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MEFIANCE
Remus John Lupin avait été son professeur de Défense contre les forces du mal en troisième année, avant que la nouvelle de sa condition de loup-garou ne se répande et le contraigne à démissionner. Elle ne l'avait pas revu depuis le soir de pleine lune où elle, Ron, Hermione et Potter avaient découvert la vérité sur Peter Pettigrew, et constata que l'année écoulée l'avait marqué physiquement lui aussi : ses robes étaient de plus en plus vieilles et rapiécées, et des cheveux blancs de plus en plus nombreux apparaissaient sur son crâne. Il eut cependant une mine réjouie lorsqu'il découvrit Megan dans la maison ce soir-là.
- C'est un plaisir de te revoir, Meganna ! s'exclama-t-il.
- Megan, le corrigea-t-elle avec un sourire.
Sirius l'avait conduite dans la cuisine, située au sous-sol de la maison, une salle de la taille d'une caverne, à peine moins sinistre que le hall, avec des murs en pierre brute, éclairée essentiellement par un grand feu de bois brûlant la cheminée aménagée au fond. Elle était attablée à la longue table de bois où elle coupait des légumes pour aider Sirius à préparer le repas – lors de ses péripéties à travers l'Europe, elle avait appris à cuisiner, même si elle avait apprécié laisser Cal s'en charger ces deux dernières semaines. Lupin se laissa tomber en face d'elle, visiblement épuisé.
- Vous avez retrouvé du travail ? s'enquit-elle.
- Oh, depuis que Severus (Sirius laissa échapper un reniflement dédaigneux) a rendu publique ma vraie nature, ce n'est pas vraiment facile de se faire embaucher, sourit le loup-garou. J'assiste Gladys Gourdenièze dans la rédaction d'un manuel de défense contre les forces du mal, qui va bientôt paraître, pour gagner un peu d'argent, mais je suis maintenant surtout occupé par les missions de l'Ordre.
- Quel genre de mission ?
Lupin et Sirius échangèrent un coup d'œil. Megan se retourna vers ce dernier, agacée.
- Ne commencez pas avec vos messes basses, protesta-t-elle. J'ai vu Voldemort revenir de mes propres yeux, je pense que je peux entendre parler de ce qui est fait pour y remédier.
- Je suis d'accord avec elle, répondit le fugitif. Megan est suffisamment impliquée pour être concernée.
Il lui jeta cependant un regard appuyé : il ne lui avait pas encore totalement pardonné ses choix passés.
- Dumbledore a bien insisté sur le fait que –
- Dumbledore ne prend pas toujours les meilleures décisions.
Là encore, Sirius faisait allusion aux péripéties de Megan, accomplies avec la bénédiction du directeur de Poudlard. Lupin fronça les sourcils, surpris par cette affirmation.
- Je vous accorde le fait que tu ne dois pas être tenue dans la plus totale ignorance, Megan. Mais il y a des informations qui doivent restées réservées aux membres de l'Ordre.
- Et je n'en suis pas membre ? protesta encore la jeune fille. Après tout ce qui s'est passé ces quatre dernières années, je pense avoir prouvé que je suis utile à la résistance.
- Bien entendu, mais l'Ordre du Phénix n'est constitué que de sorciers majeurs.
- Il y a aussi des Cracmols, répliqua Megan en croisant les bras, pensant aux Boyd.
- D'accord, soupira Lupin. L'Ordre du Phénix est réservé aux majeurs.
- Je n'aurai dix-sept ans que dans deux ans ! D'ici-là, on aura eu le temps de régler toute cette affaire, vous ne pouvez pas m'exclure comme ça !
Sirius et Lupin laissèrent échapper un rire sinistre.
- La première guerre des sorciers a duré dix ans, lui rappela Lupin. Même si nous sommes cette fois bien mieux préparés, je ne serais pas optimiste au point de dire que Voldemort aura été vaincu d'ici deux ans.
