Yo,

R.A.R (Une review fera toujours plaisir):

Hikari no Ai: Désolée pour cette erreur, tu as raison ! Mais Ryûken et ses emplois du temps minutés... En tout cas, je suis ravie que tu l'apprécies et que tu l'aies si bien compris ! Merci pour ton analyse sur l'aspect "gris" de mes personnages, c'est en effet le cas la plupart du temps dans mes histoires ! Merci beaucoup d'être à fond et bonne lecture à toi !

Mira: Ahah ton commentaire m'a fait rire ! Effectivement, la vie est loin d'être un long fleuve tranquille ! Et sinon, il y a du vrai dans ce que tu prédis instinctivement, j'espère que cette suite va calmer un peu ce suspens qui te ronge, je suis contente de te présenter ce soir un nouveau chapitre. Bonne lecture à toi !

Voici le chapitre 15. Bonne lecture à tous !


Oh mon dieu… Merci… tu es là… je me suis souvenu du numéro…

Il y eut un sanglot et Ichigo fit encore une fois émerger un souvenir de sa tête. Il reconnaissait cette voix en pleurs.

C'est… C'est toi ? dit-il lui aussi tout bas.

Ichi… Ichigo… J'ai pas beaucoup de temps… Viens à la maison… Je t'en supplie…

— … Pourquoi… tu dis ça… ?

Ichigo… Il a recommencé… Je peux pas sortir… J'ai réussi à me libérer… J'ai pris le téléphone… Dis-moi que tu vas venir m'aider… Je pourrai pas m'en sortir tout seul… Il est furieux… Il va me trouver et…

Ichigo n'arrivait plus à respirer. Ses grands yeux ouverts ne voyaient pas même son frère face à lui en train de se demander ce qu'il se passait tout en comprenant que quelque chose de grave arrivait :

Viens m'aider Ichigo… Il va me tuer…

OoOoOoOoOoOoOo

Avec la voiture de Kensei, Ichigo et Shiro parvinrent jusqu'à Karakura en une quarantaine de minutes au lieu d'une heure. Mais, dans leurs esprits, c'était déjà bien trop long. Ichigo espérait qu'Uryû avait appelé quelqu'un de plus proche à l'aide après eux. Mais il en doutait. Il avait tenté de le rappeler mais ça n'avait jamais voulu décrocher. Il avait donc averti la police locale de Karakura. La femme avait répondu qu'une voiture était en chemin. Tant pis si cela remontait jusqu'à Byakuya et qu'il était surpris hors de son périmètre de surveillance sans aucune vigile. Ce qui le préoccupait maintenant, c'était la vie d'Uryû.

Ce retour pour Karakura, cette route qu'il n'avait jamais reprise dans ce sens, lui avait fait remonter tant de souvenirs qu'il s'en était mis à trembler, serrant son portable en main. Shiro, au volant, avait senti son angoisse et avait frotté sa main sur sa cuisse en signe de réconfort :

— Il va s'en sortir, Ichigo… Il est fort…

Mais le doute était plus que palpable si bien qu'Ichigo frappa son poing contre la fenêtre.

— Putain ! avait-il crié dans la voiture d'une voix triste; putain de merde !

Ichigo avait une seule image en tête : le visage innocent d'un petit garçon aux lunettes rondes et aux mèches noires, le regard ébahi.

— On aurait dû le prendre avec nous. On aurait dû l'éloigner de ce monstre… Le passé finit toujours par resurgir… Toujours…

Shiro perçut l'angoisse dans la voix de son frère. Il prit alors vivement la main de son jumeau tout en continuant sa route.

— Reste calme. La police arrivera avant nous. On va le sortir de là.

La route finit enfin par s'achever sur une maison aux allures grandioses mais au jardin peu entretenu. Ichigo et Shiro furent étonné de l'état sauvage de la verdure, d'habitude si bien organisée, coupée, sculptée. Mais une deuxième chose les surprit. Il n'y avait aucune voiture de police devant la maison. L'affaire était-elle déjà close ? Étaient-ils tous partis au commissariat ?

Ils s'avancèrent prudemment et silencieusement de la maison. Porte fermée.

— Attends…

Shiro alla récupérer le double des clés sous un pot de fleur, comme ils faisaient déjà dix ans auparavant.

