tourna vers Brienne et détailla son torse. Il n'y voyait rien, mais malgré ça, il plaqua sa main à l'emplacement de la blessure à l'épée pour s'assurer qu'il ne sentait que la peau sous ses doigts. Qu'elle non plus n'avait pas été pourfendue, et qu'elle n'allait pas se vider de son sang devant lui.
- Jaime, regarde-moi. S'il te plaît, regarde-moi.
Mais il en était incapable. Il sentait sa respiration lourde, il entendait les mots de Cersei, il voyait le sang se répandre sur le sol et il ne pouvait pas croire que ce n'était qu'un cauchemar, c'était bien trop réel. Brienne lui saisit le visage et l'obligea à la regarder dans les yeux.
- Nous sommes vivants, tous. Tout va bien. La guerre est terminée.
Jaime chercha le mensonge dans les yeux de la guerrière, sans le trouver. Mais sa respiration et sa peur en voulaient plus, elles voulaient des preuves, et il le savait, il n'y couperait pas plus cette nuit qu'il n'y avait coupé toutes celles d'avant.
- Donne-moi une minute, dit doucement Brienne. Je t'accompagne.
Il ne répondit rien, ne lui demanda pas où : ils étaient depuis longtemps entrés dans une routine pénible qui se répétait chaque soir.
Ils quittèrent le lit, revêtirent une tunique, des braies, des chausses, et ceignirent leurs épées. La première fois, Jaime s'était jeté hors du lit en proie à la panique et avait saisi son épée sans même réfléchir, ne se demandant qu'une fois l'arme en main s'il n'était pas en train de s'humilier devant Brienne. Mais elle ne l'avait pas jugé, n'avait pas même paru perturbée par son geste. Elle s'était simplement levée et avait pris Oathkeeper.
- Deux épées valent mieux qu'une, avait-elle dit, et Jaime avait senti un peu de la panique qui le prenait à la gorge disparaître, puis plus tard, une vague de chaleur se répandre dans sa poitrine.
En silence, ils quittèrent leur chambre. Une torche à la main, Brienne prit les devants, tandis que Jaime gardait la main sur le pommeau de son épée. Ils passèrent devant la chambre de Podrick et y marquèrent l'arrêt rituel, pour s'assurer que le jeune homme y respirait. Brienne poussa la porte tout doucement, l'entrebâillant. Podrick dormait profondément. Il ne venait jamais avec eux durant leurs rondes, mais en avait connaissance. Depuis la fois où il était parti profiter d'une femme d'un bordel sans les avertir, augmentant l'inquiétude de Jaime qui avait alors été persuadé que Tyrion et Podrick étaient morts, le jeune homme ne disparaissait plus sans laisser un mot leur expliquant où il se trouvait et quand il rentrerait.
Ils repartirent, suivant le même chemin que toutes les nuits. La prochaine étape était la chambre de Tyrion, dont Brienne poussa également la porte avec toutes les précautions d'usage. Jaime ne se glissa qu'un instant à l'intérieur, le temps d'apercevoir la silhouette de son frère enfoncée dans son lit. Le nain se redressa, alarmé comme il l'était souvent quand il entendait la porte grinçante s'ouvrir, mais il se détendit presque immédiatement en reconnaissant le visage de son frère, éclairé par la torche.
Il se recoucha sans même écouter les excuses de Jaime.
Ils reprirent leur ronde, et finirent comme d'ordinaire dans la salle du trône. Le toit était toujours éventré. Contrairement aux premières nuits, où une épaisse pellicule de cendres recouvrait le sol de la salle, il n'y avait plus aujourd'hui qu'un sol de marbre taché de sang et de traces de brûlures. Les torches en avaient toutes été éteintes, et loin au-dessus de leurs têtes, le ciel gris masquait les étoiles, les privant de toute source de lumière naturelle.
Brienne s'immobilisa au sommet des marches, laissant Jaime descendre seul jusqu'à la marque. En dépit de tous les efforts déployés par les serviteurs, il avait été impossible pour le moment de retirer totalement la trace du corps calciné de Cersei. Et chaque nuit, Jaime venait la contempler pour se persuader que cela n'avait pas été un rêve. Que sa soeur était bien morte ce jour-là, et que ses vengeances, nuit après nuit, n'étaient que des cauchemars.
Lentement, la respiration de Jaime s'apaisa, et sa main, crispée sur la garde de son épée au point d'en imprimer le motif sur sa paume, put se détendre. Cersei était morte. Daenerys était morte. Ils avaient gagné. Ils étaient vivants.