Megan fronça les sourcils, elle n'avait pas pensé aux choses sous cet angle. Alors les Boyd allaient devoir rester cachés plusieurs années ? Et Cal, qui ignorait tout de la menace que représentait Voldemort, serait-il en sécurité sur une aussi longue période ? Il ne lui restait que trois années de scolarité à Poudlard, devrait-elle encore se battre durant celles-ci, et encore après ?
Sirius dut s'apercevoir de son trouble, car il cessa de remuer le ragout dans la grande casserole posée sur le feu et vint s'asseoir à côté d'elle.
- Ecoute, Megan, ça va bien se passer. Les choses sont différentes de la dernière fois. Ce ne sera pas facile, ni rapide, mais nous sommes prêts. Nous avons un sérieux avantage sur Voldemort, grâce à toi et Harry : nous savons qu'il est revenu ! D'après Dumbledore, il avait escompté accomplir un retour discret, dans le seul secret de ses Mangemorts, il ne s'attendait pas à ce que Harry survive ou à ce que tu… à ce que tu parviennes à lutter contre l'Imperium et à te retourner contre lui. Grâce à vous, nous avons pu réunir l'Ordre du phénix dans l'heure qui a suivi son retour.
A cela non plus, Megan n'avait pas pensé.
- Il pensait que la mort de Potter passerait inaperçue ? Et moi, il savait que j'étais en contact avec Dumbledore, j'étais chargée de brouiller les pistes, qu'est-ce qu'il s'attendait à ce que je lui dise ?
- La mort de Harry aurait été traitée comme celle de Cedric Diggory l'a été : un nouvel incident tragique dans l'histoire du Tournoi des Trois Sorciers, répondit Lupin en haussant les épaules. Quant à toi, tu aurais continué à mentir à Dumbledore. Votre courage a réellement fait la différence.
- Mais s'il sait que l'information concernant son retour a été répandue à cause de nous, pourquoi il n'agit pas ? Ça fait déjà deux semaines, et il ne s'est rien passé, pas une mort violente, pas une disparition suspecte !
- Il a bien vu que l'information n'a pas dépassé le cadre de l'Ordre : Fudge refuse de croire à son retour, et fait tout pour décrédibiliser ceux qui l'annoncent – tu as bien vu comment Harry est traité dans la Gazette du Sorcier, et Dumbledore est devenu l'ennemi public numéro un au ministère. Pourquoi leur donner raison ? Il peut ainsi continuer à agir dans l'ombre, sans craindre la traque des Aurors. Mais cela nous laisse également le temps d'organiser notre résistance, et cette fois nous savons qui nous affrontons. Lors de la première guerre, nous avions été pris par surprise, et nous ne connaissions pas notre adversaire, aujourd'hui les choses sont différentes.
- Alors qu'est-ce que vous faîtes, exactement, pour vous organiser ?
- Notre première mission, c'est de protéger Harry, affirma Sirius. Il faut également prévenir la population qu'il est de retour, mais ce n'est pas facile. Je suis un fugitif activement recherché (Sirius et Lupin échangèrent un regard amusé), Remus est un paria, Dumbledore est présenté comme un illuminé qui brigue le poste de ministre, et ceux qui travaillent au ministère ne doivent surtout pas rendre publique leur connexion avec lui. On agit aussi discrètement et efficacement que possible. On surveille également les Mangemorts, en tout cas ceux que l'on connaît, notamment grâce aux informations que toi et Harry nous avez données.
- Sirius, le ragoût est en train de déborder, fit observer Lupin.
Le sorcier bondit du banc, pointa sa baguette sur la casserole et la fit léviter hors du feu jusque sur la table de bois.
- Je crois qu'on devrait réinstaurer la règle selon laquelle je suis le seul à avoir le droit de faire la cuisine, affirma Lupin en jetant un œil au ragoût trop cuit.
- Ça a l'air délicieux, Sirius ! dit Megan haut et fort en se levant pour remplir son assiette.
- Merci, Megan. Je te ferais remarquer, Remus Thaddeus Lupin, que demain arrive une certaine Molly Weasley sous ce toit et qu'elle sera certainement plus apte que toi à prendre en charge les missions culinaires au sein du quartier général.
