Dans ses rêves il voyait toujours les mêmes détails:
le sol d'or jonché de cadavres et dont le sang coagulé se répendait jusqu'au pieds des survivants qui ne pouvaient supporter le regard vide de ceux qui périrent pour une cause qui ne les concernaient nullement.
Certains avait le visage tourné vers le ciel espérant, sans doute, voir apparaître les dieux qui les guideraient vers l'existence éternelle.
D'autre, face contre terre, implorait l'humus de les sauver de cette douleur insupportable qu'était la conscience que la mort les attendait au détour.
Pour les plus malchanceux on ne retrouvait jamais leur tête, sans doute emportée par l'ennemi comme trophée de leur supériorité incommensurable.
Ils se sont couverts d'une gloire immarcescible et les noms d'un grand nombre d'entre eux seront écrits en lettres d'or dans l'histoire de la plus sacré des guerres.
Parfois ses rêves l'amenaient en intérieur, dans d'interminables galeries de souterrains pour y débusquer des belligérants en plein repos.
Ceux-ci étaient si exigus.
Mais il fallait bien avancer dans ces couloirs caliginieux malgré la peur qui lui tenaillait les entrailles qu'un ennemi le prenne à revers et lui ôte, en quelques secondes, son existence entière.
Mais cette fois-ci il n'y eût rien de tout cela.
Autour de lui il ne pouvait voir qu'un champ de bleuets qui s'étendait à perte de vue.
Le ciel n'avais jamais été aussi bleu que dans ce rêve, pas un nuage à l'horizon, mais surtout personne en vue.
Il vit ce qu'il prit pour un arbre et se donna le défi de l'atteindre le plus rapidement possible, tout en sentant le frottement des tiges de bleuets sur ses chevilles et la douce et fraîche brise caresser son visage.
Lorsqu'il eût atteint l'arbre il eut l'impression d'avoir couru sur une distance impressionnante mais ne put l'évaluer n'ayant pas de point de repère de l'endroit où il était lorsqu'il se mît à courir.
Il compris rapidement pourquoi il était essoufflé: en effet l'arbre se trouvait sur une colline qui surplombait le champ de bleuets.
Épuisé il se recroquevilla et se laissa tomber le long de la colline jusqu'à atterrir tout en bas entouré de bleuets.
Alors qu'il s'apprêtait à se relever il cru apercevoir une ombre mais impossible: il était seul lorsqu'il avait dévaler la colline et il n'y avait toujours pas le moindre signe de nuage dans le ciel.
D'un mouvement brusque provenant d'un vieux réflexe de l'armée il retomba à terre tout en restant en position prêt à bondir sur quiconque s'approcherai.
Mais très vite tout cela lui paru grotesque, ce n'était pas son genre d'avoir peur d'une ombre inexistante, il n'était pas un froussard.
Ainsi il repoussa ce sentiment très loin au fin fond de son esprit et entreprit de continuer à marcher jusqu'à atteindre la fin du champ et découvrir jusqu'où il pourrait aller.
Mais lorsque, une bonne fois pour toute, il se releva rien ne put le préparer à ce qu'il allait voir :
Il y avait un homme.
Dans le champ.
Avec lui.
Depuis combien de temps était-il là ?
Est-ce qu'il l'espionnait ?
Il s'attarda sur le physique de cet homme.
Il était plutôt grand, bon d'accord vraiment beaucoup plus grand que lui.
Ses cheveux étaient plus noirs que les ailes d'un corbeau et sa peau plus blanche que la neige en plein mois de décembre.
Mais ce qui était le plus beau c'était ses yeux : aucune pierre ne semblait leur correspondre, c'était un doux mélange de la couleur d'un lagon et de celle d'un lingot d'or, et pourtant il n'avait jamais vu de lingot d'or de ces propres yeux.
Cet homme lui semblait familier mais il ne parvenait pas à mettre le doigt dessus.
Où l'avait-il déjà vu ?
L'homme semblait détendu, aucune expression faciale n'était particulièrement présente sur son visage.
Il se surprit presque à sourir devant ce visage, étrangement il n'arrivait pas à se retenir.
Plus surprenant encore il sentit ses jambes commencer à marcher en direction de l'inconnu.
Il voulait se retenir, dire à ses jambes de s'arrêter, mais l'attraction que semblait posséder cet homme était plus forte que sa propre volonté.
Perdu dans ses pensées il ne remarqua même pas que le sol semblait s'être dérobé sous ses pieds.
Le champ de bleuets avait disparu, et la fusion du ciel et des bleuets fit naître une étendue d'eau dans laquelle il se sentit noyer.
L'homme était tomber avec lui mais ne semblait pas paniquer ou particulièrement surpris, il semblait même que celui-ci esquissait un sourire.
Quel genre d'idiot souriait en se noyant ?
Il tenta de nager vers lui aussi vite qu'il le pût mais l'homme s'enfonçait inlassablement dans les abysses et, incessamment sous peu, risquait de se noyer.
Il semblait comme aspirer par de longues tiges de bleuets qui s'enlacait autour de ses bras et de sa taille et qui le poussait vers le fond.
Il n'arrivait pas à l'atteindre, c'est comme si une force invisible le poussait vers le haut.
Il remontait à la surface !
Mais l'étranger lui ne semblait que couler.
Il se débattait comme un fou pour contrer cette force et continua d'avancer vers l'étranger dans des gestes brusques et peu élégants.