Il resta là plusieurs minutes puis, comme chaque nuit, Brienne finit par descendre les marches à son tour et lui prendre la main, doucement. Comme toutes les nuits, il la serra, incapable de parler, de laisser à des mots le soin de transmettre l'ouragan de sentiments contradictoires qui l'habitaient.
Puis, lentement, ils firent demi-tour. Brienne le guidait, comme elle l'aurait fait avec un enfant, et il se laissa faire. Une fois de retour dans leur chambre, dont elle se chargea de rallumer quelques bougies pour éloigner les ombres dont se nourrissaient leurs cauchemars, elle se défit d'Oathkeeper et se tourna vers lui. Jaime n'avait pas la force de faire grand-chose. Il dénoua péniblement la ceinture à laquelle pendait sa propre épée et la posa contre le mur, mais il abandonna l'idée de se débarrasser lui-même de sa tunique. Il avait les doigts trop tremblants pour ça.
Alors, comme chaque nuit, Brienne l'aida à se dévêtir à nouveau. Et quand ce fut son tour à elle, il suivit des yeux le tracé des brûlures qui déformaient sa peau pour se rappeler tout ce qu'elle avait enduré durant cette dernière guerre. Pour se rappeler qu'il en était responsable. Que tout cela était réel.
Comme chaque nuit, il sentit sa gorge se nouer, et comme chaque nuit, Brienne dut lui prendre le menton pour l'obliger à relever la tête et à croiser son regard. Pour qu'il voit qu'elle ne le tenait pas pour responsable. Pour qu'il sache qu'elle était là.
A nouveau à l'abri des couvertures, il lui tint la main, pour s'assurer que même une fois que les bougies se seraient éteintes, il ne puisse douter de sa présence. De sa survie.
Ils ne retrouvèrent pas le sommeil immédiatement. Jaime ne le retrouvait jamais immédiatement car il lui fallait du temps pour repousser toutes les bribes de ses cauchemars. Mais il fixait Brienne droit dans les yeux, s'accrochait à son regard pour oublier les ténèbres que les bougies n'arrivaient pas tout à fait à repousser. Puis, quand il se sentit enfin apaisé, il ferma les yeux. Jusqu'à présent, il ne s'était pas écoulé une nuit sans que Brienne ne veille sur ce moment de vulnérabilité, durant lequel il s'abandonnait à nouveau au sommeil.
Juste avant de sombrer, il sentit Brienne se rapprocher de lui. Leurs fronts se touchèrent, leurs souffles se mêlèrent. Jaime sentit une vague de chaleur l'étreindre, lui gonfler la poitrine. Il n'y avait plus qu'eux. L'autre part de lui-même, cette part meilleure, qu'il ne pouvait pas entacher, que rien ne pouvait souiller, pas même les horreurs qui revenaient chaque nuit, était là, juste contre lui. Cette autre part de lui-même repoussait le poison de Cersei.
Lentement, Jaime se laissa dériver vers le sommeil.
...
Ils furent réveillés par des éclats de voix. Jaime ouvrit un oeil pour voir Brienne se redresser, les sens en alerte. Ils ne s'étaient pas lâchés, malgré les différents mouvements que leurs corps avaient exercés durant la nuit, les détournant l'un de l'autre. Mais à présent, Brienne ne lui tenait plus la main, elle était assise, prête à bondir. Car plusieurs personnes discutaient vivement devant leur porte. Et cela n'avait rien de normal. Personne ne venait jamais devant leur porte, hormis les mestres pour les soins de Brienne, mais ils ne passaient que beaucoup plus tard dans la journée, à des heures où il était acceptable que la guerrière reçoive de la visite.
Soudain en proie à la panique, Jaime tendit la main vers son épée, mais avant qu'il ait pu s'en saisir, la porte s'entrebâilla juste assez pour laisser à Podrick la place de se glisser dans la pièce.
- Restez là, ou vous le regretterez ! cingla-t-il en direction du couloir.
Il claqua sèchement le battant derrière lui et se tourna vers eux. Il était rouge, mais non de honte, à en croire les éclairs que lançaient ses yeux.
- Vous me voyez navré d'une telle entrée, Ser Brienne, s'excusa-t-il d'une voix forte en désignant la porte derrière laquelle se massait visiblement du monde. Les hommes du Nord souhaitent que nous nous présentions devant Lady Sansa au plus vite. Ils ont fait la moitié du palais pour trouver nos chambres, et ils cherchent également à localiser Ser Jaime, mais je n'ai pas su me souvenir de l'emplacement de ses appartements.
