POV Arthur
Une heure plus tôt
Je suis dans les écuries en train de m'occuper de mon étalon. Je sais que Jols le fait à merveille mais cela me permet de me détendre. J'arrive à faire le point sur certaines choses, à y voir plus clair. Parfois, je peux même mettre mon cerveau en stand by et ne penser à rien de grave. Aujourd'hui, je n'y parviens pas, mon esprit est concentré sur Lancelot et ce qui lui est arrivé.
Avec les chevaliers, nous avons réussi à obtenir certaines informations. Nous savons qu'il a été capturé près de Milan par un groupe de romains car il n'avait pas ses papiers sur lui. C'est déjà un premier mystère car je ne vois aucune raison pour que Lancelot se sépare de ce parchemin, de la seule chose qui lui accorde une liberté tant méritée. Il a ensuite été envoyé à Rome, où il a été gladiateur pendant plus d'un an. Et puis ils se sont débarrassés de lui en le revendant au marchand d'esclaves. Mais pourquoi prendre le risque de faire le trajet entre Milan et Rome seulement pour y amener un esclave ? Je ne vois aucun intérêt et je ne comprends pas pourquoi ils l'ont fait. Malheureusement, nous n'avons trouvé aucune information ici, personne ne se souvient du Sarmate, ou en tout cas personne ne veut nous le dire. A part le marchand, nous n'avons aucun nom, aucune piste. Alors les autres chevaliers ont décidé d'aller à Milan pour y chercher des informations et je l'espère les effets personnels de Lancelot. Je sais que son étalon lui manque, je l'entends murmurer son nom dans ses cauchemars. Et je suis sûr qu'il se sentira mieux quand il aura retrouvé ses épées et son collier. Il ne les quittait pratiquement jamais et quand ils n'étaient pas avec lui, ils se trouvaient en sécurité dans sa chambre. J'espère que cela aidera la guérison de mon meilleur ami. Je crois que je ne m'habituerai jamais à ce silence. Les seuls mots qu'il prononcent sont dits pendant qu'il rêve, peut-être que cela débloquera la situation. Puis je soupire, me rappelant qu'il y a quand même très peu de chances pour que les Sarmates trouvent les biens de leur frère d'arme. Son étalon est certainement mort, soit de vieillesse, soit abattu car indomptable. Son collier a certainement été jeté comme un objet sans valeur. Et ses épées jumelles se trouvent certainement à l'autre bout du pays, en possession de quelqu'un qui ne saura jamais les manier correctement.
Pour couronner le tout, je ne sais pas comment aider mon second à se remettre de tout ça. Je ne sais même pas si c'est possible. Il a toujours été amer de la vie que l'on devait mener. Il me rappelait quotidiennement que ce combat n'était pas le sien mais celui de Rome, qu'il risquait sa vie pour une terre qui n'était pas la sienne, tout en devant défendre une idéologie à laquelle il ne croyait pas. Il y a des jours où il en voulait à la terre entière pour ça, aux romains pour l'avoir asservi, à ses ancêtres pour avoir accepté ce pacte, à ses frères d'armes pour ne pas se rebeller et à moi pour le commander. A chaque fois que cela arrivait, j'attendais que l'orage passe, car il passait à chaque fois, avant d'aller le voir là haut sur les remparts. Il s'asseyait directement sur le mur, les pieds dans le vide et il regardait au loin et je sais qu'il ne voyait pas l'étendue d'herbe et de forêt comme je le faisais. Non, lui il voyait sa famille, sa maison, sa tribu qu'il avait dû abandonner des années auparavant. Je m'asseyais à côté de lui et j'attendais. Parfois il restait silencieux et je finissais par le traîner à la taverne pour qu'il mange quelque chose. Mais d'autres fois, il me parlait. Le sujet n'était pas toujours le même. Parfois il se remémorait les bons souvenirs avec un des chevaliers tombés au combat récemment. Des fois, il me parlait de sa famille. Il arrivait que nous parlions de moi ou qu'il me demande de lui raconter une légende ou un conte que j'avais appris petit. Pour être honnête, j'appréciais ces moments même si j'étais toujours désolé que nous ne puissions pas les avoir sans que le Sarmate n'ait craqué avant. J'aurais aimé pouvoir prévenir la tempête plutôt que de réparer les dégâts après son passage.
