First letter
L'ennui. C'était ce qui avait poussé Lily à se rendre sur le Chemin de Traverse en plein mois d'août alors qu'elle n'avait strictement rien à acheter et personne à voir. La rue était plutôt animée malgré l'averse fine qui s'était invitée pour rappeler aux Londoniens que le ciel n'était pas bleu mais bien gris ici. Elle s'écarta du centre de la rue tout en s'assurant de ne pas gêner les sorciers qui s'attardaient devant les vitrines colorées des boutiques et sortit la stupide lettre. Cette dernière était dans un état peu reluisant après qu'elle l'eut froissée une semaine plus tôt.
La fausse Lily Evans du futur lui avait organisé un véritable jeu de piste. La première consigne était qu'elle prenne un petit déjeuner au Chaudron Baveur. Elle avait été surprise par le fait qu'une réservation ait été faite à son nom. Elle avait bien tenté de demander l'identité de la personne qui les avait contacté à l'employée mais personne ne semblait en mesure de lui fournir une réponse. Sa note avait d'ailleurs été réglé en avance et elle retint un rire nerveux en se rendant compte que cela signifiait que l'expéditeur de la lettre savait qu'elle prendrait un chocolat viennois et un muffin chocolat blanc.
Elle avait parcouru la salle du regard à la recherche d'un potentiel coupable mais aucun des habitués ne semblait suspect. Pas même Potter et ses acolytes qui semblaient bien trop occupés à entourlouper le pauvre barman pour que ce dernier leur serve de l'alcool.
– Allez Tom ! C'est mon anniversaire, mentit Sirius sans succès. Juste un hydromel ou un rhum et on s'en va. Promis.
– Il est à peine neuf heures du matin, intervint Lily en s'approchant de leur table. Tu es né le 3 novembre et vous êtes tous les quatre mineurs.
– Bonjour à toi aussi Lily-jolie, la salua Sirius qui semblait ravi de la voir.
Elle lança un regard réprobateur à Remus qui la gratifia d'un sourire désolé bien qu'elle sache pertinemment qu'il ne l'était jamais vraiment. Peter quant à lui se tassa sur lui-même, doté d'un instinct de survie plus développé que celui de ses camarades. Pour ce qui était de Potter... c'était une tout autre histoire. Les choses avaient changé entre eux.
Ce jour-là n'avait pas uniquement brisé sa relation avec Severus. Le capitaine de l'équipe des Gryffondor et elle étaient officiellement en guerre froide, ce qui était la forme de conflit la plus désagréable qu'elle eut expérimenté avec lui. Elle se prenait presque à regretter leurs disputes enfantines et bien souvent sans conséquence. Elle aurait voulu se débarrasser de cette rancœur qui alourdissait son organe le plus vital mais elle n'avait aucun pouvoir sur ce qu'elle ressentait. Uniquement sur la manière de l'exprimer, ou plutôt dans son cas, de ne pas le faire. Elle aurait probablement soupçonné Potter d'être à l'origine de la lettre avant tout ça. Aujourd'hui, c'était tout bonnement inenvisageable. La tension entre eux ne laissait place à aucune plaisanterie de ce genre.
– On se casse, lâcha-t-il en repoussant sa chaise, les pieds de celle-ci crissant sinistrement sur le vieux plancher.
Il s'éloigna les mains dans les poches sans lui lancer le moindre regard. Peter le suivit sans attendre. Sirius s'attarda pour déposer un baiser sur sa joue et lui souhaiter une bonne journée comme si de rien n'était. Remus quant à lui suivit son chef du regard avant de poser ses pupilles chocolat sur elle. Il semblait soucieux. Il ne fit pas de commentaires. Malgré leur amitié, sa loyauté appartenait tout entière à Potter. Elle lui fit un sourire de politesse et le congédia d'un mouvement de main.
Elle manqua de froisser de nouveau la lettre en pensant à l'attitude du garçon. Pourquoi était-il aussi en colère ? Il n'avait aucune raison de la haïr contrairement à elle. Sa vision se troubla au souvenir de leur dernière altercation qui avait tout bonnement été affreuse. Elle l'avait accablé de reproches et il l'avait gratifié de ce qu'il pensait d'elle. Ces mots restaient gravés dans son esprit.
Par sa faute, elle avait perdu son meilleur ami. Il était celui qui avait poussé Severus dans les bras des mangemorts. Il l'avait tourmenté sans relâche depuis leur première année. Severus avait dû se trouver des alliés. Il s'était laissé influencer par ces derniers. Il avait changé à leurs contacts. La magie noire avait corrompu sa personne. Tout ça parce que Potter ne savait pas s'arrêter. Tout ça parce que Potter avait décidé qu'il serait sa victime favorite. Tout ça à cause de Potter, se répéta-t-elle comme si elle pouvait l'oublier. Comme si cela ne la rongeait pas à chaque minute.