L'intérieur les stupéfia et ils se figèrent sur le perron. Si les murs extérieurs donnaient un souvenir réaliste de la maison qu'ils avaient connue une partie de leur vie, le mirage s'estompait une fois la porte d'entrée passée. Le couloir était entassé de sacs poubelles vomissant de déchets qui ne tenaient plus en place et des bouteilles d'alcool parfois éclatées en plusieurs morceaux. L'odeur était infecte. Les fenêtres étaient sales et prenaient de la moisissure sur les bordures. Ichigo voulut allumer l'interrupteur mais rien ne fonctionna. Des cartons étaient entassés dans le salon qui s'était alors transformé. Le côté salle à manger donnait sur une cuisine immonde au robinet gouttant encore sur une montagne de vaisselle sale. Le côté salon étonnait autant plus. Il n'y avait plus de télé et quasiment tous les livres de la collection, jadis trésors de la maison, étaient tombés de la bibliothèque ou finissaient éventrés, déchirés à plusieurs pages autour des canapés. Les plantes avaient pourri. Une peinture encadrée était tombée à plat.

Tout à coup, Ichigo pensa à un endroit précis :

— Non… c'est pas possible…

Tremblant de peur, il ouvrit le placard sous l'escalier. Il n'y avait personne dedans. Vue la taille, les deux frères se demandèrent intérieurement comment ils avaient ainsi pu survivre à l'intérieur. Mais le placard avait changé. Il n'y avait plus de produits ménagers, mais un matelas durement entreposé entre les murs trop étroits. Il était sale et parsemé de taches jaunes. L'odeur d'urine était évidente. Des toiles d'araignées s'étaient formées sur le plafond.

Soudain, un bruit les figea. Un gémissement. Une voix familière qu'Ichigo avait entendue plus tôt au téléphone. Ils se regardèrent comme s'ils espéraient que l'un démente ce que l'autre avait compris. Mais, leur supposition était juste. Uryû était en haut. La police n'était jamais passée.

Shiro posa son index sur sa bouche et saisit une bouteille au cul ouvert, offrant plusieurs pics tranchants. Ichigo fit de même et comprit le message. Si Ryûken était la cause des gémissements d'Uryû, ils sauteraient sur lui par surprise.

Ils montèrent les marches en silence, Shiro en tête. Le gémissement se répéta. Puis un chuchotement grave :

— Chut… Chut… Encore un peu… Juste un peu… C'est si beau…

Les deux frères se préparèrent à l'attaque. Ce ne serait pas plus compliqué que les idiots membres de gang à qui ils avaient dû faire goûter de leurs poings, les années passées.

Quand ils parvinrent à l'étage, ils comprirent que cela avait lieu dans leur ancienne chambre. La porte était ouverte et Ichigo vit deux formes se mouvoir dans le coin. Son imagination clarifia le reste. Il eut envie de vomir en comprenant que le corps de Ryûken surmontait celui d'Uryû… sur son ancien lit.

Quand ils entrèrent dans la chambre, ils virent l'adulte, maigre, vieilli, les cheveux rares, l'œil furieux, en train de s'extasier sur le bras d'Uryû en sang. Il tenait un couteau et semblait lui avoir entaillé plusieurs fois la peau :

— Encore une… Pour Papa…

Shiro n'attendit pas plus longtemps. Il assainit un coup franc à la figure, faisant exploser encore une partie de la bouteille en quelques éclats de verre. Uryû cria de peur. Quand Ichigo vit que Ryûken voulut utiliser son couteau pour le faire taire, il réagit au quart de tour et enchaîna avec un autre coup de bouteille pour le faire tomber à terre.

Le vieil homme roula sur le tapis poussiéreux. Il ne portait qu'un bas de survêtement usé et sale. Ainsi à plat ventre, les omoplates saillantes, il ressemblait plus à un squelette qu'à un homme. Quand il releva la tête pour observer les deux arrivants, il eut l'air encore plus furieux.

— Vous… vous… les petits démons…; dit-il d'une voix rugueuse en les fixant chacun d'un seul œil, l'autre était gêné par du sang qui lui coulait sur tout le visage.

Il pointa son doigt vers Ichigo.

— Et toi… Les mêmes yeux… que ta catin de mère !

Ichigo n'eut tout à coup aucun scrupule à faire exploser sa colère et à s'abattre sur lui, à genoux, poursuivant ses coups en tenant le goulot de la bouteille à deux mains après avoir retourné le corps. Un grand coup sur la droite. Puis le même sur la gauche. Plus fort. Plus insistant. Pour le faire payer. Tous les souvenirs du passé vinrent noyer ses yeux de larmes et il ne vit bientôt plus la face immonde qui se prenait des coups. Quand la bouteille explosa définitivement entre ses mains, il continua avec ses poings contre ses joues, à droite, puis à gauche… puis encore.