Il hurla de toute ses forces avant de se rendre compte que son souffle se bloquait dans sa gorge.
Il n'arrivait plus à respirer.
Ses yeux commençaient à se fermer, ses mouvements devenaient plus doux jusqu'à ce que son corps arrête de se débattre.
Avant de mourir il regarda une dernière fois vers le fond mais il n'y vit rien, l'étranger avait disparu, seule une bleuet remplaçait le souvenir de son corps.
Dans un dernier acte il l'attrapa, se recroquevilla sur lui-même, la fleur près de sa poitrine protégée par son corps.
Et ainsi tout devint noir.
Lorsqu'il se réveilla en panique il vit au dessus de lui Molly, l'une des servantes de sa fille.
C'était vraiment sa chance, il avait dû faire un bruit monstre pour la réveiller comme ça.
Alors qu'il se releva pour placer son dos parallèle au mur Molly n'eut pas la présence d'esprit de déplacer sa tête et ils se cognerent violament l'un contre l'autre.
Dans un mouvement brusque Molly s'écarta du lit et plaça ses deux mains sur son front.
John paniqua, l'avait il blessé ? Et si elle saignait ? Oh sa chère petite Lilibet allait le tuer.
Il sorta du lit en catastrophe, se précipitant sur la jeune servante.
"Je... Je suis vraiment désolée Molly ... Vous allez bien ? Laissez-moi voir ! Est-ce que ça saigne ?"
Molly répondit avec beaucoup d'agitation tout en oubliant que c'était le milieu de la nuit " Tout... Tout ça bien monsieur... Ne..Ne vous en faites pas... C'est de ma faute.. Je n'ai aucune jugeote.. Je suis vraiment nulle.. Mademoiselle va m'en vouloir."
"Elle risque de vous en vouloir si vous continuez de hurler en beau milieu de la nuit, vous savez qu'elle n'aime pas être dérangée dans son sommeil" répondit John clairement amusé de la situation.
Molly sembla se détendre puisqu'elle esquissa même un petit sourir, John remarqua que ses yeux ne regardait dans aucune direction particulière et qu'elle semblait scruter avec avidité le pan du mur tout en se retenant de regarder ailleurs.
John comprit rapidement pourquoi.
Il était nu.
Il avait complètement oublié qu'il avait l'habitude de dormir déshabillé.
Molly ne semblait pas choquer, au contraire, elle se retenait sûrement plus de regarder et de rire au éclat que de fuir la pièce par pudeur.
John, un peu honteux, attrapa rapidement la couverture du lit pour protéger ses restes de dignité et tenta, malhabillement, de changer de sujet.
"Molly, quelle heure est-il ?
Celle-ci se déplaça sans un bruit vers la fenêtre et écarta gentiment l'un des rideaux.
"À vu d'œil je dirais qu'il doit être environ cinq heure monsieur."
"Très bien, merci Molly .. Hum.."
La jeune femme n'avait pas l'air de comprendre qu'elle gênait John, elle semblait perdue dans ses pensées et continuait de regarder par la fenêtre observant, sans doute, le levé du soleil qui se reflétait sur les vitres de la serre que Lilibet avait fait construire. C'était l'endroit parfait pour prendre un petit thé durant le printemps ou simplement se balader en respirant l'odeur exquise des fleurs.
Molly semblait, comme tout le monde, aimer cet endroit mais c'était normal, Lilibet l'avait construit pour qu'il soit absolument parfait.
Le nombre de personne à la capitale qui tuerait pour avoir la même roseraie que sa fille faisait toujours autant halluciner John.
D'ailleurs celui-ci tenta encore une fois de faire partir Molly.
"Ne devriez-vous pas aller vérifier que Rosie va bien ? Peut être qu'elle a besoin de vous ?"
Molly daigna enfin se retourner vers John, paniqué, comme si elle venait soudain de réaliser que ça faisait cinq bonnes minutes qu'elle regardait par la fenêtre.
"Je croyais qu'elle n'aimait pas être dérangée dans son sommeil ?"
Oh évidemment c'était incohérent.
John chercha à toute vitesse dans son esprit une nouvelle excuse pour la faire partir mais sans paraître malpoli, il ne voulait pas qu'elle pense qu'il ne l'appréciait pas, c'était dailleurs tout le contraire: elle était l'une des seules servantes de la maisonnée un tant soi peu agréable et elle était la seule à ne pas le traiter comme un invalide.
"Peut être pourriez-vous aller aider aux cuisines pour le petit déjeuner de Rosie ? Cela lui ferai plaisir."
À cela elle plaça son index sur son menton et sembla se plonger dans une réflexion intense.
"Je pourrais aller lui cueillir des fleurs dans la serre, je sais qu'elle aime le thé à la rose ! Et je pourrais mettre quelques jacinthes sur la table du petit déjeuner !"
"Excellente idée, faites donc ça !"
"Merci pour l'aide monsieur."
Alors qu'elle s'apprêtait à partir une bonne fois pour toute elle se retourna et demanda:
"Voulez-vous que j'envoie quelqu'un pour vous aider ?" sous entendu pour vous habiller.
John secoua la tête "Non non pas la peine."
Molly ferma donc la porte et laissa John seul avec se pensées.
La discussion avec la jeune servante lui avait complètement fait oublier son rêve mais désormais il lui revenait clairement en mémoire.
Qui était cet homme qu'il avait vu au beau milieu d'un rêve ?
Que voulait dire ce rêve ?
Était-ce prémonitoire ?
