Bien le bonjour ! Je vous avais laissé la dernière fois avec un chapitre bien difficile, celui de la découverte de la liaison de Tristan et Isaura par Marcus. Je sais que la dernière scène a traumatisé bien des cœurs, et j'espère que vous m'en pardonnerez un jour. Un immense merci à Sun Dae V (qui a cassé tant de murs porteurs à cause de Marcus qu'elle a dû déclencher un séisme quelque part), Polala qui propose une fin joyeuse incluant des baffes et de la potion magique(quel style !). Un gros merci et aussi bienvenue à Claroushka sur cette fic, ainsi qu'à AppleCherryPie !

Vous pouvez remercier le CampNanoWrimo et les copines d'écriture Sun Dae V, AppleCherryPie et Orlane Sayan de m'avoir motivée sur cette fic (le chapitre 18 est déjà bien entamé !) et je vous encourage à aller les lire si ce n'est pas encore fait, ce sont des filles gravement chouettes.

J'espère surtout qu'en cette période vraiment pas fun, vous prenez soin de vous (en restant chez vous !), et que les chapitres que je publierais prochainement vous distrairont un peu. En tout cas, je vous envoie plein de bonnes ondes, sachez-le !

Je vous souhaite une très bonne lecture et vous retrouve plus bas !

Chapitre 17

La reine des preuves

Les paupières lourdes, Isaura ferme les yeux l'espace d'une seconde avant de les rouvrir en se redressant vivement, et l'eau s'agite autour d'elle. Elle n'a pas dormi depuis la veille, malgré l'intense lassitude qui l'engourdit. Marcus n'est pas réapparu depuis qu'il a quitté sa chambre au petit matin. La terreur d'Isaura ne s'atténue pas, pas plus qu'elle ne grandit. Elle est tétanisée sans pouvoir crier ni faire quoique ce soit, comme si elle tenait en équilibre sur un fil. Isaura ne fait rien, ne dit rien, et s'applique même à ne pas croiser les yeux des servantes. De toute façon, aucun d'entre elles n'est Brangien. À la pensée de sa sœur de lait, son cœur se fige et les sanglots menacent encore. Mais Isaura n'a plus la force de pleurer. Doucement, elle ramène ses genoux vers sa poitrine, et un frisson vient parcourir sa peau.

Ses yeux se posent sur son poignet légèrement bleui sans qu'elle n'arrive à en penser quoique ce soit. Elle n'a pas vraiment mal, et de toute manière, elle n'est pas vraiment là. Elle ferme encore les yeux pour les ouvrir à la seconde suivante. L'odeur des huiles et des parfums dont elle aime d'habitude enduire sa peau lui donne mal à la tête. Elle est heureuse d'être seule. Si elle n'ose pas fermer les yeux, elle peut laisser ses yeux s'égarer sur le marbre de la salle de bains. Isaura sourit tristement. Ce que Marcus peut être riche.

Isaura frissonne à nouveau alors qu'une servante revient dans la pièce. C'est la jeune Iana, qui est toujours trop heureuse et enjouée. Mais aujourd'hui, Isaura ne l'a pas entendue glousser ou cacher un sourire. Elle a la discrétion d'une ombre et lorsqu'elle s'approche du bain, les yeux baissés et les mains nouées, elle semble être quelqu'un d'autre. Iana dit quelque chose et Isaura, engourdie, ne comprend pas ses murmures. Elle ne fait pourtant pas l'effort de lui demander de répéter.

— Dame ?

Isaura tourne doucement la tête vers elle, sans la regarder. Elle sait que les serviteurs parlent. Peut-être savent-ils ce qu'elle a fait. Peut-être que Iana, qui aime pourtant tant répondre aux charmes de Lancelot, la juge.

— Lancelot vous fait dire que Brangien va bien, et qu'elle est en sécurité.

Cette fois, les yeux d'Isaura se plongent dans le regard craintif de Iana. Quelque chose ploie en elle, et elle sent des larmes menacer de couler sur ses joues, sans savoir s'il faut accuser le chagrin ou le soulagement.

— Brangien va bien ? répète-t-elle, la voix rauque.

— Oui, Dame. Et je dois donner de vos nouvelles à Lancelot, ajoute-t-elle timidement.

Isaura fronce les sourcils sans comprendre, et aussi avec un peu de méfiance.

— Je ne sais pas ce que je dois lui dire, dit doucement la servante.

Isaura s'étrangle un peu. Elle ne veut pas de ce qui se passe. Elle se recroqueville un peu plus, ignorant la présence de Iana. Peu lui importe d'être la domina, maintenant.

— Dame, Lancelot s'inquiète de la situation, et il faut me parler pour qu'il trouve une solution.

— Une solution ?

— C'est ce qu'il a dit. Ecoutez, je... Je ne suis pas bête.

Isaura voudrait qu'elle le soit. Elle voudrait que personne ne sache, que personne ne juge, et que Tristan n'appartienne qu'à elle.

— Lancelot vous demande ce qu'il s'est passé. Arthur a besoin de savoir.

Bien sûr, Arthur doit protéger Tristan de la colère de Marcus. L'angoisse étreint encore Isaura et lui coupe le souffle, la laissant muette. Elle est là, nue, avec l'impression de geler dans cette eau trop parfumée, et tout lui semble étranger. Elle sent le regard de Iana sur elle, et il lui paraît lourd, bien trop lourd à supporter. Elle entend le froissement de ses vêtements mais alors qu'elle la croit éloignée, elle revient les bras chargés d'une serviette.

— Vous avez l'air gelée.

Isaura hoche la tête et se fait violence pour sortir de l'eau. Le linge est agréablement chaud sur sa peau, et elle s'y réfugie plus qu'elle s'en enveloppe. Elle s'assoit alors que Iana s'attelle à sécher ses boucles mouillées.

— Qu'avez-vous dit au Seigneur Marcus ? C'est ce que Lancelot m'a demandé. Je dois lui dire exactement ce que vous lui avez dit, et ce qu'il vous a dit.

XXXX

Le lendemain, Isaura n'a toujours vu rien d'autres que sa chambre et la salle de bains. Iana a rapidement murmuré à son oreille de ne surtout rien dire, de ne rien avouer, lorsqu'elle est venue l'aider à se préparer avec une autre servante, et Isaura ne comprend pas. Alors, quand Marcus la fait chercher, son cœur s'affole, et elle voudrait s'enfermer d'elle-même dans sa chambre. Mais le serviteur ne bouge pas d'un pas, et elle ne veut pas provoquer Marcus. La peur lui déchire le ventre alors qu'elle traverse la maison, qui ne lui a jamais paru aussi immense. Lorsqu'elle se présente à la porte, les yeux baissés, elle se fige de voir autant de pieds. L'usage voudrait qu'elle salue son mari et les hommes présents dans la pièce, mais elle ne lèvera pas la tête.

