Chapitre 16 : Se blesser
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Deux ans plus tôt,
Août 1975,
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Charlus leva une nouvelle fois la tête vers le ciel. Le soleil africain tapait avec mille fois plus de puissance que la pluie anglaise, et c'était peu dire. Lui qui se plaignait de l'humidité de l'air anglais n'avait plus qu'une hâte : le retrouver pour avoir frais. Pas froid. La nuit, dans le village sorcier d'Afrique du Sud où était née leur amie Zafrina – enfin c'était plus une ville qu'un village mais Zafrina parlait toujours de village, alors… – la température descendait en dessous des 10 degrés. Et là il avait froid. Lui, il voulait juste retrouver la fraîcheur de l'automne britannique.
« Cesse de soupirer, on dirait un enfant, se moqua gentiment Dorea en passant son bras sous le sien.
-C'est cette chaleur aussi, se lamenta-t-il de manière exagérée en lui souriant. »
Elle avait relevé ses cheveux en chignon pour les cacher dans un grand chapeau de paille qui lui tenait sur la tête malgré le vent grâce à un ruban de soie blanche. Sa robe d'un jaune très pâle ne devait pas autant attirer les rayons du soleil que sa robe noire à lui. Mais il avait refusé de l'écouter et n'avait emporté que des robes sombres.
« Il ne nous reste plus que trois jours ici, puis tu retrouveras Godric's Hollow, espèce de non-aventurier, se moqua-t-elle à nouveau.
-Je ne te permets pas, s'outra-t-il faussement en passant son bras autour de sa taille. Ma vengeance sera terrible… ou torride, lui souffla-t-il à l'oreille pour se délecter de voir ses joues rougir.
-Charlus ! fit-elle en lui donnant un faux coup de coude. Nous sommes en public.
-Personne ne nous écoute, fit-il négligemment en jetant un coup d'œil circulaire autour de lui. James suit Tumelo comme son ombre depuis ce matin, fit-il en lui montrant son fils d'un geste du menton qui entrait dans la boutique d'un marchand, et Marcus et Zafrina sont allés rendre visite à la famille de Zafrina à la capitale. Si nous nous éclipsions, personne ne s'en rendrait…
-Charlus ! répéta-t-elle en rougissant un peu plus tout en souriant. Je ne sais pas ce qu'il te prend ces derniers jours, mais le soleil te monte à la tête. »
Il la regarda se mordre les lèvres de gêne et d'hésitation en se retenant de rire. Les vacances leur faisaient du bien à tous !
Il regarda James et Tumelo sortir de chez le marchand avec un balai volant chacun et fronça les sourcils. On trouvait peu de balais volants par ici. Que mijotaient-ils encore ? Le petit-neveu de Zafrina n'était déjà pas très discipliné en temps normal, mais accompagné de James, il devenait capable de toutes les folies. Ils avaient failli faire exploser la maison de Marcus et Zafrina une semaine plus tôt, alors que les Potter n'étaient arrivés que la veille.
Les balais volants étaient sans doute l'attraction du jour. La grande place sur laquelle le marché aux épices avait habituellement lieu était désertée et un cercle se formait autour de son fils et de Tumelo.
« Que trafiquent-ils encore ? soupira Dorea en les approchant de l'attroupement. »
Charlus les arrêta à trois mètres de James et Tumelo. James posa le balai au sol et expliqua à Tumelo ce qu'il convenait de faire avant de s'exécuter. Le balai lui sauta dans les mains, et il l'enfourcha. Il ignora le regard noir de son père d'un sourire insolent et décolla.
Il fit un looping dans le ciel, récoltant des applaudissements de la cinquantaine de personne restée au sol. Charlus desserra les dents. Il n'aimait pas voir James tester un balai trouvé au hasard. L'objet avait tendance à se détraquer s'il était resté trop longtemps en remise sans entretien. Mais James continuait de voler, alignant les figures sous les cris de stupeurs et de joie de Tumelo. Il en vint même à lâcher le balai des mains, se laissant pendre par les pieds au dessus du vide. Son fils ne pouvait s'empêcher de se faire remarquer, songea-t-il avec un sourire amusé.