— Attends, Ichi'… Arrête !

Il allait payer. Pour les insultes. Pour les cris. Pour les gifles. Pour les privations. Pour le placard noir sous l'escalier. Pour les brûlures. Pour les attouchements en pleine nuit.

— Stop !

Shiro le retint par les bras. Ichigo ouvrit les yeux et ne reconnut pas Ryûken qui ne bougeait plus, la tête en sang et boursoufflée contre le sol.

— Ça suffit, Ichigo. Il respire à peine.

Il releva son jumeau, les poings tremblants, respirant fort et rapidement, pris d'adrénaline.

— Ça va aller.

Shiro s'occupa ensuite d'Uryû. Quand Ichigo posa lui aussi ses yeux sur la victime qui leur servait de frère de cœur, il remarqua son corps atrophié et malade. Il était bien plus maigre que la dernière fois qu'il l'avait vu et avait pris dix centimètres. Son corps apparaissait dans une étrange nuisette rose délavée et trouée à certains endroits. Ses cheveux étaient courts, coupés très maladroitement, et ses lunettes avaient disparu. On aurait pu croire à quelqu'un d'autre au premier regard, tant il était différent. Mais sa voix était bien la même :

— Vous êtes venus… Vous êtes vraiment venus…

Shiro prit Uryû dans ses bras le plus délicatement possible en soufflant des excuses à n'en plus finir. Ichigo était épuisé. Mais, alors qu'il voulait s'asseoir sur l'autre lit pour récupérer son souffle, il vit une ombre surgir et un couteau briller. Ryûken s'était relevé et, le regard fou et ensanglanté, il avait tendu ses mains en l'air en tenant le couteau pour l'abattre dans le dos de Shiro.

— NON ! hurla Ichigo.

Ichigo ne réfléchit pas plus. Il ceintura Ryûken pour l'éloigner le plus possible de Shiro qui s'était retourné au bruit. Mais il n'y avait pas de chute. Ryûken restait debout. Alors, le roux le poussa encore. Encore plus loin. Avec une force qu'il ne soupçonnait même plus après ce qu'il avait donné. Et il y eut soudain un bruit. Celui d'un éclatement de verre. Très fort, tout près de son visage. Et des milliers de morceaux de verre parsemant l'air dans une étonnante valse de lumière. Enfin, un cri. Et plus rien. Pas même le poids de Ryûken sur lequel Ichigo s'appuyait. Tout avait disparu. Quand il rouvrit les yeux, il comprit que la fenêtre s'était brisée par la force avec laquelle il avait précipité son ennemi. Et Ryûken n'était plus dans la pièce mais un étage plus bas, dehors, après avoir traversé la fenêtre. Ichigo se pencha à peine pour vérifier et réprima un vomissement en se tenant fermement la bouche et en s'éloignant du bord. Shiro, spectateur de l'action, vint prendre le visage de son frère entre ses mains.

— Ichi'. Ichi', calme-toi.

— Il est… Il est en bas… Et il est…

— Ça va, Ichigo, ça va… C'était de la légitime défense. Il allait nous tuer avec Uryû. Tu n'as pas mal agi, d'accord ? La police va arriver et on va tout expliquer.

Ichigo acquiesça, se convainquant lui-même de cette réalité. Puis, Uryû se leva et vint prendre les mains d'Ichigo dont les jointures étaient ensanglantées.

— Vous l'avez fait ! Vous m'avez sauvé… Vous avez tué le monstre…

— Uryû…; commença Shiro.

— C'est… magnifique… n'est-ce pas ?

Les deux frères ne savaient pas quoi dire. Uryû devait être plus que chamboulé après l'enfer qu'il devait avoir vécu. Toute une série d'atrocités venait certainement de se conclure par cet accident mortel.

Que pouvait-on répondre à un tel traumatisme ? Que pouvait-on entendre d'un tel traumatisé ?

— Uryû… On va… On va attendre la police… Et on va soigner ton bras, d'accord ? fit comprendre Shiro de la voix la plus douce et rassurante possible.