— Approche, ordonne la voix de Marcus.

Isaura sait. Elle n'a pas besoin de lever les yeux pour savoir que Tristan est là. Elle a bêtement reconnu ses bottes, comme celles d'Artorius. Elle sait que Lancelot est là lui aussi, car il suit son commandant partout. Elle ne comprend pas ce qu'ils font là, et si la peur la tenaillait déjà, voilà qu'elle la tétanise.

— Isaura.

La voix de Marcus, qui doit s'impatienter qu'elle lui obéisse, lui fait l'effet de la foudre. A-t-il seulement conscience de la peur qu'il lui inspire ? Elle sent encore sa main s'abattre sur sa joue, et ses doigts serrer son poignet sans s'inquiéter de la blesser. Ses bracelets cachent ses bleus. Elle finit par avancer, et lutte contre ses propres pas. Elle veut se jeter dans les bras de Tristan, s'accrocher à lui, le respirer, pleurer de bonheur de le voir, et de peur de le perdre. Elle veut sentir sa chaleur rassurante, l'odeur de pluie de ses cheveux, et se plonger dans le noir de ses yeux. Mais sans un mot, sans un regard, elle avance vers Marcus. Elle se dirige vers son regard froid, vers la pesanteur de sa main possessive posée toujours sur elle. Le drapé de sa robe est lourd, comme s'il voulait la tirer vers le sol.

— C'est une mascarade, Marcus.

La voix d'Andretus lui fait serrer les poings. Mais le ton mielleux vibre de colère, et quelque chose en Isaura se réveille un peu. Elle n'ose pas relever les yeux pour autant. Elle ne s'y risquera pas. Elle sait ce qui se joue ici. Elle a vu ce qu'elle risquait hier, elle a affronté la colère de Marcus.

— Je ne laisserai pas mon chevalier attaqué et condamné à tort, Andretus, dit la voix grave d'Artorius.

— Il y a un témoin.

— Je veux l'entendre moi-même, je ne vois pas de quel droit tu t'y opposes.

Le sang d'Isaura lui fait l'effet de vibrer, de pulser partout dans son corps, et sa tête bourdonne. Marcus sait. Il lui a fait du mal, hier, et elle est condamnée à rester avec lui pour le reste de sa vie. Il ne la quittera plus des yeux. Elle va mourir ici, peut-être dans une éternité, mais elle va mourir ici, avec sa main écrasant la sienne.

— Isaura a elle-même avoué l'adultère, rit presque Andretus. Et tu as l'audace de protéger ce païen face à Marcus ?

— Je veux l'entendre de sa bouche également, réplique Artorius. C'est mon droit.

C'est un froid intense et lourd qui dévale la poitrine d'Isaura. Elle tombe dans un lac glacé, et ses oreilles continuent de bourdonner. Elle ne peut pas ouvrir la bouche. Les hommes sont-ils si imbus d'eux-même, pour ne pas voir qu'elle est sur le point de s'évanouir ? Fallait-il la faire venir ici, au milieu d'eux, à côté de Marcus, immobile sur sa chaise ? Assise à côté de lui, les mains croisées sur ses genoux, la tête baissée, elle voudrait disparaître dans les plis de ses étoffes.

— La parole de Marcus ne te suffit pas ? s'offusque Andretus. Tu préfères croire un impie qu'un homme de ton propre peuple ? C'est à croire que tu as perdu la raison sur les champs de bataille, Artorius. Ou bien le sang de ta mère te pousse-t-il à renier les valeurs et l'héritage de ton père ?

— Ce n'est pas la parole de Marcus que je remets en doute Andretus, mais la tienne, rétorque le commandant.

Isaura est terrifiée à l'idée de relever les yeux et d'affronter les regards des hommes dans la pièce, mais une partie d'elle brûle de pouvoir regarder Tristan. Et une autre encore s'inquiète de ce que laisseraient voir ses yeux en croisant les siens.

— Tu es peut-être aimé des seigneurs de Bretagne, Artorius, mais les faveurs ne sont pas éternelles dans ce pays, dit Andretus d'une voix traînante.

— Tu as raison, mes chevaliers et moi avons les faveurs des seigneurs de Bretagne, mais aussi de bons nombres de puissants du reste de l'Empire, trop heureux de voir leurs terres et leurs affaires protégées depuis des années. Crois-tu vraiment que ta voix ferait le poids face à leurs intérêts ? rétorque Artorius, et rien qu'au son de sa voix, Isaura devine qu'il a dû se redresser.

Elle l'imagine dominer de sa stature de chef ce serpent d'Andretus, et encore une fois, quelque chose rugit en elle. Comme elle aurait aimé être courageuse, capable de se lever, de relever la tête et d'enfin, dire quelque chose. Isaura sait qu'elle se tait depuis des années, depuis sa naissance peut-être, et elle voudrait hurler. Elle voudrait hurler oui, griffer, se défendre d'Andretus qui médit, de son père qui l'a vendue, de Marcus qui l'empoisonne. Mais Isaura ne peut pas hurler, ni frapper. Elle est de celles contraintes de raser les murs et de baisser les yeux pour survivre, parce qu'elle n'a appris que cela. On enseigne aux garçons à bomber le torse, à hurler ce qu'ils veulent et à le prendre des mains de ceux qui le possèdent. On apprend aux petites filles à baisser les yeux, à courber la nuque, à parler doucement et à tendre les mains vers les hommes qui possèdent ce qu'elles n'auront jamais.

— Tu devrais réfléchir à ce que tu dis, Artorius, et à qui tu le dis.

— Il suffit, tranche soudain Marcus avant que le commandant n'ait le temps de répondre.

À nouveau, la voix de Marcus résonne et la fait tressaillir. La colère contenue qu'elle y entend la terrifie maintenant qu'elle est sûre d'en être la cible.

— Vos batailles d'ego n'ont pas leur place ici.

— N'est-ce pourtant pas ton ego qui nous amène ici ?

La voix de Tristan la fait tressaillir, elle aussi. Et la colère contenue qu'elle y entend la submerge maintenant qu'elle est sûre d'en être le coût.

— Tristan, le reprend la voix de Lancelot.

À côté d'elle, Marcus se tend. Il est comme un volcan sur le point d'exploser, et Isaura ferme les yeux, envahie par les souvenirs de ce qui s'est passé la veille. Marcus les détruira. Peut-être pas tout de suite, sûrement lentement. Le mal qu'il lui a fait hier ne lui suffira pas.

— Tu auras osé tous les affronts, finit par déclarer Marcus.

— Il n'y a pas d'affront à vouloir se défendre. Il y fut un temps où tu n'estimais pas ta parole plus que la mienne.

