Ma première pensée, en me réveillant, est allée vers mon chat. Vers Charlie, qui miaulait toujours beaucoup le matin, dès qu'il commençait à avoir faim. N'entendant rien, je me suis retournée, cherchant machinalement la présence d'Isaac près de moi avant de me rendormir. Toujours rien. Et c'est ce qui m'a réveillée pour de bon. Mes souvenirs de la veille me sont aussitôt revenus. Lukas. Max. Isaac. Camus.

Toute trace de sommeil disparue, je me suis redressée en sursaut, et l'homme de l'autre côté de la porte, occupé à me surveiller, a souri à mon intention.

-Tu te réveilles enfin, a-t-il fait en grec.

Après inspection, je portais toujours la robe, longue et noire, que j'avais mise la veille lorsque nous étions allés au restaurant tous ensembles avec une paire de bottines. Mon sac à main, lui, par contre, avait disparu avec mon passeport et le reste de mes papiers, mon téléphone et quelques billets américains. On m'avait aussi enlevé le bracelet que m'avaient offert Chris et Léna. La pièce était vide, à l'exception d'un lit rudimentaire, sur lequel j'étais assise, et elle ressemblait étrangement à un cachot médiéval en une version heureusement plus propre. J'ai relevé la tête vers l'homme de l'autre côté de la porte grillagée. C'était un homme sublime qui aurait très bien pu être un fils d'Aphrodite ou d'Éros. Il avait des cheveux blonds, plutôt longs, bien coiffés, et des yeux magnifiques, sans compter qu'il était habillé comme un mannequin. Son visage m'était familier.

-Vous êtes… ai-je tenté, essayant désespérément de me souvenir de son nom.

-Aphrodite.

-En l'honneur de la déesse, me suis-je souvenue à sa place.

Il a souri.

-Exactement. Nombre de mes collègues jugent sévèrement la gente féminine, mais j'ai toujours trouvé flatteur qu'on m'ait donné le nom de celle qui personnifie la beauté.

Il m'a fallu un certain temps pour décortiquer sa phrase. J'avais appris le grec avant même mon arrivée au camp, tout d'abord parce que mon frère et ma sœur l'étaient, et qu'à l'époque de notre rencontre, ils ne parlaient qu'à peine quelques mots de français. C'était plus ou moins devenu inutile parce que Chris et moi étions maintenant tous les deux anglophones. Un ange a passé, puis il a ajouté:

-La mémoire te revient, on dirait.

Je me suis tue aussitôt, mal à l'aise. Il a paru comprendre. Il a alors ouvert la porte et s'est placé dans l'embrasure.

-Et toi, quel est ton nom? m'a-t-il interrogée.

J'ai froncé les sourcils.

-Ne nous sommes-nous pas déjà rencontrés?

-Si, a-t-il répliqué, amusé. Mais c'est ton frère qui t'a présentée. Je veux l'entendre de ta bouche.

Léna puis Chris m'avaient toujours bien mise en garde sur le danger que pouvait représenter le fait de donner son nom à un inconnu… et quelque chose dans l'expression d'Aphrodite me faisait penser que ses étranges paroles étaient peut-être un avertissement. Si mon hésitation lui a semblé étrange, il n'en a rien fait remarquer.

-Je m'appelle Emilia, ai-je donc fait après un court instant de silence.

J'avais failli répondre "Elena" en pensant à ma sœur… mais il y avait longtemps que je jouais avec la dernière syllabe de mon prénom et ce devrait être suffisant.

-Un joli prénom. Tu sais ce qu'il signifie? Rusée. C'est amusant, sachant de qui tu es la sœur, Emilia la rusée.

C'est vrai que c'était joli, mais je ne pouvais croire une seconde qu'il était venu ici pour discourir sur l'origine de mon prénom. Avant que je ne dise quoi que ce soit, il m'adressa un sourire entendu.

-Non, en effet.

Et il recula, m'ouvrant le chemin avec un geste de galanterie. J'en restai bouche-bée, à la fois partagée entre l'envie de le combattre en espérant pouvoir m'enfuir ou la crainte qui me disait que je n'y arriverais jamais.

-Tu as raison. Tu n'y arriverais pas. Dépêche-toi, on nous attend.

Comme je ne bougeais toujours pas, il avança et prit mon poignet pour m'inciter à me lever. Ses gestes étaient doux, mais sitôt sa main refermée sur la mienne je compris que je ne pourrais m'en dégager, peu importait la force que j'y mettrais. Même si je me serais effondrée par terre, incapable d'avancer, il m'aurait trainée sans démontrer la moindre difficulté.