- Jusqu'à très récemment, ladite Molly Weasley pensait de toi que tu étais un monstrueux assassin qui essayait de tuer Harry, si j'étais toi je me méfierais de ce qu'elle pourrait mettre dans ton assiette.
- Du ragoût, professeur Lupin ?
- Merci, Megan.
- Crois bien qu'après avoir passé plus d'une semaine à avaler ce que tu préparais, Remus, mon estomac est aujourd'hui préparé à affronter toutes formes de menaces.
- Du sel, peut-être ?
- Merci, Megan. Ne serait-ce pas plutôt le fait d'avoir mangé la quasi-totalité des rats en Ecosse qui aurait eu raison de ton système digestif ?
Les joutes amicales de Sirius et Lupin eurent tôt fait de dérider Megan, qui savoura son dîner avec appétit malgré la cuisson désastreuse. Lorsqu'ils commençaient à se charrier, les deux hommes n'étaient plus parias du monde magique mais deux adolescents rieurs qui lui rappelèrent Fred et George. A la fin du repas, un sourire jusqu'aux oreilles, la jeune fille avait oublié la menace de Voldemort et avait été autorisée à appeler Lupin par son prénom – comme il l'avait fait remarquer, il n'était plus son professeur depuis plus d'un an et n'était pas susceptible de l'être à nouveau.
- « Gryffondor n°6 » ? répéta-t-elle en riant.
- Oui, ou bien « Méfait », s'esclaffa Sirius.
- Ou encore « Prongs 2.0 », ajouta Remus, les yeux brillants. Je crois qu'on n'a jamais appelé Harry par son prénom, à cette époque. Je crois même avoir entendu James l'appeler « Harold », une fois ! Lily était hystérique lorsqu'elle nous entendait, mais je suis sûre qu'au fond elle trouvait elle aussi ça drôle.
Il était surprenant de voir que les deux hommes étaient capables d'évoquer leurs souvenirs joyeux de James Potter sans sombrer dans la nostalgie et la peine de son assassinat. Megan serait-elle un jour capable de rire ainsi du temps de son amitié avec Cedric ? En attendant, elle savourait les plaisanteries de ceux qui avaient un jour été les Maraudeurs. Réjouie par la soirée passée en compagnie des deux hommes, elle entreprit de débarrasser la table sans cesser de sourire. Mais lorsqu'elle tendit le bras pour attraper l'assiette vide de Remus, la manche de son t-shirt dévoila l'extrémité de la Marque des Ténèbres gravée dans sa chair. Le loup-garou lui saisit immédiatement le bras et remonta sa manche pour dévoiler le symbole entier.
- Eh !
Elle retira aussitôt son bras de la main de Remus et tira sur sa manche pour dissimuler la marque, les sourcils froncés. Une lueur de méfiance s'était soudainement allumée dans les yeux de son ancien professeur.
- Qu'est-ce que c'est ?
- A ton avis, aboya-t-elle.
Elle déposa les assiettes dans le grand évier avec une énergie inutile, fissurant l'une d'entre elle au rude contact de la pierre. Remus la suivait des yeux, les sourcils froncés, toute trace de rire soudainement disparue de son visage.
- Qu'est-ce que tu croyais ? ajouta Megan avec colère en revenant vers la table. Pourquoi est-ce que Voldemort aurait fait une exception ? J'étais l'une de ses Mangemorts ! C'est ce qu'il avait fait de moi.
- Dumbledore ne m'avait pas dit que tu avais reçu la marque.
- Et alors ? Qu'est-ce que ça change ?
- Remus…, commença Sirius, les sourcils également froncés, son regard passant de son ami à la jeune fille.
- Voldemort ne marque pas tous ses fidèles, il n'y a que le cercle restreint des Mangemorts qui la reçoit, lui rappela le sorcier.
- Qu'est-ce que ça veut dire ? s'exclama furieusement Megan, blessée du soudain changement d'attitude de Remus.
- Moony, je te rappelle qu'elle a été soumise à l'Imperium, asséna Sirius d'une voix posée mais ferme. Megan a subi des épreuves très difficiles l'année dernière, que cette marque ne fait que lui rappeler. Elle n'a pas choisi de la porter.