Marcus éclate de rire et Isaura, elle, relève enfin les yeux. Elle ne peut s'empêcher de regarder Tristan, et elle retient de justesse l'élan qui veut la pousser vers lui. Elle veut descendre de cette chaise, et se jeter à ses pieds pour qu'il l'emmène loin d'ici. Il n'y a pas d'humiliation, pas de concession, dans l'idée de le supplier. Elle sait qu'il la relèvera.

— Ta parole a perdu de sa valeur parce que tu m'as été déloyal, Tristan. Quel homme estimerait celui qui lui vole ce qui lui appartient ?

Isaura étouffe encore l'élan qui veut la pousser vers Tristan. Elle n'appartient pas à Marcus, elle se le répète, elle veut le crier. Elle a choisi Tristan cent fois, mille fois, et le choisira encore contre tous les autres.

— Je ne t'ai rien volé, Marcus.

— C'est donc ta défense, de nier ? les interrompt Andretus.

Tristan toise Andretus du regard et hoche la tête. Isaura se fige en sentant Marcus se tourner vers elle.

— C'est le moment de prouver ton obéissance à ton mari, Isaura. À moins que tu préfères le protéger lui plutôt que de me laisser rétablir mon honneur ?

Isaura sait qu'elle blêmit. Elle ne veut pas parler. Elle veut qu'on l'oublie, que personne ne sache rien, que personne ne lui vole Tristan. Elle ne parvient plus à penser clairement. Iana lui a dit de ne rien avouer. Elle ne veut pas avouer. Elle ne veut pas faire de mal à Tristan. Mais elle ne veut pas mettre Marcus plus en colère. Elle ne veut pas la subir encore, pas comme hier.

— Voilà un silence qui vaut tous les mots, triomphe Andretus.

— C'est le silence d'une femme terrorisée, pas d'une épouse coupable, intervient Artorius.

Isaura, qui a déjà rebaissé les yeux, regrette de ne pas les plonger dans ceux du commandant romain, car elle s'étonne de ses paroles.

— Qu'insinues-tu, Artorius ? demanda Marcus, la voix froide de colère.

— Je n'insinue rien. Tout ce que je demande, c'est que ta femme répète ce qu'elle t'a avoué ici devant nous tous. Si elle condamne mon chevalier à mort, je crois que c'est bien peu demandé.

— Est-ce ainsi que tu comptes le sauver ? En manipulant ma femme ? Crois-tu que sa parole vaudra alors quelque chose ? ironise Marcus, et Isaura sait qu'il enrage.

— Isaura, je vous prie de me répondre, l'ignore Artorius.

La main de Marcus s'abat sur son bras, sur son poignet douloureux, dans un geste possessif qui ressemble à un coup de maillet. Artorius la presse de mentir, et Marcus la presse de condamner. Bien sûr, qu'elle veut mentir. Comment pourrait-elle dire les mots qui lui arracheraient Tristan à tout jamais ? La colère de Marcus ne fait pas le poids face à la vie de Tristan. Comment peut-il se croire si important, pour imaginer qu'elle le préférerait à l'homme qu'elle a toujours choisi ?

— Isaura, insiste Artorius.

Isaura inspire. Tout est douloureux, et elle relève les yeux sans croire y arriver.

— Je n'ai pas fauté avec le chevalier Tristan.

Tristan n'est pas une faute. Elle l'a aimé si vite, et si fort, sans jamais douter.

— Menteuse, souffle Andretus entre ses dents.

— Je ne mens pas, se précipite Isaura. Je n'ai jamais aimé que mon mari.

Tristan est son mari. Elle l'a décidé. Elle n'appartient qu'à lui. Marcus n'est qu'un ravisseur, un obstacle. Il est l'épreuve, l'ombre sur leur union, et qui oserait nier qu'ils s'aiment et qu'ils s'appartiennent ? Tristan porte la bague qu'elle lui a donné autour du cou. Elle n'a jamais rien donné à Marcus. Il lui a tout pris, quand elle a tout donné, les yeux fermés, le cœur ivre, au chevalier.

Isaura sait ce qu'elle vient de faire. Elle a craché au visage de Marcus, elle a piétiné son honneur une fois de plus. Comme il doit la haïr maintenant, plus encore qu'avant. Si elle avait un seul endroit où aller, elle s'enfuirait sur le champ. Mais alors qu'il s'apprête à exprimer sa colère, il est interrompu par l'arrivée de l'un de ses serviteurs, suivi par un jeune garçon.

— Voilà le témoin que tu réclames, Artorius, dit Andretus en prenant le garçon par les épaules. Parle, Brieg.

Brieg est jeune, plus jeune qu'il le voudrait en cet instant sûrement. Il a encore les joues rondes de l'enfance, et des cheveux châtains bouclés trop longs au goût des romains. Comme Isaura plus tôt, il ne quitte pas les yeux du sol.

— Et bien mon garçon, parle, s'impatiente Andretus. Tu as juste à répéter ce que tu m'as dit l'autre jour.

Brieg paraît rétrécir sous le poids des mains d'Andretus. Le garçon est terrorisé et Isaura, plus mal à l'aise encore, baisse à nouveau la tête. Son cœur s'emballe encore et elle inspire difficilement.

— La femme que tu as vu avec le chevalier sarmate, c'est bien elle n'est-ce pas ?

Isaura relève les yeux et voit Brieg continuer à fixer le sol. Andretus lui relève le menton et le garçon la fixe, apeuré. Elle détourne le regard, parce qu'elle sait.

— Je ne suis pas sûr, répond Brieg dans un murmure.

Isaura ne réagit pas. Elle a dû mal entendre.

— Mais qu'est-ce que...

— Lâche le garçon, Andretus, tonna la voix d'Artorius. Tu lui fais peur.

Le souffle d'Isaura continue de s'accélérer, et elle a peur que Marcus l'entende.

— C'est important que tu sois sûr, Brieg, dit Artorius avec une certaine douceur dans la voix.

Un long silence s'installe, soudain rompu par la colère d'Andretus. Isaura se sent absente, et sa gorge lui fait mal à force de contenir ses sanglots. Que s'est-il passé ? Elle se risque à regarder la scène, et voit Andretus fulminer.

— Et bien, Andretus, ton témoin ne me semble pas très fiable, ironise Artorius.

— À quoi joues-tu ? s'exclama Andretus en empoignant Brieg.

Artorius, d'un geste ferme, éloigne le jeune garçon du romain. Brieg recule encore de quelques pas, le plus loin d'Andretus possible.

— Il a vu Isaura rejoindre Tristan, il l'a affirmé devant Marcus ! éclate Andretus.

Isaura jette un rapide regard à Marcus, qui observa la scène avec la froideur d'une statue. Ses mâchoires sont contractées, son visage fermé. S'il ne dit rien, c'est parce qu'il attend son moment. Il aime distribuer sa parole comme quelque chose de rare.