L'intéressé avait l'air ailleurs. Ichigo se concentra un instant sur lui. Son regard était différent, comme s'il n'avait plus peur de rien, comme si, dans sa macabre situation, il se plaisait à y trouver un certain bonheur. Sur son corps, les traces de son passé le marquaient à vif. Une tache jaune aux contours violacés sous l'œil droit à la paupière gonflée, des brûlures de cigarettes sur la naissance du torse, des scarifications aux poignets… Ichigo en était plus honteux encore. Il avait échappé à cet enfer… En laissant quelqu'un d'autre y mourir à sa place ? Mais, à l'époque, avec son manque de maturité de ses fraîches dix-huit années, il n'aurait pas voulu croire que la perversité de Ryûken pourrait s'orienter vers son propre fils. Il pensait être le seul souffre-douleur. Et que les autres ne subissaient qu'une autorité écrasante dans le cadre d'une éducation rigoureuse. Que jamais Uryû ne serait battu.

Il s'était largement trompé.

Soudain, on sonna à la porte. La musique finissait sur un étrange son grésillant et chutant dans les graves, tant la maison tombait en ruines –ce qui ne pouvait qu'amplifier l'horreur qui transpirait dans ce lieu.

— La police ? chuchota Shiro à son frère.

Lui-même haussa les épaules. Il était épuisé. Il voulait partir d'ici au plus vite.

— C'est elle ! C'est elle ! s'écria tout à coup Uryû qui partit en courant de la chambre.

— Uryû ! Attends ! Reste là !

Mais rien n'aurait pu l'arrêter. Il descendit les marches presque en sautant, ses maigres jambes donnant l'impression de s'effondrer à chaque fois qu'elles réceptionnaient le poids de son corps. Ichigo eut soudain un très mauvais pressentiment. Une angoisse qu'il connaissait bien naquit dans son ventre. En une seconde, il y vit presque plus clair. Si les souvenirs faisaient surface, si le passé ne cessait de le poursuivre, de le hanter… c'était que…

— Non ! Uryû ! N'ouvre pas la porte !

Ichigo passa devant son grand-frère pour dégringoler les marches d'escaliers mais le mal avait déjà été fait. La lourde porte blanche était ouverte. Et Uryû sauta dans les bras de cette personne… aux longs cheveux raides d'ébène. Äs Nödt.

OoOoOoOoOoOoOo

Tout s'était passé très vite. Il y avait encore Bazz-B le bras droit d'Äs Nödt. Il arborait toujours sa crête rosée et s'était immédiatement occupé de Shiro qui avait voulu fondre sur le personnage principal sur le perron en passant devant Ichigo, rendu immobile par la surprise. Shiro avait fini dans une clé de bras en peu de temps. Sa force et ses techniques ne suffisaient pas, pour la seconde fois, à cet homme sorti de nulle part. Deux autres hommes, en costume, étaient entrés à la suite d'Äs Nödt et l'un deux était venu saisir le bras du rouquin pour l'emmener dans le salon. Ichigo n'avait pas pu protester. Il avait gardé son regard fixé sur Uryû. Le chancelant, maigre, échevelé et fragile Uryû, dansant presque autour d'Äs Nödt qui lui renvoyait de tendres sourires.

L'autre homme en costard cravate vint prendre des chaises de la salle à manger afin de les aligner. Bazz-B posa Shiro sur l'une d'elle en le tenant fermement. Ichigo resta à l'écart, tenu à l'épaule par le garde. Ce fut Äs Nödt qui s'approcha de lui pour lui caresser le visage :

— Tout va bien, Ichigo. Ryûken est mort sur le coup.

C'était bien sa voix. C'étaient bien ses pupilles noires de corbeaux. Il le prit dans ses bras tendrement et vint ensuite lui embrasser la joue :

— Ça va aller, Ichigo…

— Pas encore… Pas encore ça…; se murmurait-il pour lui-même.

— Si, Ichigo. Il le fallait. Maintenant on va discuter, d'accord ?

Complètement désœuvré, Ichigo n'accepta de s'asseoir sur la chaise que pour être proche de Shiro qui s'était calmé en sentant le calibre de l'arme qu'avait dégainée Bazz-B sur sa tempe.

— La police ne va pas tarder, vous êtes fou de venir ici; dit-il plus doucement.

Äs Nödt émit soudain un petit rire grave :

— La police ? Tu parles de celle que ton frère a appelée ?

Ichigo leva soudain les yeux pour apercevoir Äs Nödt en train de mimer un téléphone avec sa main près de son oreille et trembla quand il prit une voix aigüe féminine :

— « Ne vous inquiétez pas, nous envoyons une équipe dans les plus brefs délais ! »

C'était la voix au téléphone. C'était la réceptionniste au commissariat… C'était elle.