Jaime et Brienne échangèrent un regard, puis repoussèrent les couvertures d'un même geste. Sur le pas de la porte, Podrick détourna les yeux, visiblement plus furieux et inquiet qu'embarrassé. Il ne rentrait jamais dans leur chambre et savait parfaitement ce qu'il y trouverait, mais le régicide sentait chez le jeune écuyer une vague de colère contre les Nordiens qui les attendaient de l'autre côté de la porte. Et pas uniquement parce qu'il le conduisait à violer l'intimité des deux chevaliers.
- Il vaudrait mieux pour eux qu'ils interrogent Lord Tyrion, répondit Brienne en s'habillant. Lui saura forcément où il se trouve. Le leur as-tu dit ?
- Oui.
Jaime approuva d'un signe de tête en se battant avec les lacets de sa tunique. Ils devaient gagner du temps à tout prix. Il avait une imagination un peu trop vive ces dernières semaines et craignait trop les conséquences s'ils étaient découverts dans la même chambre. Bien sûr, Sansa devait très fortement se douter que les choses avaient évolué dans le même sens qu'à Winterfell, mais il y avait un monde entre de forts soupçons et des preuves. Pour l'honneur de Brienne et le peu d'espoir qu'il leur restait de demeurer ensemble, mieux valait ne pas en apporter.
Ses doigts s'embrouillèrent avec les lacets de sa tunique et il tira dessus, agacé. Il lui fallait un temps fou pour les nouer lui-même chaque matin, et généralement, Brienne prenait le temps de l'aider, mais elle était en train de finir de s'habiller, prête à ceindre son épée. Lui n'avait que son pantalon et une tunique qui n'était pas nouée.
- Lady Sansa n'a pas l'air de faire preuve de beaucoup de patience, dit Podrick. Je suis parvenu à les convaincre de rester dans le couloir, mais ses hommes étaient prêts à entrer ici.
Ainsi nous allons payer, songea Jaime, mal à l'aise. Il avait espéré qu'il en irait autrement, mais elle était désormais reine du Nord, qu'elle le veuille ou non. Que lui le veuille ou non.
Il repoussa les lacets de sa tunique, dégoûté. Au même instant, Podrick lui fonça dessus et saisit lui-même les lacets, qu'il entreprit de nouer rapidement. Jaime se figea, vaguement mal à l'aise. Il ne s'était pas attendu à ce que l'écuyer se permette une telle familiarité, mais Podrick ne semblait pas disposé à perdre de temps. Il acheva de tisser les lacets entre eux et libéra le chevalier, qui se saisit de ses bottes.
- Où nous attend Lady Sansa ? s'enquit Brienne.
- Dans la salle du conseil, répondit l'écuyer.
- Montre-moi le chemin.
Elle était prête, et passa devant Jaime en échangeant un regard avec lui. Ils s'effleurèrent les doigts, à peine, et un fantôme de sourire encourageant passa sur leurs lèvres. Puis Brienne fut à la porte, et elle sortit dans le couloir, alors que lui-même reculait dans le fond de la chambre pour ne pas être visible. Mais avant de sortir à son tour, Podrick fut à nouveau près de lui.
- Trouvez Lord Tyrion, chuchota le jeune homme précipitamment. Avant que les hommes de Lady Sansa ne vous trouvent. C'est urgent.
Avant que Jaime n'ait pu dire quoi que ce soit, Podrick avait rejoint Brienne dehors, et la porte de la chambre s'était refermée sur eux. Il les entendit rejoindre les hommes de Sansa, et le bruit de leurs pas qui s'éloignaient résonna pendant quelques instants dans le couloir. Lui resta là, planté au milieu de la chambre, le cœur battant. La peur était de retour. Et ce n'était pas la peur absolue de Cersei, celle de ses cauchemars qui le mettaient à terre un peu plus chaque nuit, non. C'était la peur concrète et brutale de Sansa Stark, qui tenait une partie de leur vie entre ses mains.
Après un moment de flottement terrible pendant lequel Jaime eut l'impression d'être devenir la proie de sa peur, il empoigna sa sur-tunique et son épée. Le temps qu'il la ceigne, puis qu'il mette à son poignet sa main d'or qui lui sembla peser une tonne, et il était à la porte. Il n'y avait pas âme qui vive dans le couloir. Il verrouilla derrière lui, laissant tomber sa clef (la deuxième pour cette porte-ci) au fond d'une poche, et partit en quête de son frère.
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Pour celles et ceux qui feraient une seconde lecture, ceci est donc une version légèrement corrigée de mon OS d'origine. Beaucoup moins d'apports ici que dans le premier chapitre, il s'agit surtout d'une uniformisation des chapitres et de corrections orthographiques (quand j'écris jusqu'à deux heures du matin, je suis atteint de dyslexie de clavier, navré).
Bonne journée,
Kael Kaerlan