— Il n'est pourtant pas si sûr de lui. Si l'épouse nie et que ton témoin n'en est plus un, je ne vois pas ce qui prouve la faute dont tu accuses Tristan et Isaura, et comment tu justifieras tout vengeance envers mon chevalier, dit Artorius.

— Quelqu'un aura fait peur au garçon, ou l'aura soudoyé, fulmine Andretus.

— La seule personne qui le terrorise ici, c'est toi, répond Artorius.

— Silence, intervient Marcus en se levant.

Lentement, il s'avance vers Brieg, qui semble prêt à donner n'importe quoi pour disparaître lui aussi.

— La femme que tu as vue avec le chevalier est-elle la Dame Isaura ? redemande-t-il au garçon.

Brieg hésite quelques secondes qui semble interminables à Isaura, et secoue négativement la tête.

— Répond correctement, insiste Marcus.

Le jeune garçon respire vite, Isaura voit bien qu'il ne veut pas répondre.

— Non, Seigneur Marcus, ce n'était pas elle.

Isaura voit le profil de Marcus s'éclairer d'un léger sourire. Elle ne sait plus quoi penser, quoi croire, et quoi espérer.

— Alors pourquoi m'as-tu assuré l'inverse ?

Brieg baisse les yeux rapidement et tord ses mains, nerveux. Marcus insiste par son seul silence, lourd comme du plomb, et le jeune garçon finit par répondre.

— Parce qu'on me l'a demandé.

Plus personne ne fait un seul bruit dans la pièce, et Marcus continue de sourire. Andretus, lui, blanchit.

— On te l'a demandé ? s'interroge Marcus.

— Oui. Je... Je n'ai vu le chevalier avec Tristan avec personne. Il n'est pas allé à la vieille cabane. Les seules femmes avec qui je l'ai vu ce sont celles de la taverne, et...

— Mensonges ! s'écrie Andretus.

Isaura écarquille les yeux. Elle ne comprend pas ce qu'il se passe. Elle se sent étrangère à la scène, comme si elle assistait à une pièce de théâtre. Son cœur bat si fort dans ses oreilles qu'il lui fait l'effet d'être un tambour.

— Marcus, tu ne vas pas croire...

Marcus lève la main pour faire taire Andretus, les yeux toujours rivés sur Brieg, souriant toujours.

— Qui te l'a demandé ?

Brieg hésite mais finit par relever la tête pour regarder Andretus. Ce dernier se décompose et semble prêt à s'étouffer dans son indignation.

— Sale petit... Jamais, jamais je n'ai fait cela ! Marcus, tu sais que j'ai demandé à ce garçon de suivre Tristan, je l'ai payé pour cela, jamais je n'ai...

Marcus, qui ne semble pas vraiment l'écouter, retourne s'asseoir sur sa chaise.

— J'imagine qu'Andretus t'a menacé, pour que tu en viennes à mentir.

Brieg hoche la tête rapidement.

— Tu sais que c'est un péché, de mentir ? demande encore Marcus.

Le garçon hoche à nouveau la tête, bien plus lentement cette fois. Isaura n'entend plus Andretus vociférer, elle fixe Brieg sans plus respirer, incapable de penser à quoique ce soit.

— Manius, emmène ce garçon aux cuisines, ordonne Marcus.

Brieg s'en va sous les regards et dans un silence pesant, qu'Isaura brûle de briser.

— Marcus... commence Andretus avant d'être à nouveau arrêté par un geste autoritaire de la main.

— Laisse-nous, Andretus.

— Marcus, crois-moi que si je parle ne serait-ce qu'une seconde au garçon, je...

— Je ne veux pas que tu lui parles, dit Marcus. Je lui parlerai seul, plus tard. Ne te rends pas aux cuisines, mais laisse-nous, je te prie.

Andretus passe par tant de couleurs qu'Isaura s'effraie presque de le voir s'écrouler sur le sol. Mais il n'est pas fou, et bien trop intelligent pour ne pas savoir s'effacer face aux élans d'autorité de Marcus. Isaura sait qu'il prévoir déjà de l'amadouer plus tard, seul à seul.

— Toi aussi, Lancelot.

Le chevalier ne bouge pas et interroge Artorius du regard. Les chevaliers n'obéissent qu'à un seul homme, et surtout, à un seul romain.

— Laisse-nous, lui dit Artorius.

Lancelot quitte la pièce sans un regard pour personne, de sa démarche aussi insolente qu'à l'ordinaire et une fois de plus, Isaura lui envie cette fierté qui ne le quitte jamais. Il laisse une pièce au silence si lourd qu'il semble tous pouvoir les étouffer. C'est Marcus qui le rompt, un sourire amusé à nouveau sur son visage.

— Acheter le mensonge du jeune Brieg pour accuser Andretus du même forfait, je ne t'imaginais pas si retors. Te voilà aussi malin qu'Ulysse, bien que je soupçonne ton cher Lancelot de t'avoir épargné une manipulation aussi sournoise.

Isaura sent les espoirs qu'elle n'avait pas même pas encore commencé à construire s'effondrer. Elle reconnaît dans l'attitude de Marcus la même manœuvre que la veille avec elle, et une nausée l'envahit.

— Tu as une bien piètre opinion de moi, si tu as pensé que j'allais croire une chose pareille. Mais ce n'est pas important, n'est-ce pas ?

— Je crois au contraire que tu es un homme très intelligent Marcus, qui ne risquera pas sa réputation et ses affaires en t'attaquant à mes chevaliers et moi, surtout sans preuves.

Isaura n'a jamais vu Artorius défier Marcus de la sorte. Si Marcus en a si souvent l'attitude, c'est Artorius qui a la stature d'un chef. Il n'y a pas de doute dans son regard, et pas un regret.

— Vraiment ? s'amuse Marcus.

— Je crois que tu sais que mes chevaliers et moi mettrons bien moins d'ardeur à protéger tes intérêts s'il arrive le moindre malheur à Tristan, alors qu'il est évident qu'il est victime de la ruse d'Andretus.

Marcus continue de sourire, mais du coin de l'œil, Isaura voit que son rictus s'affaiblit un peu.

— Et je crois que tu sais aussi qu'aucun breton n'aimerait savoir que tu battrais ou répudierais ton épouse à moitié bretonne sur une fausse accusation d'Andretus, déjà si peu apprécié sur les terres qu'il occupe en ta faveur. Je n'ose imaginer les répercussions sur tes affaires.

Marcus ne sourit plus vraiment, même s'il refuse à se montrer désarçonné.