— Le canular téléphonique est un de mes petits jeux préférés ! sourit Äs en étirant ses lèvres fines.

Shiro regardait Ichigo comme par jugement. Ce dernier était perdu. Comment avait-il fait pour ne pas reconnaître la voix ? La panique l'avait-elle tant submergé ?

— Mais si tu parles de la police de Byakuya, oui, il est possible qu'elle arrive depuis qu'Ichigo doit activer le GPS sur son portable et qu'il a oublié de l'enlever même après sa petite escapade. Disons que; poursuivit Äs en regardant sa montre; Ichigo devait sortir il y a dix minutes de l'usine, le policier en charge de sa sécurité a dû actionner la recherche de son portable pour savoir où il était passé. Le temps qu'il prévienne son supérieur et qu'ils viennent tous ici… nous avons un peu de temps.

Ichigo fut encore soufflé. Même si Byakuya le retrouvait vivant, il lui en ferait voir de toutes les couleurs pour avoir désobéi.

— Oh, ce sont de vilaines blessures, ça; observa le criminel en regardant le bras en sang d'Uryû.

— Ça ne me fait pas mal… Je vous jure !

— Tatata… On va soigner ça.

Il claqua soudain dans les doigts et un des hommes emmena le garçon dans la salle de bain du rez-de-chaussée. L'autre homme apporta une chaise pour que son maître puisse s'asseoir en face des jumeaux. « Maître » ? Encore une fois, tout était subversif. La persistance d'Ichigo à utiliser le masculin s'effondrait encore en remarquant la grâce toute féminine qu'arborait Äs Nödt, portant un chemisier bordeaux à moitié blousé dans un pantalon noir moulant ses jambes fines et longues jusqu'à des bottes à talons noirs ficelées. Son maquillage était discret mais accentuait son regard profond. Ses cheveux retombaient soigneusement sur ses épaules, une partie sur son torse, l'autre dans son dos.

— Nous voilà réunis.

Äs Nödt tendit une main pour la poser délicatement sur la cuisse de Shiro.

— Shiro, je suis enchanté de faire ta connaissance et de pouvoir te parler aujourd'hui.

— Plaisir non partagé.

Cette réaction lui valut un coup à la tête de la part de Bazz-B. Il aurait pu continuer si Äs Nödt n'avait pas levé la main.

— Allons, allons, c'est normal d'être un peu chamboulé par les événements. Et puis, c'est parce que je t'ai enlevé ton petit frère chéri des mains un moment que tu crois me détester. Je te comprends. J'aurais beaucoup aimé moi aussi avoir un frère ou une sœur à protéger.

Ichigo canalisait ses angoisses en regardant ses pieds par terre, évitant le contact visuel avec son cauchemar. Il espérait s'en sortir vivant cette fois-ci. Ainsi que son frère. Lui ne connaissait pas Äs Nödt. Il pria pour qu'il ne fasse aucun faux-pas. Il repensa aussi à Grimmjow. Il aurait peut-être dû agir autrement. Limiter ses pulsions pour réfléchir plus en profondeur à la situation. Encore une fois, quand ses émotions le submergeaient, aucune conscience ni raison ne pouvait faire face.

— Bien. Racontons une histoire ! Je suis friand de petites comptines.

Ce fut à ce moment qu'Uryû revint, le bras bandé. Äs Nödt le prit délicatement pour l'asseoir sur ses genoux :

— Il y a douze ans maintenant, Ichigo était avec moi. C'était un projet de jeunesse, je dois bien l'admettre. Un peu trop ambitieux, oui. Mais que voulez-vous ? Je trouve toujours la compagnie des enfants plus sage que celle des adultes. En particulier, celle d'Ichigo. Alors, quand tout s'est finalement mal terminé, il était mon seul espoir. J'ai donc continué à l'observer, de loin. En le voyant arriver dans cette maison, avec cet… homme pour le parrainer, lui et son frère, je me suis dit que mon espoir allait éclore.

Il enlaça Uryû qui se laissa faire, le regard ailleurs, la tête contre son torse, à sentir les mèches de ses cheveux :

— Notamment auprès de ce petit garçon; expliqua Äs Nödt en caressant la tête rasée par endroits d'Uryû.

Puis il reconcentra son attention sur Ichigo :

— Tu sais, trésor, ce n'est pas ta faute. Un enfant ne peut pas se douter de toutes ses choses. Et donc, ni toi ni ton frère n'avez vu le regard de détresse d'Uryû. Mais, si tu croyais que tu étais le seul à vivre sous le joug et la perversité de Ryûken, tu te trompais depuis le début.