La jeune fille ressentit un élan de gratitude envers Sirius. Il savait que ce qu'il affirmait été faux mais se dressait entre elle et son meilleur ami pour préserver son secret.
- Oui. Oui, bien sûr, dit précipitamment Remus. Pardonne-moi, Megan, c'est simplement que ce symbole… Tu sais ce qu'il représente pour nous. Je suis désolé.
Megan hocha lentement la tête en signe d'accueil de ses excuses. Elle avait cependant remarqué que la lueur de méfiance ne s'était pas éteinte au fond des yeux du loup-garou.
Pour la première fois depuis deux semaines, Megan fut en proie à des cauchemars tout au long de la nuit. Elle revoyait sans cesse Cedric être percuté de plein fouet par le sortilège de Mort et s'effondrer, les yeux vitreux, puis revivait inlassablement les tortures infligées par Voldemort, et entendait Sirius et Lupin, qui avaient étrangement l'apparence de Cal et Kevan, lui hurler qu'elle était une traître qui avait condamné à mort tous les ennemis de Voldemort. Elle se réveilla à plusieurs reprises, trempée de sueur, les entrailles nouées, et mit de longues secondes à se remémorer l'endroit où elle se trouvait. A Stourbridge, elle dormait avec Cal, et sa présence rassurante, dans son monde coupé des menaces du Seigneur des ténèbres, avaient étouffé les terreurs de Megan, mais à présent qu'elle l'avait quitté, celles-ci l'assaillirent sans répit.
Lorsqu'elle se réveilla pour la énième fois, en début de matinée, Remus avait déjà quitté la maison pour reprendre le cours de sa mission, ce qui fut un soulagement pour Megan, peu désireuse d'être à nouveau confronté à ses regards soupçonneux. Sirius, lui, semblait avoir oublié l'incident et entreprenait consciencieusement de vider les placards de la cuisine de tous les produits périmés qu'il y trouvait.
- Comment est-ce que tu te ravitailles, en nourriture ? l'interrogea Megan en beurrant un toast.
Malgré la chaleur qui régnait dans la maison, elle avait revêtu un pull dissimulant la marque sur son bras gauche : elle ne pouvait pratiquer de sortilège de Désillusion en dehors de Poudlard et ne souhaiter pas demander l'aide des Maraudeurs.
- C'est Remus qui s'est chargé des courses, jusqu'ici. Ce gendre idéal adore faire les marchés le week-end. Maintenant que la maison va être un peu plus remplie, j'imagine que les tâches seront réparties. Les Weasley seront là en fin de matinée, et je crois que Hermione vient avec eux. Il y a une réunion qui est prévue en début d'après-midi, donc il y aura du monde à la maison, ce sera moins lugubre.
- Une réunion ?
- Oui, on se réunit assez souvent pour faire le point sur ce qui a été fait, ce qui est en cours, ce qui doit être fait…
- Sois un peu moins précis, s'il te plaît, je n'ai pas assez de mal à te suivre.
Sirius leva les yeux au ciel.
- Tu as entendu Remus, l'Ordre est réservé aux majeurs, et avec lui le contenu des réunions. Tu en sais déjà beaucoup.
- Je ne sais rien de concret !
- Et j'imagine parfaitement combien ce doit être frustrant, mais je me ferais tuer si je t'en disais plus. Mais ne t'en fais pas, si j'estime qu'il est nécessaire que tu aies certaines informations en ta possession, je t'en ferai part.
Et Megan n'eut d'autre choix que de se contenter de cette promesse.
Elle avait hâte que les Weasley arrivent, hâte de retrouver, Ron, Hermione et les jumeaux. Elle n'avait pas échangé de lettre avec eux depuis le début de l'été, souhaitant s'accorder une véritable rupture avec le monde magique, mais à présent elle s'apercevait combien ils lui manquaient déjà.
- Seigneur, qu'est-ce que c'est que ça ?
