Chapitre 2 : Peine de cœur

Je passai quelques heures chez moi, dans la quiétude de cet espace que j'avais fait mien. Je parcourus ma petite pièce de vie du regard, comme si mon passage allait être le dernier. Je m'approchai de la bibliothèque. Soigneusement rangés dans les étages, il y avait une bonne centaine de numéros du journal du Seireitei, pressés les uns contre les autres. Je sortis le numéro qui datait de l'été précédent. Je l'avais fait sans but précis, seulement mue par quelque émotion éphémère. J'ouvris une page au hasard. Naturellement, celui-ci s'ouvrit sur une page que j'avais marquée en la cornant. « Les recettes de la justice : pour une sortie de table bien réussie ». Quelle ironie. Sa dernière chronique parlait d'une sortie réussie. En effet, notre capitaine nous avait montré qu'il maîtrisait parfaitement le sujet ! Dans une furie aussi intense que passagère, j'envoyai valser le mensuel dans les airs. Il termina sa course dans un beau vase en porcelaine que mon ami Botanmaru m'avait offert pour un de mon anniversaire quelques années plus tôt. Celui-ci vacilla, tomba au sol et se brisa, répandant son contenu liquide et le bel ikebana sur le tatami. Je cherchai de quoi éponger et me mis à genoux pour nettoyer les dégâts.

« Tu es en colère.

- Non. Répliquai-je sans me déconcentrer de ma besogne.

- Tu ne peux pas me mentir. Je vois en toi comme je pourrais lire dans un livre ouvert.

- Es-tu ici pour me faire la morale, Tamashī no Kagami ?

- Ne me fais pas de procès d'intention.

J'avais dans l'intention de la foudroyer du regard, mais, bêtement, je finis par me retrouver en face de la porte.

- Tu sais que tu ne peux pas me voir. Pas comme ça.

Je ne répondis pas. Je n'étais pas d'humeur à me lancer dans un débat avec l'esprit qui habitait mon monde intérieur. Je passai mes nerfs sur le linge qui absorbait l'eau renversée. Je tremblais. Il y avait un feu en moi qui me rendait complètement folle. Tout ce que j'avais refoulé semblait exploser dans une torrentielle catharsis. La discussion que je venais d'avoir avec Shūhei avait été la goutte d'eau de trop. Je fondis en larmes. C'étaient des larmes de colère, de peine et de perdition. J'avais toujours considéré Shūhei comme mon guide, il avait toujours perçu Kaname Tōsen comme le sien. Il s'était retrouvé perdu et j'avais forcément suivi le mouvement. C'était comme être balancée en plein désert sans boussole et sans eau. Mon poing s'écrasa sur le sol. Je n'arrivais pas à surmonter mes émotions.

- Tu es en colère, Hikaru. C'est normal.

Le puissant flot qui s'échappait de moi redoubla de puissance. Je ne comprenais plus rien à ce qui m'arrivait.

- Pourquoi le serais-je ? rugis-je en rassemblant les fleurs éparpillées.

- Parce que tu as mal. Parce que tu te sens trahie. Et tu ne le supportes pas.

- Je n'ai pas mal, c'est juste que je voudrais aider Shūhei. Et je ne peux même pas. Parce que je suis trop occupée à…

- Être en colère. Hikaru, tu as mal. Ne te cherche pas d'excuses. Ne te sers pas de tes sentiments pour ton supérieur comme bouclier. Tu as mal.

Tamashī no Kagami avait raison. Elle avait entièrement raison. Toutes ces semaines, j'avais mis tout ce que je ressentais de côté pour ne me concentrer que sur les tâches qui m'incombaient. Passé le choc, j'avais tout soigneusement rangé dans une boîte scellée au plus profond de mon âme en me disant que si je ne la ressortais pas, le chagrin ne pourrait pas m'atteindre. J'avais vécu comme une machine, comme si toute la rigueur et le perfectionnisme que j'avais appliqués à mes tâches pouvaient occulter les flammes que je taisais dans mon cœur. Je ne pouvais tout simplement pas me résoudre à l'admettre. Pourtant, depuis ce jour-là, à chaque fois que je me rendais dans mon monde, il n'y avait que le néant. Parce que j'avais refoulé tout ce que je ressentais, tout ce qui faisait ma personne.

- Je suis en colère. Tu as raison. Que dois-je faire, selon toi ?

- Commence par accepter que tu ne sois pas infaillible. Contre qui es-tu en colère ?

- À ton avis ? Je suis en colère contre le capitaine Tōsen. Répondis-je avec plus d'agressivité que je le voulais dans la voix.