Puis ce qui devait arriver arriva. James se remit d'un coup de pied à califourchon sur le balai, qui s'emballa et commença à piquer vers le ciel, puis à faire des embardées à droite à gauche. Charlus écarquilla les yeux en le voyant perdre l'équilibre et ne tenir plus que par une main au manche en bois. Sans réfléchir, il courut jusqu'à Tumelo, lui arracha le balai qu'il tenait, et s'élança vers le ciel, bien qu'il eût senti le bois du manche se fissurer sous doigts au décollage. Il laissa le vent s'infiltrer dans ses cheveux et sous ses lunettes, il laissa le balai se rebeller pour voler plus vite auprès de James et le rattraper avant qu'il ne tombe.
Le balai devint sauvage et incontrôlable, mais il tenait James dans ses bras. Alors tout allait bien. Tout irait bien, se convint-il en enfermant le corps encore maigre de son fils dans ses bras.
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Elle dût crier.
C'est du moins ce qu'on lui raconta le lendemain. Elle dût crier lorsqu'elle vit Charlus dégringoler dans le ciel au-dessus des maisons du village, tout en tenant James contre lui comme le meilleur des Protego. Et personne ne put réagir à temps pour les empêcher de s'écraser sur le toit de la maison, puis sur le sol. Tout s'était passé trop vite. Quelques secondes tout au plus.
« James ! Charlus ! Laissez-moi passer ! Charlus ! JAMES ! hurla-t-elle en se jetant sur le tas de tissu qui restait d'eux. »
Elle écarta le tissu sombre de la cape de son mari pour chercher son visage, ses mains. Elle tomba sur le corps plus si frêle de son fils qu'elle tira à elle. Il pleurait. S'il pleurait c'est qu'il était en vie. C'est qu'il allait bien.
« Maman, bredouilla-t-il entre deux sanglots.
-Je suis là mon amour, mon petit James je suis là, fit-elle en le serrant contre elle. »
Puis elle le laissa s'agripper à elle en pleurant et prit le visage de son mari entre ses doigts tremblant d'effroi.
« Oh Merlin, oh Charlus ! craqua-t-elle en se mettant à sangloter à son tour. »
Il ne bougeait plus. Merlin, qu'on lui dise que ce n'était pas possible ! Pas Charlus ! Pas son Charlus ! Il bougea les lèvres et elle pleura de plus belle. Il était là, il était vivant ! Un filet de sang lui coula de la bouche et il papillonna des yeux pour se mettre à crier en attrapant sa jambe.
Elle tourna la tête. Elle aurait dû crier de nouveau. Mais c'était trop. La jambe de Charlus formait un angle improbable alors qu'il continuait de crier.
« Laissez-moi passer, fit une voix très calme en s'approchant d'eux. »
Elle tourna un instant le regard pour voir un petit homme vouté à la peau noire la fixer en fronçant les sourcils. Elle savait de qui il s'agissait. Elle le savait. L'arrière grand-père de Zafrina. Le marabout du village de son amie. Elle s'écarta pour le laisser passer, tenant toujours James contre elle. Sa gorge étouffait à cause de la panique mais elle ne pleurait plus.
Elle le regarda passer ses mains au dessus de son mari en marmonnant des formules en tswana. Plus vite, supplia-t-elle silencieusement.
Il donna divers ordres autour de lui et derrière un rideau de larmes, Dorea vit détaler une quinzaine de sorciers.
Charlus criait toujours et cela devenait insupportable. Elle arracha James de son cou pour s'asseoir de l'autre côté de son mari. Elle attrapa sa main, et lui s'empressa de broyer la sienne sous la douleur.
« Charlus, s'il te plaît, regarde moi, souffla-t-elle en se penchant juste au dessus de lui. »
Elle le vit chercher son regard à travers ses yeux à peine ouverts. Ses grands yeux bruns luisaient de souffrance. Il put à peine marmonner le prénom de leur fils avant de crier à nouveau.
« Il va bien, lui assura-t-elle. Charlus, regarde… »
Il cria encore plus fort pendant que Dorea entendait ses os craquer à nouveau.
« Charlus ! Ce n'est pas grave, ce…
-Les os de ma jambe ne se ressouderont jamais ! Tu le sais bien ! hurla-t-il en tournant de l'œil.