Elle ne lui pardonnerait jamais et elle ne se pardonnerait jamais de ne pas avoir agi plus tôt. D'avoir minimisé leur querelle. Elle ne ferait plus jamais cette erreur. Severus n'était plus dans sa vie. Il ne le serait jamais plus. Et Potter non plus. Elle ne se laisserait plus amuser par ses pitreries. Elle ne lui trouverait plus d'excuses comme son immaturité, sa maladresse ou son inconscience. Elle ne se laisserait plus amadouer par des excuses bancales et peu sincères. Elle n'espérerait plus rien de lui.
Elle se dirigea vers la prochaine étape indiquée par la lettre. Elle marqua un léger temps d'arrêt une fois devant la devanture de la boutique de prêt à porter de Madame Guipure. Elle n'avait pas du tout l'habitude d'acheter ses robes de sorciers ici, optant plutôt pour la boutique de robes de sorciers d'occasion qui se trouvait être un peu plus dans ses moyens. Pour ce qui était de ses tenues quotidiennes, elle s'approvisionnait plutôt dans le monde moldu. Elle fit donc tinter la clochette en ouvrant la porte, se faufilant presque timidement dans l'atelier de la styliste la plus en vogue du monde magique. Une fois de plus, personne ne semblait capable de lui dire comment, ou plutôt de qui, ils avaient obtenu ses mesures. Et elle ne fut presque pas étonnée que la commande soit déjà prête et ait été réglé au préalable.
Elle hésitait à refuser. Après tout, contrairement à une boisson et un gâteau, les trois robes sur mesure dépassaient de loin le budget auquel elle était habituée. Elle n'aimait pas l'idée de devoir quoi que ce soit à qui que ce soit. Elle se savait incapable de rembourser une telle somme. La lettre apportait néanmoins de solide argument. Une préfète en chef ne pouvait pas se vêtir de robes de seconde main. Ce n'était pas un argument auquel elle pouvait objecter. Il lui serait suffisamment difficile d'assoir son autorité malgré son statut de sang. Si on ajoutait à cela des difficultés financières, c'était le fiasco garanti. Si la lettre disait vraie, à la rentrée, elle ne serait pas uniquement la préfète des Gryffondors. Elle serait celle de l'école. Elle ne pourrait plus s'appuyer sur Amos Diggory lorsqu'il s'agirait de réprimander les Serpentards. Elle devrait se faire respecter des préfets de cette maison ainsi que du reste des membres de celle-ci.
– Je suis désolée mais... commença-t-elle avant d'être interrompue par l'arrivée d'une nouvelle cliente qui sembla provoquer une vague de panique parmi les employées de la boutique.
Lily ne parvenait pas à détacher son regard de la femme la plus belle qu'elle n'eut jamais vue. D'une élégance et d'une grâce inégalées, l'agacement qu'elle exaltait en cet instant ne semblait pas capable de ternir sa beauté. Ses yeux étaient d'un gris acier, tranchant, qui ne tendait pas le moins du monde vers le bleu. Ses cheveux d'un noir aussi profond qu'une nuit sans étoiles étaient retenus en un chignon, qui n'avait de négligé, que le nom. Elle portait un élégant costume trois-pièces dont la couleur bordeaux se mariait à la perfection avec son rouge à lèvres.
– Madame Potter, je ne vous attendais pas si tôt... susurra la couturière. Les garçons ne sont pas avec vous ?
Potter ? Cette femme était la mère de Potter ? Lily refusait d'y croire. Il n'avait strictement rien en commun. Comment un être aussi parfait pouvait donner naissance à un cauchemar ambulant comme Potter. Elle acceptait à la rigueur, de concevoir l'idée que Sirius soit son enfant puisqu'il était littéralement une réplique parfaite de la sorcière qui se tenait devant elle. Même Regulus Black ressemblait plus à celle-ci que Potter.
– Impossible de mettre la main sur ces sales garnements, soupira la sorcière d'une voix aussi enchanteresse que le reste de sa personne en posant son regard sur elle pour la première fois depuis son arrivée.
Lily aurait juré y avoir vu passer une lueur d'intérêt. C'était absurde. Pourquoi est-ce que la mère de Potter lui prêterait la moindre attention ? Pourtant, un sourire entendu étira les lèvres de la jeune femme qui s'approcha d'elle.
– Je vous apporte leurs robes immédiatement.
– Madame Guipure, occupez-vous donc de cette jeune fille. Elle était là en premier après tout. Je peux patienter.
– Oui bien évidemment, répondit la sorcière. Lettie les robes de Miss Evans. Sophie, va donc préparer un thé à Madame Potter. Martha vient avec moi, ordonna la couturière.