Son petit-déjeuner était à peine terminé lorsqu'une petite créature vêtue d'un chiffon crasseux noué autour de la taille entra dans la cuisine en traînant des pieds, le dos voûté. L'elfe de maison était le plus vieux que Megan ait eu l'occasion de voir, ce qui rendait un spectacle désolant : sa peau semblait beaucoup trop grande pour lui, et bien qu'il fût chauve, comme tous les elfes de maison, de gros touffes de poils blancs sortaient de ses oreilles semblables à ce d'une chauve-souris.
Sirius se détourna des placards pour jeter un coup d'œil derrière lui.
- Kreacher, dis bonjour à Megan, ordonna-t-il sèchement, elle va rester ici tout l'été. C'est une Buckley, crut-il bon de préciser.
L'elfe leva vers la jeune fille des yeux d'un gris larmoyant injectés de sang, la dévisageant au-dessus de son gros nez charnu en forme de groin, puis s'inclina profondément.
- Une sorcière pure qui vient se mêler à la vermine, ça encore, marmonna-t-il d'une voix rauque et grave qui rappelait le coassement d'un crapaud.
- Pardon ? dit Megan en dardant sur l'elfe un regard sévère.
- Ne fais pas attention, il passe son temps à insulter tout le monde, il a appris ça auprès de ma mère, affirma Sirius sans se retourner.
- Ma pauvre maîtresse voit encore sa demeure souillée, quelle honte, quelle honte…, marmonna encore l'elfe.
- Je t'entends quand tu parles, lança Megan. Surveille ton langage.
L'elfe s'inclina à nouveau devant elle.
- Kreacher n'a rien dit, affirma-t-il.
- Kreacher ferait bien de ne rien dire du tout s'il ne veut pas le regretter.
Sirius tourna vers Megan un regard surpris par son ton sec et menaçant, tandis que l'elfe quittait la cuisine d'un pas lent.
- Tu ne devrais vraiment pas faire attention à lui, tu sais. Il est resté trop longtemps à obéir aux ordres déments du portrait de ma mère et à parler tout seul, je ne suis même pas sûr qu'il s'aperçoive qu'on peut l'entendre quand il grommelle.
- Je n'en suis pas si sûre.
Ayant grandi avec Dobby dans le manoir Malfoy et souvent fréquenté les cuisines de Poudlard, la jeune fille commençait à entrevoir la nature des elfes de maison, et se méfiait de ces créatures serviles qui rêvaient bien souvent de se retourner contre leurs maîtres. Elle ne put cependant s'empêcher de penser que Hermione serait ravie de parler de la S.A.L.E à quiconque voudrait l'entendre, et de sermonner tous ceux qui se risqueraient à malmener l'elfe en sa présence. Dans quelques heures, elle serait là.
- Comment est-ce qu'ils doivent arriver ? Par la poudre de Cheminette ?
Si le feu brûlait constamment dans la cheminée de la cuisine, celle du salon ferait l'affaire pour tout déplacement.
- Non, le réseau des cheminées est étroitement surveillé par le ministère en ce moment, personne ne prend le risque de l'utiliser ici. Tout le monde vient en transplanant, mais comme les Weasley ont des enfants mineurs, je pense qu'ils viendront par la route.
- Il y a plus de trois heures de route, lui fit remarquer Megan.
- C'est vrai… Oh, on verra bien.
Megan consacra sa matinée aux devoirs de vacances qui leur avaient été donnés : elle n'avait pas eu le cœur à s'en occuper lorsqu'elle était à Stourbridge, et elle était persuadée que l'agitation qui régnerait bientôt au 12, square Grimmaurd ne se prêterait pas au travail scolaire. Vers onze heures, la cloche de la maison retentit, immédiatement suivie des beuglements injurieux du portrait de Mrs Black, repris en chœur par les autres portraits du hall.
- J'ai pourtant expliqué qu'il ne fallait pas tirer la cloche ! s'agaça Sirius en sortant du salon au moment où Megan descendait l'escalier pour aller ouvrir la porte. Fais-les entrer, on fermera les rideaux quand ils auront fini de faire du bruit, ajouta-t-il en haussant le ton pour se faire entendre malgré les cris.