-Je sais que tu as peur, me dit-il encore. Mais si ça peut te rassurer, je me suis porté volontaire pour venir parce que je suis un de ceux qui t'en veulent le moins.

-Pourquoi m'en voulez-vous?

-Je me suis mal exprimé. Personnellement, je ne t'en veux pas. Même si je ne comprends pas.

-Qu'ai-je fait?

Il m'a toisée d'un air curieux.

-As-tu donc réellement tout oublié?

-Oui, ai-je répondu bravement, intriguée et terrifiée à l'idée d'enfin en apprendre plus sur le crime que j'aurais commis.

Aphrodite m'a regardé, jonglant visiblement avec l'idée de me le révéler ou pas, pour que je puisse me préparer à ce qui m'attendait. Il a finalement dû juger que c'était préférable car il a ouvert la bouche.

-Emilia, tu as tenté de tuer Athéna.

En toute honnêteté, je ne me souviens pas, exactement, quelle a été ma réaction… mis à part que j'ai du m'évanouir. Quand je suis revenue à moi, le choc passé, Aphrodite me tenait dans ses bras et nous étions toujours seuls. Je me suis redressée difficilement, le repoussant sans réfléchir. Il m'a laissée faire, me dévisageant d'un air étrange.

-Comment te sens-tu?

-Est-ce que c'est une blague? demandai-je amèrement.

-Malheureusement, non.

-Non, pas ça! …Cette phrase, est-ce que c'est une blague? M'annoncer ça et me demander comment je vais?

Il me fixa quelques secondes très longues.

-D'où connais-tu cette déesse, Emilia?

-J'ai beaucoup entendu parler d'elle, là où j'ai grandi, répondis-je péniblement.

-Et où as-tu grandi?

-Je... Avec d'autres jeunes comme moi. Dans un endroit un peu comme celui-ci, où nous apprenons à gérer nos pouvoirs.

Du regard, il exigea plus d'informations. Je retins un gémissement avant de baisser la tête.

-Je suis une demi-déesse, avouai-je enfin, regardant mes chaussures. Mon père est un humain. Ma mère est la déesse Hécate.

Puis je relevai les yeux, priant pour qu'il ne voie pas que je mentais.

-C'est intéressant, nota-t-il avec un sourire en coin, non dépourvu de malice. Et tu en as connu beaucoup, des gens comme toi?

-Quelques-uns.

Presque deux cents- enfin, c'était avant que les dieux ne recensent tous leurs enfants. Aux dernières nouvelles, la population du camp avait facilement atteint le double de ce chiffre. Mais si Aphrodite faisait presque preuve de gentillesse, je voyais le piège venir à des kilomètres de là.

-Où est-ce?

-Je ne suis pas en droit de le dire.

Il garda quelques secondes de silence, ses lèvres recourbées en une moue déçue.

-Quel est ton lien de parenté avec Athéna?

-Je ne sais pas.

Je pris alors conscience que le bout de peau où je portais d'habitude mon bracelet me brûlait. Je frottai mon poignet, priant Hécate qu'il ne voit pas que je mentais. Et qu'elle me protège. J'en aurais besoin.

-Te sens-tu assez bien pour ne pas t'évanouir à nouveau? m'a questionnée Aphrodite, légèrement dépité.

Et c'est là que je l'ai vu. Sur ma main gauche, le symbole tracé par Eleni d'un violet brillant. J'ai machinalement frotté la marque d'un doigt.

-Curieux tatouage, a observé Aphrodite.

C'était stupéfiant mais il avait raison: l'encre semblait insérée sous la peau. Me sentant presque bien, j'ai relevé la tête pour lui sourire, ce qui a semblé l'étonner plus que tout le reste.

-Je suppose que je n'ai pas le choix, ai-je finalement répondu, toujours souriante, à sa question.

Dans la pièce où se déroulerait ce qui devait être mon procès nous attendaient trois personnes. J'ai tout d'abord remarqué Camus, évidemment, les bras croisés en me regardant, l'air mauvais, bleu de colère comme la veille. Puis mon attention s'est portée vers la jeune femme, assise au centre de la pièce, qui m'a laissée ébahie. Elle devait avoir mon âge, était tout aussi blonde que moi et possédait les yeux gris habituels des enfants d'Athéna. C'était ma sœur- notre sœur, à Camus et moi. Elle a croisé mon regard et m'a souri. Elle avait un sourire tendre, presque maternel, ce qui tranchait radicalement avec la froideur habituelle que je connaissais de mes frères et mes sœurs que j'avais rencontré au camp.