Au même moment, je récupérai le numéro de notre gazette que j'avais jeté à travers la pièce. Comment ne pas être en colère ? J'avais été trahie, manipulée, abandonnée par une personne à qui je faisais confiance. Même dans le temps, j'avais toujours perçu le capitaine Tōsen comme une personne différente des autres shinigamis. Ce n'était pas parce qu'il était aveugle ou parce que l'esprit qui résidait dans son monde était le reflet de celui qui vivait dans le mien. Il avait toujours été différent, tant dans sa façon de concevoir les choses, que dans ce qu'il m'avait enseigné. C'était comme s'il avait toujours été capable de percevoir une forme de vérité cachée. Même s'il avait toujours été froid, austère et secret, j'avais perçu une lueur chez lui. Cette lueur avait été la même que celle qui m'avait guidée dans la voie que j'avais choisie. Celle de devenir une shinigami. Et tout ceci n'était que mensonge. Ce n'était pas possible, pas concevable. Un homme de la droiture de Kaname Tōsen ne pouvait pas nous avoir tous trompés depuis tant d'années. Il avait forcément été lui-même manipulé.

- Est-ce tout ?

- Je suis en colère contre Sōsuke Aizen. Ajoutai-je.

- Et puis-je savoir pourquoi ?

- Ne joue pas avec mes nerfs, Tamashī no Kagami.

- J'essaye simplement de t'aider. Si tu refuses de m'écouter, libre à toi !

- Non ! Tamashī no Kagami, je… »

Je ne sentais déjà plus sa présence.

Avec une lassitude extrême, je replaçai le mensuel à sa place. Pourquoi, capitaine ? Pourquoi avez-vous fait ça ? Je récupérai les fragments du vase que je jetai et la serviette mouillée que j'emportais avec moi dans la petite pièce qui était dédiée à l'hygiène. Mon reflet dans le miroir attira mon attention. La femme que je voyais n'était pas moi. Du moins, elle n'était pas la version de moi-même que je voulais voir. Elle était fade, avait les traits tirés, les yeux cernés et rougis par les larmes. Mais surtout, elle mentait. Elle mentait à elle-même comme elle mentait au monde.

« C'est à moi que j'en veux. Si je suis autant en colère, ce n'est pas contre le capitaine Tōsen. Ce n'est même pas contre cette ordure de Sōsuke Aizen. C'est contre moi que je suis en colère. Parce que je suis incapable d'aider ceux qui souffrent plus que moi de la disparition du capitaine. Parce que je n'ai pas su l'aider, lui. Parce que je n'ai pas su voir qu'Aizen le manipulait.

- As-tu déjà envisagé l'éventualité qu'il puisse avoir fait son propre choix ? reprit la voix de l'esprit du miroir.

- Pas lui. Pas Kaname Tōsen. Il n'aurait jamais pu trahir la promesse qu'il lui avait faite. Pas sciemment. C'est quelqu'un de tellement bien ! Plaidai-je.

- Encore un procès d'intention. Ta vision du Bien est du Mal est aussi subjective que présomptueuse et brouillée par tes sentiments.

- Je ne te permets pas de… sifflai-je en contractant la mâchoire.

- Si tu penses vraiment que je me trompe et que détiens une forme de certitude… Alors tu es encore bien plus arrogante que lui, Hikaru. Quand tu souffres, tu es vraiment complètement aveugle.

C'était une remarque que Tamashī no Kagami m'avait déjà faite un nombre incalculable de fois. Mais la fois où cette réflexion s'était le plus fixée à mon esprit, elle venait de son autre moitié à jamais séparée, l'autre assesseur du roi juge, Suzumushi. Je contractai la mâchoire pour m'empêcher de jurer en fusillant du regard mon propre reflet dans la glace. C'était comme si celui-ci contenait l'essence même du miroir des âmes.

- Il existe un sentiment qui est capable de renverser les paradigmes. Un sentiment qui vous est propre. Il vous rend forts, mais faibles, grands et insignifiants. Il peut vous faire faire le meilleur et le pire, le bien et le mal. Il peut rendre un acte infâme magnifique et faire se perdre les meilleures intentions dans les affres de la déchéance.

- L'espoir ? Tentais-je au hasard.

- Non, Hikaru. L'amour.

Elle marquait un point. Comme si j'avais pu voir à travers le tiroir de ma commode, je posai les yeux sur son contenu. Tamashī no Kagami savait ce qui reposait dans un petit coffret de bois laqué.

- Oui, Hikaru. Cet homme aimait cette femme. C'était évident. Il portait le souvenir de cette femme comme une armure, à chaque instant de sa vie, elle a guidé son pas. Aujourd'hui encore, il ne voit probablement qu'elle dans son monde de ténèbres. Reste à savoir si son amour pour elle constitue sa lumière ou un précipice sans fond.

- Tu crois que c'est par amour pour elle qu'il nous a trahis ?

- Moi ? Je ne pense rien. Je suis un miroir dans lequel tu te reflètes. C'est ce que toi tu penses. Après tout… C'est un homme bien, si je me fie à ta conviction.

- Mais ça ne fait aucun sens ! Elle était une shinigami ! Elle se battait pour préserver la paix ! Elle se battait pour la justice ! Au nom de quoi aurait-il renié tout ça ? Au nom de quoi, s'il l'aimait ? m'énervai-je.