Äs Nödt chuchota quelque chose à l'oreille du jeune homme qui se serra un peu plus contre lui :

— Uryû a enduré de pires sévices pendant tout ce temps et depuis très jeune. Sous vos yeux. Avec vous. Parfois seulement séparés d'une porte. Mais, vous ne pouviez pas savoir ! Et Uryû est adorablement discret.

Il se pencha à nouveau mais pour prendre la main d'Ichigo cette fois. Ce dernier eut un léger sursaut et ferma les yeux :

— Je me suis alors dit que celui qui devait rendre justice, c'était toi, mon petit apprenti… Et cela a pris plus de temps que prévu ! En petit égoïste que tu as été à cause de la folie de la jeunesse, tu as fui à Tokyo pour trouver meilleur parti…

Äs Nödt rit un petit instant et Ichigo ne put éviter son regard doublé d'un clin d'œil :

— Entre nous, subir Ginjô et ces petits malfrats de bas étage pour vivre dans un trou à rat, c'était pas non plus le paradis sur terre !

Äs se remit droit sur sa chaise, en tenant toujours Uryû :

— Enfin, ce n'est pas grave. You're back ! chantonna-t-il alors en levant les bras; et quel retour en beauté ! Je ne pensais pas que ta haine d'enfant pour cet homme était restée aussi intacte après toutes ces années. Mais c'était un retour aux sources… disons… galvanisant !

— Depuis quand ?! s'écria Shiro; Depuis quand, Uryû, tu suis ce criminel ? T'as conscience du mal qu'il a fait à nos parents ?! Réponds !

Uryû perdit son sourire et passa ses mains sur ses oreilles en bougeant sa tête comme pour y sortir les mots de Shiro qui venaient d'y entrer :

— C'est pas ça ! C'est pas… ça… Ichigo l'aimait tellement… C'est pour ça qu'il la voyait tout le temps… Parce qu'il le voulait… Il rêvait tout le temps d'elle. Il allait lui ouvrir la porte d'entrée la nuit… Elle était tout pour lui... Alors moi aussi, j'ai voulu la voir ! Si elle est aussi incroyable pour rester dans sa tête tant de temps, c'est qu'elle doit bien être magnifique, non ? On ne reste marqué que par les gens comme ça… Alors j'ai voulu la voir… Et un jour, vous étiez parti depuis longtemps, et… elle est venue pour de vrai…

— Comme tu tardais à venir, je suis intervenu pour le sauver à temps; expliqua Äs Nödt à Ichigo; je ne pouvais pas faire ton travail de justicier. En revanche, je pouvais l'aider à garder foi en toi. En la Justice sainte. Et je lui ai évité d'en finir avec sa vie.

Ichigo eut un choc. Il se doutait qu'Uryû avait pu penser à cette éventualité. Dans un tel enfer, quel autre moyen pour en réchapper ? Mais ça… C'était parce qu'il n'avait jamais rappelé. Parce qu'il n'était jamais revenu parce qu'il n'avait pas pris la peine, le courage, de prendre de ses nouvelles… de faire face à son inquiétude profonde qui lui disait que Ryûken n'en avait pas fini et qu'il pourrait bien s'en prendre à son propre fils si ça lui chantait.

— Mais, finalement, tu es venu, n'est-ce pas ? Et tu as sauvé Uryû, comme ton devoir le dictait.

— C'est une justice de sang; observa Shiro; il y a d'autres moyens pour rendre justice.

Sur ce, Äs Nödt émit un petit ricanement :

— Tu parles de ces tonnes de bureaucrates assoiffés d'argent qui n'en ont rien à faire de toi et de tes oscillations entre la vie et la mort pour peu qu'ils empochent un chèque bien gras après un « procès » ? répondit ironiquement Äs en faisant des guillemets avec ses doigts sur le dernier mot; Ce n'est pas une justice ça. C'est contourner le problème parce qu'on s'en fout. La mort de Ryûken est purificatrice. Elle répond bien, voire presque pas assez, de ses propres crimes commis. Cette punition arrive parfois pour moins que ça.

— Comme la punition faite sur nos parents ?

Il y eut un silence. Shiro soutenait un regard imperturbable et plein de haine pour Äs Nödt.

— Oui, petit malin. C'est ça… Je l'avoue, ma justice a mûri en douze ans.