Sur le pas de la porte se tenaient Arthur, Fred, George et Bill Weasley, qui semblèrent plus que surpris d'être accueillis par des insultes.
- Ne faîtes pas attention, c'est la mère de Sirius. Bienvenue, entrez !
Les quatre hommes étaient chargés de nombreux bagages. Sirius avait eu raison de ne pas chercher à refermer les rideaux immédiatement : les voix fortes des Weasley additionnées au vacarme des bagages que l'on traînait dans les escaliers, renversant au passage le grand porte-parapluie en forme de jambe de troll, auraient eu tôt fait de réveiller à nouveau la mégère. Après avoir enjoint aux nouveaux venus de ne pas faire de bruit dans le hall et ne plus jamais utiliser la cloche, Megan s'empressa d'aider Sirius à refermer les rideaux miteux.
- Qu'est-ce que c'est que cet endroit ? s'enquit Arthur, qui observait avec révulsion les têtes d'elfes de maison alignées dans l'escalier.
- La maison de mes parents, répondit Sirius en repoussant de son visage une mèche de cheveux. Sirius Black, ravi de vous rencontrer.
Le père de famille serra la main tendue de l'homme d'un air circonspect. Quelques semaines plus tôt, il était encore convaincu que ce dernier était un dangereux criminel.
- Arthur Weasley, se présenta-t-il cependant poliment, et voici mes fils, Bill, Fred et George.
Bill avait eu une réaction particulièrement méfiante en découvrant que Megan était la fille de deux célèbres Mangemorts, ce qui avait alors créé entre eux des tensions, mais il sembla cette fois tout à fait enclin à accepter l'innocence de Sirius, ce que la jeune fille remarqua avec une pointe d'agacement.
- Quand je pense que, depuis tout ce temps, tu savais qu'il était innocent et tu ne nous as rien dit, lança Fred à la jeune fille.
- On a tous nos petits secrets, répondit-elle en haussant les épaules. Vous êtes tous seuls ? Où sont les autres ?
- Molly, Ron, Ginny et Hermione sont en chemin, ils ont pris le Magicobus, expliqua Arthur. Nous avons transplané pour amener le gros des bagages.
Megan avait complètement oublié que les jumeaux, désormais majeurs, avaient passé leur permis en fin d'année dernière. Ce fut cette fois de la jalousie qui s'immisça en elle: eux avaient le droit de faire de la magie en dehors de l'école.
- Le Magicobus ? répéta Sirius. Ils ne devraient pas l'amener jusqu'ici, ça pourrait attirer l'attention.
- Ne t'en fais pas, ils ont demandé à se rendre dans le centre de Londres, ils feront le reste du chemin à pieds, répondit Bill avec un sourire. D'un œil extérieur, ils ne semblent être qu'une famille qui profite de l'été pour savourer les plaisirs de la capitale.
- Bien, très bien. Alors bienvenue, faîtes comme chez vous. Megan, tu peux montrer les chambres aux garçons, nous allons installer toutes vos affaires…
Après avoir rapidement réparti les chambres entre les nouveaux arrivants, Sirius leur fit faire un rapide tour du propriétaire, puis demanda à s'entretenir avec Arthur et Bill dans la cuisine. Megan aurait aimé discuter avec l'aîné de la famille, mais celui-ci lui avait à peine accordé un sourire. Fred et George, qui semblaient plus que ravis de séjourner dans l'antique maison remplie de mystères, la suivirent dans sa chambre.
- Je suis étonnée de voir Bill, dit la jeune fille en s'asseyant sur son lit. Il n'est pas retourné en Egypte après le Tournoi ?
- Non, dès qu'on a su ce qu'il s'était passé le soir de la troisième tâche, il a fait une demande pour obtenir un poste en bureau en Angleterre, il veut être sur place pour aider, expliqua George.
- Et devine qui a aussi demandé – et obtenu – un poste à Gringotts cet été ? ajouta Fred avec un sourire malicieux.
- Je ne sais pas, Lee ?
- Non, mille gorgones, Megan, Fleur Delacour !