Elle ne répondit pas. Le cœur au bord des yeux, j'ouvris le petit coffre à bijoux. A part les boucles d'oreilles que je portais, je n'en possédais pas. Il était donc vide, vide, mis à part le précieux artefact qui gisait dans le double fond paré de velours écarlate. Je soulevai le socle de bois poli, révélant l'objet que je gardai jalousement depuis plus de dix ans. Dans ma main, l'élégante épingle à chignon de nacre et d'argent était lourde. Je refermai les doigts sur elle et la serrai contre mon cœur. Mon souvenir de cette femme était comme une aquarelle sous la pluie. Il s'était estompé, petit à petit, à cause des années, de nouvelles mémoires, de nouveaux détails plus frais. Pourtant, s'il y avait une chose qui ne m'avait pas quittée, c'était le souvenir de ses paroles.

- L'aimait-il vraiment ? demandai-je.

C'était purement rhétorique.

- En doutes-tu vraiment ?

- Je doute de tout. J'ai le sentiment que plus rien n'est vrai.

- Nous parlons de celui qui a su faire sien l'esprit qui vivait dans son monde, celui qui aurait dû mourir avec elle. Pourtant, il a accepté de cheminer avec lui. Douterais-tu de ses intentions ?

- Tu l'as dit toi-même. Je ne vois que les actes. Et ses actions… sont criminelles.

- Lui as-tu seulement demandé s'il avait l'impression d'être là où était sa place ? Quand il était encore ici.

- Non, bien sûr que non. Mais il avait l'air…

- Voyons, Hikaru. Tu l'as toujours remarqué, que cet homme était un maître dans l'art de l'impassibilité. Il est évident qu'il souffrait ici. Il est évident qu'il était habité par une peur qu'il n'était pas capable d'apprivoiser.

Fidèle à elle-même, Tamashī no Kagami ne faisait que souligner ce que je savais déjà.

- Il nous a toujours enseigné que la peur nous donnait la force de brandir notre arme pour protéger ceux qui ne le pouvaient pas, que la peur nous rendait humbles, que la peur nous faisait prendre conscience de ce que l'on pouvait perdre en espérant gagner. Quelle peur avait-il ici qui lui fasse prendre un tel virage ?

- Je l'ignore, Hikaru. Je l'ignore, parce que toi, tu l'ignores également. »

C'était un vrai casse-tête. Les motivations du capitaine Tōsen étaient incompréhensibles, mais je me doutais bien que sa décision devait avoir été mûrement réfléchie. Il l'avait très probablement déjà prise avant même que je sois placée sous son commandement, peut-être même avant que Shūhei devienne son second. Pourtant, cet homme avait aidé Hisagi à dépasser son stress post-traumatique après la mort de Kanisawa, il lui avait appris à accepter cette part de lui qu'il avait cherché à rejeter, il lui avait enseigné la quasi-totalité de ce qu'il savait. Indirectement, il en avait fait de même pour moi. Il m'avait même sauvé la vie. Pourquoi, s'il avait déjà eu l'intention de nous trahir ? Il aurait très bien pu nous laisser nous complaire dans nos failles, nous rendre vulnérables en exploitant nos insuffisances !

Je pensai à mon vice-capitaine. J'avais été terriblement cruelle avec lui. Parce que j'étais en colère, j'avais espéré l'obliger à la partager sans en avoir conscience. Tout ça parce que, lui, était parvenu à relever la tête. Mais j'avais bien vu que c'était factice. Toute cette apparence sereine, raisonnable, forte et confiante n'était que poudre aux yeux. Sous la fine couche de vernis, il y avait un cœur brisé. Passé les quelques jours qui suivirent sa défection, il avait cessé de faire mention de tout ce qui lui rappelait les enseignements du capitaine Tōsen en public. J'avais naïvement cru que c'était parce que ses blessures cicatrisaient. Je m'étais complètement trompée. Il était en train de devenir un reflet de l'homme qui l'avait façonné. Comme un reflet dans une glace, Hisagi était en train de devenir la réplique aussi exacte que déformée de l'homme dont il avait toujours suivi les pas. Il cachait en lui cette terreur provoquée par l'abandon, comme Kaname Tōsen avait caché en lui celle provoquée par la mort de son amie. Et je ne pouvais rien faire pour lui, comme je n'avais rien pu faire pour le capitaine. C'était pour ça que j'étais en colère. Parce que j'étais faible, insignifiante. Je ne contrôlais absolument rien. Je voyais très clairement les nuages dans le cœur de mon mentor, mais j'étais incapable de les chasser. J'étais incapable de l'aider à traverser cette épreuve. Pis encore, j'étais comme un poids mort qui l'attirait dans le vide du néant alors qu'il avait juste besoin qu'une main secourable l'aide à gravir cette montagne. Jusqu'à présent, cette main avait été celle de Kaname Tōsen. Aujourd'hui, elle n'était plus là. Seul, il aurait pu se rétablir. Avec l'aide du capitaine Komamura, il le pourrait sûrement. Quant à moi, il était peut-être temps que je me retire du jeu.

Je serrai fort le pic à cheveux. Après cette mission d'escorte, je ferais part à Shūhei de ma demande.