— Nos parents sont morts… parce que vous avez été offensé par leur jugement…; dit Ichigo avec courage; parce que vous n'étiez pas d'accord… Notre mère a jugé que vous agissiez parce que vous subissiez un lourd traumatisme. Ça ne vous a pas plus qu'elle relie vos actes à votre passé… En Abkhazie. Et notre père… Notre père a vu en vous une fragilité… et ça ne vous a pas plu d'être aussi transparent…. Alors vous avez voulu réduire au silence les deux seules personnes qui vous avaient trop porté d'attention… qui avaient fini par comprendre la personne qui est au fond de vous… Asahr Kenat Toïa.

Un silence s'en suivit. Ichigo ne regardait pas le criminel face à lui. Il s'était contenté de laisser son cœur parler d'une voix monotone, à son rythme, le regard perdu.

Äs Nödt fit descendre Uryû de ses genoux –il s'assit donc à terre- et prit le temps de regarder Ichigo qui, lui, préféra fixer un bout du sol en attendant sa sentence :

— Tu parles aussi bien que ta maman, trésor. C'est très bien, ça pourrait te servir à l'avenir. Mais ne fais pas trop grincer les violons, un crime passionnel n'a rien de triste. C'est assez surprenant de facilité en réalité. Néanmoins… Je suis ravi que tu aies si bien été mis au courant par ce beau brun de capitaine Kuchiki. Il m'étonne de jour en jour. Et j'ai l'impression qu'on s'est trouvé un point commun… il aime aussi les petites comptines !

Äs eut un instant l'air rêveur avant de se gratter la tête:

— Bien ! Comme Ichigo a plombé l'ambiance, il faut que je réanime un peu tout le monde ! On va jouer à un petit jeu !

Ichigo trembla. La dernière fois qu'il avait joué à un jeu avec lui, il avait dû appuyer sur la gâchette pour tirer une balle dans la tête de Ginjô.

— Pour mon prochain projet, Ichigo, je vais avoir besoin de ta complicité.

Le rouquin, inconsciemment, ferma les yeux et agita sa tête en signe de refus :

— Je pensais bien que tu ne serais pas vraiment d'accord. Alors, j'ai imaginé ce petit jeu.

Äs Nödt claqua dans ses doigts et, aussitôt, un homme en cravate souleva Shiro de sa chaise en lui serrant les poignets dans le dos à l'aide de menottes en plastique. Ce dernier s'offusqua mais ne reçut qu'une frappe à la tête comme réponse qui sembla presque l'assommer. Bazz-B se déplaça lui aussi. Ils finirent tous les deux, côte à côté, près de la chaise sur laquelle était assis Äs Nödt. L'homme en cravate tenait fermement Shiro.

— Même carrure, même style branché, même caractère; commença Äs Nödt en regardant Ichigo; avoue que ton jumeau ressemble à mon fidèle ami, n'est-ce pas ? Tandis que toi… tu ressembles à Uryû de temps en temps.

Ichigo avisa le corps fragile et malade de son frère de cœur et ne savait pas quoi répondre. Depuis qu'il avait l'impression que Shiro était en danger de mort imminente, il n'osait plus rien faire. Sa seule pensée était de trouver un moyen de les sauver. Mais encore fallait-il se débarrasser de la peur qui le paralysait.

— Alors, si Bazz-B et Shiro sont la même personne, on pourrait intervertir, non ?

Äs Nödt se leva gracieusement et, perché sur ses talons, se fondit tout contre le corps de Bazz-B qui lui souriait pour venir embrasser sa mâchoire carrée et passer sa main sur son torse :

— Ça me rend un peu triste, mais c'est pour la bonne cause. Si je te prends Shiro et que je te laisse Bazz-B, nous serons bien obligé de collaborer pour retrouver notre paire à la fin, n'est-ce pas ? Voilà ce que je te propose : nous faisons cet échange, je garde Shiro avec moi et je te laisse livrer mon ami à la police, et quand je te communique de faire deux ou trois trucs pour moi, tu le fais sans discuter sinon il pourrait lui arriver des bricoles. Le but du jeu, tu l'as compris, c'est de retrouver quasi intact notre paire. Simple, non ?

Ichigo acquiesça. Il savait déjà qu'il ne pouvait rien refuser. Il n'avait aucun moyen de pression. Et la police n'arriverait pas assez vite. Il était obligé d'accepter.

— Qu'est-ce que… je dois faire ?