— Je sais que tu ne voulais pas que la rumeur d'une infidélité de ta femme s'ébruite, pas plus que tu ne veux que tes affaires ralentissent. Tu voulais garder tout cela discret, et tu es furieux qu'Andretus ait pris l'initiative de faire venir chercher Tristan aujourd'hui. Je sais aussi que tu comptais certainement te venger de lui discrètement, mais cela n'arrivera pas.

Artorius est un orateur hors pair, et si Isaura en est surprise, elle a l'impression que Marcus également.

— S'il arrive quoique ce soit à Tristan, je te tiendrais pour responsable, Marcus. Et maintenant qu'il est évident que toute vengeance serait injuste et infondé, puisque Tristan n'a rien fait qui justifie ta colère, crois-moi que je ne me priverai pas pour venger à mon tour un frère.

Isaura pourrait jurer que Marcus ne respire plus lui non plus.

— Crois-moi, le fait que Brieg avoue la manipulation d'Andretus joue largement en ta faveur.

Marcus se lève brutalement, et il perd de sa superbe face au calme indescriptible d'Artorius.

— Cessons cette mascarade, Artorius. Tu sais comme moi l'affront que m'a fait Tristan. Tu es homme pieux, un romain, et je sais que tu ne peux défendre une telle traîtrise. C'est vrai, j'ai besoin que tes hommes et toi protègent mes intérêts, mais le Mur ne sera pas sous votre protection pour toujours.

Artorius ne bouge pas d'un cil. Il ne dit rien, et regarde Marcus droit dans les yeux, attendant la suite. Mais la suite, Marcus l'adresse à Tristan.

— À la seconde où tu seras libéré de ton serment envers Rome, fuis très loin de cette île, Tristan.

La menace dans la voix de Marcus est telle qu'un nouveau frisson vient parcourir Isaura, si fort qu'elle pourrait en sursauter.

— Tu ne survivrais pas très longtemps à cette liberté que tu attends depuis si longtemps si tu t'attardais.

Tristan est un homme d'honneur, mille fois plus que ce Marcus veut bien prétendre, et il ne manque ni de courage, ni d'impétuosité. Les yeux étincelants de fureur, il s'avance vers Marcus, mais Artorius le bloque de son bras.

— Non, Tristan.

Marcus a retrouvé son sourire triomphal. Tristan lui, a toujours la même fureur froide dans le regard.

— Menace-moi autant que tu le veux, Marcus. Mais crois-moi, si tu songes à la blesser encore, tu voudras fuir cette île toi aussi, et bien plus vite que je ne l'ai jamais voulu.

— Prend-garde Tristan, tu avouerais bien plus que tu ne le veux sans t'en rendre compte, sourit méchamment Marcus.

— Je n'ai rien à avouer, et je ne me repens de rien. Je n'ai aucun compte à te rendre, sois-en sûr.

Isaura ne peut que fixer Tristan, et elle se sent si étrange à le regarder, lui qui est à la fois si loin et si proche d'elle. Lui qui avoue à Marcus l'aimer à demi-mot, lui qui la regarde de loin, et elle qui se déchire à ne pouvoir quitter cette pièce avec lui.

— Tu ne l'approcheras plus jamais, déclare la voix de Marcus, presque caverneuse.

Tristan l'ignore et la regarde, elle. Dans les yeux, sans rien dire, il la regarde et la voit. Il y a dans ses yeux tout ce qu'elle veut y voir, mais aussi ce qu'elle aurait préféré lui éviter.

— J'avais confiance en toi Tristan, ajouta Marcus avec un vrai regret dans la voix. Je t'estimais. Jamais je ne m'expliquerai que tu aies pu risquer tout l'avenir que j'avais à t'offrir pour une femme.

Tristan ne quitte pas des yeux Isaura, et elle ne se détourne pas de lui. Elle a mal, infiniment mal, parce qu'elle veut dire mille choses sans savoir par où commencer, parce qu'ils ne sont pas seuls, et parce que quand Tristan passera cette porte, il lui échappera pour trop longtemps.

— Je sais, répond Tristan avec un sourire désabusé.

Isaura a l'impression de se fissurer doucement, comme si quelque chose dans son ventre se mettait à craqueler. Ainsi, Tristan regrette ? Elle ne le regrette pas, pas lui.

— Je sais que tu ne comprends pas, tu ne renoncerais à rien pour elle, ni pour personne d'autre que toi.

Marcus se met à rire doucement et Isaura voit qu'il rêve à projeter Tristan contre le mur derrière lui. Isaura, elle, se recompose.

— Tu es bien prompt à me donner des leçons, pour un homme qui n'a rien à quoi il pourrait renoncer. Tu n'as rien, rien à offrir, tu n'es rien, et tu convoites une femme qui vaut plus de richesses que tu n'auras jamais. Mais que crois-tu, Tristan ? Qu'elle renoncerait à quoique ce soit pour toi ?

Le ton de Marcus est moqueur, si moqueur qu'il lui fait l'impression de la brûler elle aussi. Marcus ne sait rien.

— Tu n'es même pas un homme libre, tu ne peux même pas renoncer à ta liberté, s'esclaffe Marcus tout en revenant vers elle. Isaura le sait, et quelque part, je suis désolé pour toi que tu te sois fourvoyé pour une chimère.

Isaura le hait. Elle le hait de salir ce qu'elle a de plus beau et de plus précieux en elle.

— Crois-tu qu'elle s'inquiète sincèrement de ton sort ? dit Marcus en faisant mine de l'attraper par le bras.

Isaura ne lui laisse pas le temps de la toucher. Elle se dégage sans même y réfléchir, parce qu'elle vibre de colère et d'amertume, que laisser Marcus poser une main sur elle lui est insupportable, et qu'elle veut lui prouver qu'il a tort. Elle veut qu'il sache à quel point il est bête et ignorant. Comment peut-il oser prétendre le fond de son cœur, lui qui ne connaît rien de l'amour ? À nouveau, elle regarde Tristan, et elle veut qu'il lise dans ses yeux.

— Hé bien ! Décidément, puisque nous sommes seuls, parlons à cœurs ouverts, s'amuse Marcus. Ainsi, tu prétends l'aimer ?

Isaura ne répond pas, et continue de regarder Tristan. Elle ne veut jamais répondre à Marcus, et ne plus jamais le regarder.

— Réponds ! crie Marcus en s'avançant vers elle, la faisant sursauter.

Le geste qu'il a esquissé vers elle fait bondir Tristan, qu'Artorius n'a pas le temps de retenir. Il repousse Marcus du bras, et les voilà tous les deux trop proches l'un de l'autre. Tristan le fixe sans rien dire, mais il a dans les yeux une telle fureur qu'Isaura a peur que tout bon sens l'ait abandonné. Les deux hommes s'affrontent, et rien de bon ne se lit dans leurs regards. Isaura sait ce qu'il advient lorsque les hommes se battent, et surtout, elle sait ce qu'il adviendra de Tristan s'il touche à un seul cheveu de Marcus.