-Charlus ! cria-t-elle encore une fois. »
Bien sûr qu'elle le savait, mais que pouvait-elle lui dire de plus ? Bien sûr qu'elle savait qu'un vieux sortilège de Magie Noire qu'on lui avait lancé trente ans plus tôt empêchait toute régénération de ses os et toute reconstruction magique de ses membres inférieurs ! Bien sûr qu'elle le savait puisque ce maudit sort avait mis brusquement un terme à sa carrière de Quidditch !
Elle l'expliqua au marabout comme celui-ci ne parvenait pas à recoller les morceaux d'os entre eux grâce à la magie. Le grand-père de Zafrina secoua la tête, acceptant la défaite de la Magie Blanche face à la Magie Noire. Il badigeonna simplement la jambe de Charlus d'un cataplasme de feuilles tropicales avant de l'enrubanner. Puis il immobilisa sa jambe avec un sortilège qu'il renforça avec une attèle en branches d'arbre.
« Vous devriez rentrer en Angleterre, ils sauront sûrement mieux s'occuper de son cas là-bas. Je ne connais pas ce sortilège, se résigna-t-il de sa voix sourde. »
Il dispersa l'attroupement en quelques mots, laissant Dorea, James et Charlus Potter devant leur malheur. Tumelo était à côté d'eux, la tête basse.
Charlus était inconscient, James sous le choc et Tumelo plein de culpabilité. Dorea fut sur le point de pleurer, puis elle se rappela que Charlus aurait pu mourir, et elle remercia le destin d'avoir était clément avec elle. Elle se releva, prit la main de James, tira sa baguette, et fit léviter son mari devant elle. Il fallait qu'ils rentrent. Peut-être que si Charlus était pris à temps à Ste Mangouste, l'état de sa jambe pourrait s'améliorer.
Elle passa le trajet du retour concentrée sur la main froide de James dans la sienne, et le corps de Charlus lévitant devant elle.
Le bateau pour Londres partait tous les jeudis matins du Port du Durban, et il fallait compter cinq jours pour gagner l'Europe. Ils avaient pensé y transplaner le jeudi même. Mais Dorea savait qu'elle ne pouvait pas transplanter avec Charlus dans cet état. La seule solution était d'y aller à pied, mais jamais elle ne pourrait atteindre le Port en trois jours de marche ! Il ne lui restait plus qu'à y aller en balai et tracter Charlus derrière elle.
C'était dangereux et complètement fou.
Elle resserra sa prise sur la main de son fils et sur sa baguette. James volait bien, il saurait l'aider.
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Voilà comment ils parvinrent au Port de Durban en trois jours, en volant très lentement et en faisant de nombreuses pauses. Marcus et Zafrina avaient tenu à les accompagner. Ils avaient été d'une grande aide. Charlus était resté inconscient la première journée, sous l'effet des plantes que le marabout lui avait données à mâcher. Quand il s'était réveillé, il les avait traités de fous et d'inconscient en criant à travers le désert de la nuit. Zafrina avait fini par lui donner d'autres herbes à mâcher et il s'était rendormi.
Dorea avait pleuré. Tous les soirs. Tous les matins. Zafrina l'avait même prié de se calmer sinon ils n'auraient pas assez d'eau pour le voyage. Elle savait que c'était là l'humour de son amie, mais Dorea avait pleuré de plus belle, à l'insu de tous cette fois.
Elle avait pleuré parce qu'elle connaissait Charlus. Elle savait comment il réagirait une fois de retour à Londres. Elle savait qu'il se renfermerait sur lui-même et qu'elle ne pourrait rien tirer de lui avant des mois et beaucoup de disputes. Elle le connaissait.
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Lorsque le bateau amerrit à Brighton, James s'empressa de repérer l'escadrille de Guérisseurs et d'infirmiers d'urgence en blouses vertes qui les attendaient. Sa mère n'avait pratiquement pas décroché un mot du voyage, sauf pour lui dire qu'elle l'aimait. Elle devait lui en vouloir. Après tout, c'était sa faute si la jambe de son père resterait brisée en mille morceaux pour le reste de sa vie. Pourquoi avait-il fallu qu'il essaie ce balai détraqué ? Pourquoi ? alors que son père avait emporté leurs propres balais pour faires des courses de temps à autre.