— Oh, trois fois rien, tu le sauras bien assez tôt. Mais qu'on soit bien d'accord…

Äs arracha soudain le revolver que Bazz-B tenait à sa cuisse dans un holster :

— Ça me semble logique mais je préfère être clair. Si mon partenaire subit une quelconque blessure, par exemple…

En une seconde, il chargea l'arme et tira dans le bras de l'homme à l'iroquoise qui tomba à genoux en serrant les dents et en gémissant de douleur. Mais la grimace dessinée sur son visage à cause de la souffrance subite fut bientôt remplacée par un sourire dément accompagné d'un petit ricanement. Cet homme était fou, c'est ce qu'Ichigo ne pouvait que conclure.

— Alors, la même blessure est infligée à l'autre…

— NON !

Trop tard. Le coup de feu retentit dans toute la maison. La balle transperça le bras de Shiro qui hurla. Il serait tombé s'il n'était pas tenu par l'homme en costume.

Ichigo se leva aussi, les yeux en larmes fixés sur son frère dont le bras se coloriait maintenant de sang, de la même manière que Bazz-B. Mais, fermement tenu par un des hommes, il ne pouvait même pas aller aider son frère :

— Je t'ai dit, c'est logique ! chantonna Äs; C'est comme si, dès à présent, ils partageaient le même corps. Tu as bien compris ?

— O-Oui… Oui… Je ferai ce que vous direz…; dit-il en baissant la tête.

— Bien. Oh, et si tu en parles à quelqu'un… Je crains que cela ne soit du hors-jeu, tu vois ce que je veux dire ?

Sur ce, Äs Nödt brandit l'arme sur sa propre tempe et fit semblant de tirer, mimant une grimace de surprise. Puis il ferma les yeux en tordant son cou. Ichigo acquiesça fermement, crispé de peur :

— À la bonne heure ! Bon, dépêchons-nous, maintenant que ces coups de feu ont certainement alerté les voisins. Alors, quand la police va arriver, tu n'auras qu'à dire que Bazz-B te suivait depuis le début et qu'il a profité que tu quittes Tokyo pour tenter une attaque mais que tu l'as battu à plate couture avec sa propre arme quand il s'est infiltré dans la maison.

Sur ce, Äs Nödt frotta l'arme qu'il venait d'utiliser avec un chiffon pour enlever les empreintes et la cala dans la main d'Ichigo. Le rouquin reconnut au positionnement du chargeur que l'arme était vide. Uryû se releva, sentant la fin de l'entretien arriver :

— Oh, et Uryû connaît son rôle. Il doit dire que c'est lui qui a tué son père en légitime défense. Il ne faudrait pas que Byakuya se doute que tu penses et agit exactement selon mon idéal de justice, n'est-ce pas ? Cela pourrait t'être fatal s'il t'accuse de complicité.

Ichigo ne put rencontrer qu'un sourire débordant sur le visage d'Äs. Il était sûr de lui. Il connaissait son plan et même, il avait plusieurs étapes d'avance sur eux tous. À ce moment, le roux se sentit véritablement comme un pion et une arme pour la suite des événements et, malgré ses efforts pour sortir de sa case de l'échiquier, il était coincé de toutes parts.

— Je voudrais que vous m'emmeniez avec vous…

La voix d'Uryû était étouffée par les gémissements de Shiro que l'on bâillonnait avec force mais Ichigo ne manqua pas l'enlacement d'Äs Nödt avec le brun et ses mots :

— Non, ça serait trop difficile pour toi de me suivre. Tu as besoin de soin et de repos. Le docteur Ukitake s'occupera de toi à merveille…

Il y eut des remerciements et des embrassades qu'Ichigo se refusa de voir. Il aurait dû agir pour le sauver avant qu'Äs Nödt ne vienne à lui et ne lui détraque le peu de bon sens qui lui restait après le passage de Ryûken. Uryû était devenu la gentille marionnette de ce criminel. Mais, ce qui l'attristait le plus, c'était qu'il lui ressemblait, quand il était encore un enfant pris sous son aile de corbeau. Uryû avait beau avoir quelques années et centimètres de plus, il était exactement le même petit garçon perdu. Et lui n'avait rien fait pour l'empêcher.

Quand Äs Nödt repartit en emportant son jumeau avec lui, le laissant avec un Uryû transformé et un criminel dangereux attaché dans le dos pour une mise en scène dans laquelle il devrait mentir à Byakuya, Ichigo sentit une nouvelle fois son monde s'effondrer.