— Je ne prétends rien du tout, Marcus. Je t'en prie, laisse-les partir.

Les mots lui semblent sortir d'une autre bouche, tant elle se refuse à les dire. Elle ne veut pas laisser Tristan s'éloigner d'elle, elle ne veut pas qu'il parte. Mais Tristan est trop fier, assez fou pour se faire tuer, et à l'imaginer, elle se voit déjà tomber dans le vide.

— N'éprouves-tu aucune honte à manipuler les hommes comme tu le fais ? siffle-t-il entre ses dents. Ne vois-tu pas le mal que tu as causé ?

Isaura voudrait fermer les yeux pour laisser les larmes couler, mais elle regarde toujours Tristan. Elle veut être ivre de lui une dernière fois avant qu'il ne la quitte, que son visage s'incruste derrière ses paupières, pour qu'elle ne l'oublie jamais. Elle a peur de rester amoureuse d'une ombre, d'un visage qui deviendrait flou, alors que dans une autre vie, elle aurait pu le contempler chaque jour que Dieu fait. Marcus ne voit pas sa douleur, il ne l'entend pas. Personne ne l'entend, personne ne l'a jamais entendue depuis qu'elle est née, sauf Tristan. Tristan la regarde, et elle sait qu'il voit. Pourquoi doivent-ils nier ? Qu'ont-ils fait de mal ? Qui est Marcus pour juger de son amour, de tout ce qu'elle veut donner à Tristan ? Que pourrait-il y avoir de mal entre eux, quand elle peut fermer les yeux sans jamais le craindre, et sans jamais hésiter ?

— Tu ne m'as fait aucun mal, Yseult.

La voix de Tristan a la douceur du miel, et celle de la pluie qui tombe sur l'herbe. Peu lui importe le jugement du monde, si Tristan la voit comme elle le voit elle aussi. Ses yeux se voilent, et elle sourit un peu, parce que leurs visages sont trop tristes pour des amoureux.

— Toi non plus, jamais.

Marcus ne dit rien, sans doute s'étouffe-t-il encore, et Artorius non plus. Isaura ne les voit pas, elle se moque de leurs visages blêmes. Puisque tout est perdu, qu'on sache qu'Yseult aime Tristan.

XXXX

Isaura observe la pluie tomber sur le sol de la cour et sourit doucement. Il y a quelque chose de drôle, à voir la pluie tomber, à repenser à ses mots d'enfants, lorsqu'elle pensait que le Ciel pleurait. Elle repense à sa mère aussi, qui aime tant l'odeur de la pluie.

Les jours s'étirent indéfiniment, sans jamais changer. Marcus ne désire pas mettre à mal son empire en se vengeant de Tristan. Les manœuvres d'Andretus se sont retournées contre lui : Marcus n'aime pas que l'on agisse à sa place. La colère qu'il éprouve contre elle est silencieuse, glaciale. Il ne lui parle jamais, et ne la laisse plus sans surveillance. Elle ne sortira sûrement plus de cette maison sans être à son bras, sans qu'il la regarde pour autant. Plus que jamais, elle est une parure, dont on attend bien peu mais qu'on se refuse à perdre.

Marcus passe presque toutes ses nuits dans son lit, comme s'il cherchait à récupérer les heures qu'elle a partagées avec Tristan. Elle sait aussi qu'il désire plus que jamais un héritier, et Isaura a peur que sans les recettes de Brangien, son ventre finisse par s'arrondir.

Pourtant, Isaura ne pleure pas. Elle n'a pas perdu Tristan. Elle n'a jamais été aussi sûre de quelque chose de toute sa vie. Marcus n'est qu'un obstacle, et qu'est-il, lui qui renonce si facilement à sa vengeance par peur de voir ses affaires diminuer ? Tristan et elle acceptent de tout souffrir pour pouvoir s'aimer, comment la faiblesse de Marcus pourrait-elle vraiment les arrêter ? Comment peut-il avoir l'arrogance de croire qu'il peut les séparer ?

Marcus n'imagine pas ce dont elle est capable pour retrouver Tristan. Ce dernier non plus, d'ailleurs. Les hommes ont tendance à sous-estimer leurs épouses. Marcus ne se doute pas que parmi les multiples bijoux qu'il lui a offerts, il a oublié l'existence des plus insignifiants à ses yeux. Elle les a mis de côté, cachés, tout comme ceux qu'elle a emportés de la maison de son père. Lorsque Tristan sera libre, et qu'elle s'enfuira avec lui, ils n'auront pas à se soucier d'argent. Pas avant un moment.

Ils pourront prendre un bateau, et s'installer quelque part. Isaura se moque bien de ne plus se baigner au milieu du marbre froid. Tous s'imaginent ce qu'elle veut, mais il n'y a qu'elle pour le savoir. Et ce qu'elle veut, c'est sourire doucement, sans plus jamais avoir à forcer ses joues.

XXXX

— Vous êtes bien jeune pour être solitaire.

Isaura tourna la tête vivement, surprise. Elle s'est assise sur un fauteuil près d'une fenêtre, loin des invités. Elle aurait voulu s'isoler complètement, mais elle sait qu'elle n'a pas intérêt à se soustraire aux regards de Marcus. Licinia, une riche veuve arrivée il y a quelques semaine à Corstopitum, intrigue les nobles romains du Mur. Elle vient d'une très puissante famille, aux nombreux politiciens. C'est une belle femme, d'une trentaine d'années, peut-être plus, aux grands yeux sombres.

— Mais j'imagine qu'aucun âge ne permet de supporter ces bavardages, soupire-t-elle en portant une coupe de vin à ses lèvres.

Licinia s'installe près d'elle, les yeux traînants sur un groupe de femmes qui chuchotent aux oreilles des unes des autres comme si elles se confiaient des secrets d'Etat.

— Les commérages ne vous intéressent pas ? Ou bien peut-être est-ce parce que vous en êtes l'objet que vous les évitez ?

Licinia s'est penchée vers elle, et un parfum de cannelle vient chatouiller les narines d'Isaura. Le sourire qu'elle lui adresse derrière sa coupe de vin est tout aussi piquant. Isaura, qui n'a pas l'habitude qu'on lui parle avec tant d'amusement et de mystère dans la voix, est désarçonnée.

— J'ai entendu quelques petites choses à votre sujet, ajoute encore Licinia. Mais rassurez-vous, vous n'êtes pas la seule. Chacune de ces femmes a son lot de rumeurs qui lui colle à la peau, moi la première.

— Je ne m'intéresse pas à tout cela, répond Isaura plus froidement que ce que la convenance voudrait.