Il regarda le visage fermé de son père qui était allongé dans un brancard de fortune. Sa mère, à côté de lui, était impassible, malgré le vent qui fouettait ses mèches rebelles en tout sens. Il aurait préféré qu'elle le dispute, qu'elle crie, qu'elle le punisse et lui rappelle ce qu'il avait fait. Mais ce silence… C'était la pire punition du monde. Il était dans l'incertitude, étouffé par la culpabilité et terrifié à l'idée de ce que ses parents pouvaient penser de lui.
« Bonjour Dorea, fit immédiatement le Guérisseur Meadowes en serrant la main de sa mère. Bonjour Charlus. Nous allons emprunter le réseau d'Urgence de Cheminette mis en place pour aujourd'hui. Suivez-moi. »
James attrapa la main de sa mère. Il avait peut-être quinze ans, mais depuis qu'il avait presque tué son père, il avait l'impression d'avoir à nouveau quatre ans et tout l'effrayait.
Il entra dans une grande cheminée d'une petite boutique sorcière de Brighton avec sa mère. Ce réseau d'Urgence l'éblouit. Une fois dans la cheminée, il ne fut pas baladé d'un point à un autre. A la place, un long couloir d'un blanc éclatant se déroula sous ses pieds. Il suivit les Guérisseurs qui poussaient le brancard en lévitation. Le seul bruit perceptible, autre que le bruissement du tissu des robes de sorciers, était le claquement des talons de sa mère sur le sol de marbre. Il eut l'impression d'avancer vers la mort tant ce couloir lui paraissait dans fin, et finalement, au bout d'un temps qui lui parut interminable, le brancard disparut, puis il déboucha dans la large cheminée de Ste Mangouste.
Il regarda les Guérisseurs emporter son père et il ne parvint plus à se retenir. Il leur courut après, sans prêter attention aux appels de sa mère qui tentait de le retenir.
« J'voulais pas, Papa ! J'voulais pas t'faire mal ! dit-il en se mettant à pleurer. Je suis désolé ! Je…
-James, retourne avec ta mère, le coupa le Guérisseur Meadowes. »
Il resta planté là en sentant les mains de sa mère se poser sur ses épaules. Il la laissa le mener jusqu'à la salle d'attente.
« C'est moi qui devrait être à la place de Papa, fit-il enfin.
-Ne dis pas ça, le coupa sa mère.
-Mais…
-Si tu étais mort je crois que… Non, je ne peux pas l'imaginer, dit sa mère en le serrant contre elle. Ton père va s'en remettre. Ses os devront se ressouder d'eux-mêmes, sans l'aide de la magie, mais ils se ressouderont. Toi, petit comme tu es, si tu étais tombé, tu serais mort sur le coup.
-Mais Papa…
-Nous sommes tes parents, nous devons te protéger, même si cela signifie nous mettre en danger, lui dit-elle en prenant son visage entre ses doigts pour pouvoir le fixer dans les yeux. Tu es notre fils unique, James, nous ferons toujours tout pour toi, tu as compris ? »
James hocha la tête en se jetant dans ses bras.
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« Nous ne pouvons rien faire de plus pour vous, fit le Guérisseur Meadowes à Charlus Potter. Les crèmes et les potions prescrites soulageront la douleur et aideront tant bien que mal au rétablissement, l'attèle de jambe en bois maintiendra les os en place, et la canne évitera que vous posiez trop le pied par terre. Mais nous ne pouvons qu'attendre. Nous avons immobilisé les morceaux d'os aux bons endroits, il n'y a plus qu'à attendre que les os se reconstruisent d'eux-mêmes.
-Combien de temps ? demanda la voix tremblante de Dorea.
-Nous ne pouvons le dire. Un an, peut-être deux. Nous n'avons jamais eu de cas semblable, avoua-t-il en retirant ses lunettes. Je vous bloque un rendez-vous pour chaque jeudi à seize heures jusqu'à ce que nous en décidions autrement. »
Derrière la porte, James déglutit difficilement.
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« Papa… pleura Potter cette fois. Pourquoi ? Pourquoi j'ai fait ça, Maman ? C'est de ma faute… de ma faute… » James Potter dans son sommeil, Partie I, chapitre 4.
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NB : Un petit chapitre pour aujourd'hui mais qui pose les choses pour la suite ! A samedi !