La jeune fille haussa les sourcils. Fleur était la championne de Beauxbâtons au cours du Tournoi, avec qui elle s'était bien entendue au cours de quelques conversations. Elle se souvenait l'avoir entendu dire à Potter, à la fin de l'année précédente, qu'elle espérait trouver un travail au Royaume-Uni pour améliorer son anglais.
- Quel rapport avec Bill ? s'étonna-t-elle.
- Il se trouve qu'elle l'a aperçu quand maman et lui sont allés voir Harry avant la troisième tâche – les champions avaient le droit à une visite familiale – et qu'elle a été séduite par sa boucle d'oreille en crochet de serpent, ricana George.
- Tu es en train de me dire que Bill… et Fleur… ?
- Tout à fait, annonça Fred. Je ne l'ai jamais vu aussi pressé d'aller au travail, même s'il prétend que les tombes égyptiennes lui manquent.
L'information était surprenante, mais rassurante. Malgré la tournure qu'avaient pris les événements deux semaines plus tôt, la vie poursuivait son cours, imperturbable.
- Ça alors, murmura-t-elle avec un sourire. Et Charlie ?
- Lui est rentré en Roumanie, indiqua George. D'après ce qu'on a compris, il s'occupe de recruter des sorciers là-bas pour l'Ordre.
- Alors vous avez entendu parler de l'Ordre.
Les jumeaux échangèrent un regard complice.
- On a espionné les discussions des parents et Bill, se réjouit Fred. Regarde un peu ça.
Il tira de la poche de sa veste un objet en forme d'oreille humaine, à laquelle était fixée une mince ficelle couleur chair.
- Une nouvelle invention ? demanda-t-elle en observant l'objet.
- Des Oreilles à rallonge, acquiesça Fred. Avec ça, tu peux entendre des conversations à plusieurs mètres, il suffit de placer l'oreille dans la pièce qui t'intéresse. Je pense que ça va démontrer toute son utilité, ici.
- C'est génial ! Vous avez travaillé sur d'autres projets ?
Entre ses missions pour Voldemort et son prétendu kidnapping sous Imperium, elle avait cessé de suivre les travaux des jumeaux, et escomptait bien se rattraper cet été.
- Oui, des boîtes à Flemme, notre nouveau produit phare. L'idée, c'est de fournir des excuses aux élèves qui ne voudraient pas aller en cours : nez qui saigne, vomissements, étourdissements, fièvre… dans une boîte remplie de confiseries ! La première moitié du bonbon te rend malade, et la deuxième te guérit : tu prends le chemin de l'infirmerie, tu croques la deuxième moitié, et tu vas prendre le soleil dans le parc ou te glisser dans le dortoir d'un joli garçon de Serdaigle.
Megan adressa à George un regard aussi froid que le lui permettait sa joie de retrouver les jumeaux. Elle ne voulait ni parler de Kevan, ni même penser à lui.
- C'est une très bonne idée, affirma-t-elle. Ça va faire un carton plein à Poudlard.
- Il faut seulement qu'on termine de les produire. Le Berlingot de Fièvre est au point, mais il faut encore tester les Nougats Neansang et les petits-fours Tourndelœil. On fera ça cette semaine, on pense qu'on aura besoin de toi pour équilibrer les recettes.
- Et on a commencé à vendre nos premiers produits par correspondance, ajouta George. On fait de la pub dans la Gazette du Sorcier, en attendant d'avoir un local.
- Parce que devine un peu ce que Potter nous a donné à la fin de l'année, dit Fred, les yeux brillants.
- Une migraine ? maugréa Megan, qui ne se souvenait pas avoir reçu quoi que ce soit d'autre de la part du garçon.
- Les mille Gallions du Tournoi des trois sorciers, répondirent les jumeaux en chœur.
Pour la centième fois depuis son arrivée, Megan haussa les sourcils. Elle avait complètement oublié le prix promis au gagnant du Tournoi, notamment du fait de l'absence de cérémonie officielle, compte tenu des circonstances de la troisième tâche.
- Potter est riche depuis la mort de ses parents, il n'en avait sûrement pas besoin, fit-elle observer avec mauvaise foi.