Licinia sourit et boit une nouvelle gorgée de vin. Isaura aperçoit Marcus les observer et elle s'en alarme, sans même savoir exactement pourquoi. Elle se méfie naturellement de Marcus comme on se méfie d'une flamme qu'on évite d'approcher.

— Et qu'est-ce qui vous intéresse alors, Isaura ?

Si le regard indiscret de Licinia devrait la mettre mal à l'aise, il n'en est rien. Isaura se méfie, la jaugeant du regard alors qu'elle s'attarde à observer encore l'assemblée, mais aucune malice ne se dégage de la brune.

— Rien de bien exceptionnel, et je ne suis pas très bonne tisseuse, répond Isaura en regardant elle aussi le reste de la salle. Il m'arrive de m'occuper des fleurs et des plantes du jardin, aux beaux jours.

— Vraiment ?

Le sourire de Licinia ne cache pas sa moquerie, mais ne manque pas non plus de complicité.

— Je vous pensais plus intéressante que ces épouses et ces matrones, regrette Licinia avec un soupir. C'est ce que j'avais cru comprendre...

— À cause de commérages, j'imagine, rétorque Isaura.

La rumeur de son infidélité parcourt le Mur, et seule la volonté de Marcus de ne pas la laisser éclater l'empêche de trop se répandre. Elle se murmure comme un secret dangereux. Marcus n'est pas un homme dont on chuchote et dont on se moque impunément.

— Oui, répond Licinia. Et en raison de nos amis communs.

Isaura hésite à comprendre et Licinia se met à rire devant son air troublé.

— Vous n'êtes pas la seule à apprécier les qualités des chevaliers d'Artorius.

Mille questions à poser se bousculent dans son esprit, si vite qu'elle ne parvient pas à savoir par où commencer. Elle est saisie, de surprise certes, mais aussi d'un début de joie qu'elle s'efforce de freiner.

— Vous devriez me rendre visite, à l'occasion. Je m'ennuie si facilement, et je ne crois pas que Marcus me refuserait la compagnie de son épouse.

XXXX

L'invitation de Licinia pour Isaura n'a pas inquiété Marcus une seconde, au point qu'elle doit s'en retenir de rire. Marcus ne voit que la possibilité de flatter la cousine adorée d'Agrippa, qui a tant d'influence sur l'île et en Gaule. Licinia fait partie des femmes qui peuvent écrire un bon mot ou chuchoter une parole agréable à votre sujet, et ainsi, faciliter vos affaires et votre carrière.

— Me voilà si heureuse de votre visite, souffle Licinia en la recevant. Venez, j'ai si hâte de discuter avec vous.

Isaura est une fois de plus déconcertée par la vivacité de son hôte et la suit sans vraiment réagir ou savoir quoi répondre aux plaisanteries qu'elle énonce. Alors, quand Licinia l'entraîne dans une pièce et qu'elle y voit Tristan, elle met plusieurs secondes à lâcher le bras offert par sa nouvelle amie. C'est un tel choc, une telle joie, qu'elle en perd le souffle. Quand enfin, elle réagit, c'est pour se jeter contre lui sans plus d'hésitation, et sans silence. Elle pousse un cri de joie qu'elle est incapable de taire, et l'embrasse dix fois entre ses rires et ses larmes.

— Et bien mon cher Tristan, me voilà presque jaloux.

La voix moqueuse de Lancelot la ramène à peine à la réalité. Elle ne prend qu'une seconde pour le saluer avant de regarder à nouveau Tristan. Elle serre l'une de ses mains dans les siennes, contre sa poitrine, sans pouvoir songer à regarder ailleurs.

— Montrez-vous plus courtois avec les femmes, Lancelot, et elles vous sauteront peut-être au cou, s'amuse Licinia.

Lancelot lui sourit et s'incline un peu. À la grande surprise d'Isaura, qui ne peut ignorer une chose pareille, Licinia attrape les pans de la veste de Lancelot avant de rire et de s'éloigner en lui faisant signe de la suivre.

— Je crois que ces deux-là ont beaucoup de choses à se dire, s'amuse Licinia. Et vous, Lancelot, vous m'avez promis de m'en raconter plusieurs.

Les portes se referment derrière eux et ils se retrouvent seuls, dans un tel silence qu'Isaura l'impression d'entendre la pièce s'emplir de sa propre joie. Elle l'embrasse encore, et en sentant ses mains empoigner doucement ses cheveux, elle rit de bonheur.

— Plus on me sépare de toi, plus tu trouves le moyen de me voir encore, souffle-t-elle en caressant sa joue.

— Je m'inquiétais.

Isaura sourit et le rassure d'un regard. Elle va bien. On échouera toujours à les séparer, et le reste a bien peu d'importance.

— Marcus ne te fait pas de mal ?

Elle secoue la tête. Elle ne racontera rien à Tristan. Elle ne veut pas assombrir ses yeux déjà trop amers.

— Je ne veux pas parler de lui, plus jamais.

Elle s'agrippe à lui, et approche son visage tout près du sien alors qu'il se penche vers elle. Elle pourrait rester une éternité à le regarder comme cela, avec la joie de leurs retrouvailles qui la réchauffe toute entière.

XXXX

— Artorius n'était pas trop furieux contre toi ?

Isaura est lovée contre Tristan, encore étourdi. Elle dégage quelques mèches de ses cheveux de son visage et embrasse le tatouage sur sa pommette.

— Ne t'inquiète pas d'Arthur.

Tristan l'embrasse comme il aime le faire pour taire ses questions et ses inquiétudes, et Isaura, trop heureuse de sentir ses lèvres sur les siennes, se laisse faire.

— Crois-tu que nous pourrons nous revoir ici, chez Licinia ?

— Peut-être.

— Tu deviens de plus en plus silencieux avec les années, Tristan. À ce rythme-là, quand nous serons vieux, je parlerais toute seule.

Quelque chose s'assombrit dans les yeux de Tristan, et Isaura fronce les sourcils. Elle se redresse, appuyée sur son torse, ses yeux rivés dans les siens sans qu'il puisse échapper à son regard.

— Je te promets que nous vieillirons ensemble, sauf si tu ne veux plus de moi.

— Ne sois pas bête.

— Je ne le suis pas, justement, dit-elle, pleine d'une assurance qu'elle ne se connaît pas.

Elle lui raconte les bijoux mis de côté, les calculs qu'elle fait, les choses qu'elle imagine. Rien de tout cela n'est extravagant ou impossible. Tristan peut forcément l'imaginer lui aussi.

— Je t'assure que c'est possible. C'est assez d'argent pour s'enfuir, et commencer une vie sans trop s'inquiéter. Tu ne me crois pas ?

— Je crois que tu sais bien mieux gérer l'argent et une maison que moi, dit doucement Tristan.

— Alors quoi ?