Les trois assistantes s'exécutèrent sans attendre, s'agitant dans un joyeux capharnaüm de tissus et autres accessoires. Lily se retrouva donc seule avec la sorte de réincarnation de la déesse de la beauté. Celle-ci semblait étrangement hésitante. Si Lily possédait un tel physique, elle n'aurait plus jamais de problème de confiance en soi, elle en était presque certaine. C'était donc absurde de spéculer que la mère de Potter manque d'assurance pour s'adresser à sa pauvre personne.
– Lily Evans c'est ça ? demanda-t-elle. Sirius et James m'ont beaucoup parlé de toi.
– En bien j'espère, répondit-elle bien qu'elle soit certaine du contraire.
– Ça dépend des jours, admit son interlocutrice laissant un sourire amusé étirer ses lèvres.
– C'est déjà ça, marmonna Lily sans grande conviction provoquant un léger rire chez la sorcière.
– Au sujet de James... commença la mère de ce dernier sans pouvoir finir, interrompue par l'arrivée de Lettie.
Lily attrapa le sac qui contenait les trois robes, serrant l'anse de celui-ci si fort que ses phalanges en devinrent blanches. Elle ne voulait pas l'entendre. Elle ne changerait pas d'avis. Elle s'excusa donc, remercia Madame Guipure et s'échappa aussi vite que possible, mettant autant de distance possible entre elle et la génitrice de Potter. Ne pouvait-elle donc pas tout simplement se détendre sans avoir à trébucher à chaque instant sur lui ou une personne de son entourage.
Ses pas la portèrent jusqu'à sa boutique favorite. La plupart des sorciers aimaient Fleury et Bott et il lui arrivait d'y entrer mais la librairie qu'elle affectionnait plus que tout était celle des Petits livres rouges. Située à l'écart de la foule, elle adorait évoluer entre les hautes étagères poussiéreuses et lourdes d'ouvrages. Elle aimait l'odeur du papier, le calme apaisant, passer ses doigts sur les dos toilés des couvertures, laisser son regard s'attarder sur les titres en lettres d'or et se perdre dans la lecture des premiers chapitres qui la pousserait sans aucun doute à dépenser une petite fortune pour en acquérir la possession. Ici, elle pouvait presque tout oublier. Elle obtenait un court répit. Une paix éphémère de l'esprit. Lorsqu'elle se présenta pour payer la sélection réduite de livres qu'elle désirait, le vieux sorcier lui demanda de patienter. Il revint les bras chargés des livres qu'elle avait décidé de ne pas prendre faute de moyens. Est-ce qu'il allait l'obliger à prendre ces livres parce qu'elle en avait lu quelques pages ? Elle n'avait jamais eu de problème auparavant pourtant.
– Je suis désolée mais je n'ai pas les moyens, plaida-t-elle en essayant de ne pas céder à la panique.
– Tout a déjà été réglé, l'informa-t-il en passant une ficelle autour des ouvrages pour lui faire un ballotin facile à transporter.
Elle se figea. Ce n'était pas possible. Elle s'entendit le dire à haute voix. Elle n'y crut pas davantage lorsque le vieil homme lui présenta une liste de tous les ouvrages... rédigé de sa propre écriture tout comme la lettre. Elle allait devenir folle. La personne derrière tout cela avait pu se renseigner sur ses goûts en matière de boissons chaudes et de gâteaux. Elle avait également pu obtenir ses mesures pour faire faire des robes de sorciers. Mais il n'y avait aucune espèce de chance qu'elle ait pu prévoir les livres auxquels elle s'intéresserait aujourd'hui. Elle tituba hors de la boutique un peu sonnée par ce qui se passait.
Le reste de la journée se déroula de la même manière. Chaque achat, que ce soit les chaudrons, les ingrédients pour les potions et même les friandises de Calypso, tout avait été pré commandé et payé. C'est dans un état second qu'elle rentra chez elle où sa mère l'informa qu'elle avait reçu du courrier. Elle gravit quatre à quatre les escaliers pour s'enfermer dans sa chambre. Sur son bureau était effectivement posée une épaisse enveloppe. Cette fois, il s'agissait bel et bien d'une lettre de Poudlard. Tout était en règle : du "Chère miss Evans" à la signature de la directrice de sa maison.
L'idée absurde que sa version future lui avait bel et bien envoyé cette lettre s'insinua dans son esprit. Après tout, personne ne la connaissait aussi intimement... Personne si ce n'était Severus mais tout comme Potter, son implication était à exclure. Il ne restait donc qu'elle. C'était peut-être le moment de mettre sa méfiance de côté pour apprécier ces cadeaux. Il n'y avait rien de mal à recevoir un petit coup de pouce de soi-même n'est-ce pas ? Pour une fois, elle décida de ne pas trop réfléchir et de simplement se laisser porter. Elle avait besoin de ce bonheur, peu importe sa provenance et la raison. Elle laissa donc éclater sa joie sans aucune retenue, se laissant gâter par l'inconnue qu'elle deviendrait un jour.