-Bonjour, a-t-elle débuté avec ce sourire.

Il m'a fallu de longues secondes pour que la peur s'évapore et que je puisse répondre. Le vieil homme se tenant à sa gauche nous a toutes les deux jeté un regard surpris, mais sans rien dire. Le silence s'est éternisé, tandis que je me demandais ce que j'avais raté.

-Est-ce bien elle? a demandé la jeune femme. Je ne me souviens pas de son visage.

-Si, a affirmé Camus.

Derrière moi, Aphrodite a confirmé. Était-ce du doute, dans la voix de mon frère? La jeune femme s'est levée, s'avançant vers moi. Elle avait le teint d'un joli doré, probablement dues à ses origines grecques, mais elle avait un accent dans sa voix que je ne reconnaissais pas, peut-être asiatique. Je la devinais puissante, mais face à elle je me sentais comme son égale, non sa prisonnière.

-Alors, pourquoi ne ressens-je aucune animosité chez elle?

Elle a fait un pas de plus.

-Te souviens-tu de quoi que ce soit?

-Je me souviens d'être arrivée avec Camus, ai-je révélé avec prudence. D'avoir rencontré Aphrodite, et un autre homme… Shura. Mais vous, rien. Désespérément rien.

Pour une raison qui m'a échappée, cela lui a plut. J'ai pu le voir dans ses yeux tandis qu'elle reculait.

-Ce n'était pas elle, a-t-elle affirmé au vieil homme.

Ce dernier hésitait visiblement.

-Déesse, a-t-il commencé avant de s'arrêter, cherchant ses mots.

J'ai failli m'étrangler. Déesse? C'était elle, Athéna? Ce n'était pas possible. La jeune femme s'est retournée vers lui.

-As-tu des preuves du contraire, Shion? a-t-elle demandé calmement. Nous supposons que c'était elle, mais face à elle, je ne peux même pas identifier ses traits comme étant ceux de mon agresseur.

Elle a à nouveau pivoté vers moi, souriant, et j'ai senti l'espoir me revenir.

-Vous... vous croyez vraiment que je puisses être innocente?

-Je le crois, a répondu la jeune femme avec conviction.

Je pourrais rentrer chez moi. Je pourrais revoir Lukas et Max, et même mes parents et mon jeune frère si je le voulais… Je serais tranquille, enfin, sans épée de Damoclès au dessus de la tête. Mais au moment où j'aillais l'exprimer, le regard de la jeune femme a croisé le mien.

-J'en suis désolée, Emilia, a-t-elle murmuré, semblant sincère. Mais nous ne pouvons te laisser partir maintenant. Pas tant que cette affaire ne sera pas tirée au clair- et pas sans garantie que tu ne parleras pas de cet endroit.

J'aurais pu en pleurer.

-Tu n'es pas prisonnière, s'est-elle empressée de préciser. Tu seras bien traitée, tu auras tout ce dont tu as besoin et tu seras considérée comme une des nôtres aussitôt que tu…

Elle n'a pas achevé sa phrase, et une seconde de silence a flotté dans l'air avant qu'Aphrodite ne s'interpose.

-Je le ferai, déesse. Je prendrais soin d'elle.

Il m'a lancé un sourire en coin, légèrement moqueur.

-Nous ne serons même pas obligés de rester ici aussi longtemps que tu resteras avec moi.

Malgré son attitude un brin arrogante, j'aillais le remercier quand Camus a enfin pris la parole.

-Je crois que ce serait une meilleure idée qu'elle vienne avec moi, a-t-il plutôt suggéré. Emilia n'est plus une enfant et elle a déjà des pouvoirs spécifiques, sans mentionner le fait qu'elle reste ma sœur et qu'elle connait déjà mon fils.

L'adolescente a hésité. J'aillais ouvrir la bouche pour lui dire que si je devais choisir, je choisirais Aphrodite- Isaac et moi trouverions bien une façon de nous rejoindre plus tard- mais à cet instant, j'ai vu passer une lueur calculatrice dans son regard. Quand elle a à nouveau posé les yeux sur moi, j'ai vu que son choix était déjà fait- et lequel elle avait fait.

Je crois n'avoir jamais autant détesté Camus qu'à cet instant.