Tristan la regarde attentivement et caresse doucement la peau de son bras. Il y a beaucoup de fatigue dans ses yeux, et Isaura s'en émeut, parce qu'elle aurait préféré y voir la colère qu'elle y a vu tant de fois.

— Tristan, insiste-t-elle encore.

— J'ai encore beaucoup de batailles devant moi.

— Bien moins que tu en as derrière toi. Et si je ne suis pas une motivation suffisante pour que tu évites de te faire tuer...

Tristan esquisse un sourire et l'embrasse encore.

— Pourquoi Licinia nous aide-t-elle ?

— C'est une vieille amie d'Arthur. L'une de nos premières missions avait été de repousser des bretons des terres de son premier mari. C'est une femme de caractère.

— Arthur est au courant ?

— Bien sûr que non, ricane Tristan. Il entrera dans une colère noire si il l'apprend.

— Et Lancelot t'aide tout de même ?

Tristan a l'air de trouver qu'elle parle trop, et qu'elle pose trop de questions, mais elle continue de le fixer, un sourire curieux aux lèvres.

— Lancelot aime agir par lui-même, lui aussi.

— Et il aime agir par lui-même avec Licinia, j'imagine ? Lui qui m'a tant reproché de...

— Licinia est veuve, soupire Tristan. Deux fois veuve, même. Et puis, pourquoi crois-tu que je me suis battu avec Lancelot, quand il a découvert ce qui se passait entre nous ? C'est un fichu hypocrite parfois... Lui qui coucherait sûrement avec toutes les femmes de cette île s'il le pouvait...

Isaura sourit et l'embrasse encore, et elle a envie de soupirer, parce qu'elle sait qu'elle devra le quitter bientôt.

— Cela a peu d'importance désormais, dit Tristan.

— Très peu.

Elle se blottit encore un peu plus contre lui, et elle sent son cœur battre contre son oreille. Elle songe qu'elle voudrait s'endormir tous les soirs ainsi, plutôt que d'entendre la respiration menaçante de Marcus. Isaura ferme les yeux. Elle s'est promise de ne pas penser à lui, pas maintenant.

— Tu ne m'abandonneras pas, n'est-ce pas ? demande-t-elle en se redressant.

Tristan la regarde sans rien laisser transparaître dans ses yeux. Sûrement parce qu'il ne comprend pas sa question. Elle n'a pas de sens, après tout.

— Quand tu seras libre, quand tu quitteras le Mur, tu ne me laisseras pas ? vérifie-t-elle quand même.

Tristan ne répond rien, et en l'attirant contre lui, enfouit son visage dans ses cheveux. Mais Isaura n'aime pas ce silence dans lequel il s'obstine, et se redresse encore.

— Si tu songes à ne pas m'emmener avec toi ne serait-ce qu'une seconde...

Elle n'a pas envie de finir sa phrase, et pas besoin non plus. Encore une fois, il y a quelque chose dans le regard de Tristan, un non-dit qui a l'air trop lourd.

— Je ne veux pas qu'il t'arrive quelque chose.

C'est un aveu, et c'est si rare d'entendre Tristan s'effrayer de quoique ce soit qu'elle se retrouverait presque muette. Elle a n'a jamais réconforté que sa colère et son amertume, et face à cette crainte, qu'elle ne connaît pourtant que trop bien, elle se sent ignorante.

— Peu m'importe. Je veux m'enfuir avec toi.

— Nous n'y arriverons jamais.

Isaura s'écarte de lui un peu vivement. La colère gronde en elle comme jamais, et elle se retient de se jeter sur lui. De quel droit abandonne-t-il ? Comment ose-t-il baisser les bras ?

— Je t'interdis de dire cela.

— Yseult...

— Non ! Je te l'interdis. Je... Ce n'est pas toi qui es tout seul. Ce n'est pas toi te retrouves dans cette maison, sans ami, avec Marcus, à... Je suis seule là-bas, et dans son lit, et sans jamais personne. Tu n'es pas seul, toi, et tu n'es pas enfermé. Et celles qui se retrouvent dans ton lit, tu les y as invitées.

La voix d'Isaura vibre de colère, et sa vision tremble un peu sous les larmes qui menacent. Il y a cette solitude à laquelle elle se refuse à penser, et cette jalousie sur laquelle elle s'interdit de s'attarder. Elle est submergée par trop de choses, des choses qu'elle ne veut pas que Tristan éteigne, mais qu'il comprenne, comme il sait le faire. Il la fixe intensément, et elle le menace du regard de ne pas dire quelque chose d'idiot.

— Cela fait un moment que je n'ai plus aussi peur de mourir. Mais l'idée que cela t'arrive m'empêche de dormir, finit-il par dire.

Ce n'est pas aussi idiot qu'elle l'aurait pensé, et sa colère s'adoucit. La peur lui fait dire des choses déraisonnables à elle aussi, après tout.

— Il faut bien mourir un jour, Tristan, et j'aimerais autant que ce ne soit pas sans toi.


Voilà donc pour ce nouveau chapitre, et j'espère qu'il vous a plu. Il y a beaucoup de choses dites, et si Isaura vous semble prête à exploser, ma foi, qui ne le serait pas à sa place ?

La défense de Arthur est une référence aux TRÈS nombreuses fois où les deux amoureux s'en sortent de peu avec des histoires aberrantes (une mise en scène, un serment en marchant sur des braises faussé, un déguisement de lépreux, etc) et où le roi Arthur tente de leur sauver la mise dans la légende, en essayant d'innocenter Tristan ou en tentant de négocier avec le roi Marc façon "les mecs, partagez vous Iseult dans l'année, un quand les arbres ont des feuilles, l'autre quand ils en ont pas". Vous noterez la considération formidable pour l'avis de notre chère Iseult, qu'on partage comme une tomme de fromage.

J'avais envie donc de faire un petit hommage aux ruses des personnages et au rôle d'Arthur, mais en l'accordant comme d'habitude à l'univers du film/fic. C'est l'occasion pour Arthur de s'illustrer comme un chef et comme un ami, et pour Isaura et Tristan d'avouer leur amour à demi-mots. Car, le titre du chapitre La reine de la preuve vient de locution "Confessio est regina probatio" qui veut dire "L'aveu est la reine de la preuve". Dans ce chapitre, l'aveu d'Isaura et Tristan est un enjeu sur lequel on joue beaucoup.

Les amatrices du film retrouveront une réplique particulière de Tristan dans la bouche d'Isaura (d'un autre côté, il en a tellement, ahem), et je pense que vous comprendrez pourquoi.

Dans le prochaine chapitre, vous retrouverez un peu la douce Brangien, je sais qu'elle vous manque. Je vous souhaite une très belle soirée et n'oubliez pas de prendre soin de vous.