- Megan, tu imagines ? Il nous a fait cadeau de mille Gallions, répéta Fred en articulant chaque syllabe. Il nous les a donnés pour qu'on puisse développer notre projet de magasin de farces et attrapes ! Avec ça, on aura de quoi lancer une production suffisante et investir dans un local ! Bagman nous avait volé toutes nos économies, c'était inespéré !
- Sa seule condition, c'était qu'on offre à Ron une nouvelle tenue de soirée.
La jeune fille ne put retenir un éclat de rire. A l'occasion du bal de Noël, son ami avait été contraint de s'affubler d'une affreuse robe violette probablement héritée d'une grand-tante décédée, qui lui avait valu de nombreuses moqueries, notamment celles de Draco – à lui non plus, elle ne voulait pas penser.
- C'est un marché qui se tient, railla-t-elle.
- Surtout n'en parle à personne, précisa Fred. Il ne veut surtout pas que maman l'apprenne, tu sais ce qu'elle pense de notre projet.
- Elle veut toujours que vous fassiez carrière au ministère ?
L'expression des jumeaux s'assombrit aussitôt. Megan fronça les sourcils. Si les deux garçons avaient toujours fait front contre le souhait de leur mère de les voir marcher dans les pas de leur père, elle ne les avait jamais vu réagir ainsi à l'évocation du ministère. De toute évidence, il y avait une information manquante.
- Ecoute, il s'est passé quelque chose hier avec Percy, lâcha enfin George. Il ne faut surtout parler de lui devant nos parents, d'accord ?
- Qu'est-ce qu'il s'est passé ?
- On a appris qu'il avait eu une promotion. Ce sombre imbécile est devenu l'assistant du ministre.
- Du ministre ? Après le fiasco Crouch ?
L'an passé, Percy était l'assistant de Barty Crouch, directeur du Département de la coopération magique internationale. Ce dernier avait cependant été réellement soumis au sortilège de l'Imperium par Pettigrew, avant d'être tué par son propre fils et enterré dans le potager de Hagrid, ce dont Percy n'avait pas pris conscience, trop heureux de se voir confier les rênes du département durant la « maladie » de son supérieur.
- Ce n'est pas pour le récompenser qu'il a été promu, précisa sombrement George. Tu as dû entendre dire que Dumbledore est devenu un paria au ministère, Fudge vire tous ceux qui sont en lien avec lui. Papa en fait partie bien sûr, mais Fudge n'a aucune preuve de leur relation, il ne peut que le soupçonner, outre le fait qu'il le trouve stupide d'aimer autant les Moldus.
- Tu veux dire que Fudge essaye de faire de Percy un espion au sein de sa propre famille ? s'alarma Megan, toujours sensible à ce qui touchait aux relations familiales.
- Il n'essaye pas, il y est arrivé, répondit Fred, acerbe. Papa a expliqué tout ça à Percy hier, et il y a eu une très grosse dispute. Percy lui a répondu qu'il avait toujours été aveuglé, par sa passion pour les Moldus, par Dumbledore… qu'il avait toujours manqué d'ambition et que c'était de sa faute si on était pauvres. D'après lui, les parents sont stupides de croire au retour de Voldemort simplement sur la parole de Harry, et Dumbledore va les entraîner dans sa chute. Je n'avais jamais vu papa aussi furieux, je ne le croyais pas capable de crier plus fort que maman.
- Percy a fait ses valises et il est parti, conclut George. Je crois qu'il a un appartement à Londres, fourni par le ministère, ce traître.
Megan était abasourdie. Elle n'avait jamais été en très bons termes avec Percy : trop sérieux, respectant trop scrupuleusement les règles, ils n'avaient rien en commun. Mais les Weasley étaient une famille très unie, et elle n'aurait jamais envisagé que l'un d'eux, même Percy, puisse rompre ainsi les liens avec les autres, surtout pour des raisons professionnelles. De toute évidence, le troisième fils des Weasley était aveuglé par son ambition, tout comme l'était son nouveau supérieur, et faisaient le lit du règle de Voldemort : en semant la discorde, il facilitait son accession au pouvoir.