Je termine le pansage de mon étalon et je sors de son box. Je rentre et j'envoie rapidement la gouvernante chercher Lancelot. Il faut que je le prévienne que le conseil se tient ici dans deux jours. C'est mon tour et je n'ai pas trouvé d'excuse pour éviter qu'il ne se déroule chez moi. Je sais déjà que le chevalier ne va pas apprécier toute l'agitation qu'il va y avoir, surtout une agitation romaine. Il ne sent pas à l'aise quand il y a d'autres personnes et cela est encore pire quand ce sont des romains. Je ne peux pas vraiment lui en vouloir après ce qu'il a subi aux mains de mon peuple. Le moins que je puisse faire est de le prévenir et de gérer la situation du mieux que je peux. Je ferai en sorte qu'il ait tout ce dont il a besoin à l'étage pour qu'il n'ait pas à descendre pendant que les hommes sont là.
Je nous sers deux verres de vin. Même s'il boit bien moins qu'à une époque, j'ai remarqué que Lancelot appréciait toujours cette boisson. J'attends quelques minutes en faisant les cent pas dans le salon puis je fronce les sourcils. J'ai entendu la gouvernante descendre mais il n'y a aucune trace de Lancelot. Elle a dû lui transmettre le message autrement elle serait venue me voir. Je commence à m'inquiéter et je monte rapidement à l'étage. Malgré qu'il aille bien mieux, il arrive parfois que le Sarmate se sente trop étourdi ou trop faible pour se lever. Et il est bien trop fier pour demander de l'aide à qui que ce soit, encore moins à une femme inconnue.
Je rentre dans sa chambre sans frapper mais je ne le vois pas là. Je ressors dans la couloir. Je me demande où il peut bien être. Puis je pense à la pièce que je partage avec Guenièvre, mon bureau s'y trouve et il m'y attend peut-être. J'y vais en marchant à grands pas mais je m'arrête après avoir traversé la porte. La scène que j'ai sous les yeux me semble totalement irréaliste. Il y a la femme que j'aime dans son bain et l'homme, qui m'a avoué être amoureux d'elle, est en train de la regarder. Je sens la colère bouillir en moi mais aussi le goût amer de la trahison. Comment a-t-il osé après tout ce que j'ai fait pour lui ces dernières semaines ? Si j'avais su ce qu'il allait se passer dès que j'avais le dos tourné, est-ce-que j'aurais sauvé Lancelot des mains de ce marchand ?
Je croise son regard et j'ouvre la bouche prêt à crier. Je perds rarement mon calme mais la jalousie a pris le dessus sur tout le reste. Je n'ai pas le temps de lui dire quoique ce soit car il fuit comme un lâche après avoir croisé mon regard. Je m'apprête à le suivre pour lui dire le fond de ma pensée mais Guenièvre ne m'en laisse pas le temps :
"Arthur, ce n'est pas ce que tu crois."
Je me retourne vers elle, me disant immédiatement qu'elle est de mèche avec lui. Alors c'est pour ça qu'ils agissent bizarrement quand ils sont l'un avec l'autre. Ce n'est pas parce que Lancelot ne se sent pas à l'aise non, c'est qu'ils sont bien trop à l'aise…
"La jalousie ne te va vraiment pas Arthur."
Je regarde Guenièvre, qui vient de prononcer ces mots, tandis qu'elle sort de la baignoire enroulée dans une serviette. Elle s'approche de moi, pose une main sur ma poitrine, près de mon coeur et continue :
"Il ne s'est jamais rien passé entre lui et moi et il ne se passera jamais rien. Je suis attristée de voir que tu n'as pas assez confiance en moi, ou même en lui pour le savoir."
Comme si de rien n'était, elle commence à s'habiller. J'essaye de garder mon calme alors que je ne comprends pas ce qu'il vient de se passer sous mes yeux :
"Alors dis moi pourquoi était-il dans notre chambre pendant que tu te baignais ?"
"C'est de ma faute, pas de la sienne. J'ai demandé à Maria d'aller me chercher un vêtement et quand on a frappé, j'ai cru que c'était elle donc je l'ai invitée à rentrer. Mais comme tu l'as vu, c'était Lancelot. Voilà, fin de l'histoire, il n'y a rien de plus."
Je regarde Guenièvre et je me demande à quel point elle me dit la vérité. Au fond de moi, je sais qu'elle ne me ment pas. Tout comme Lancelot, ils disent toujours ce qu'ils pensent, ce qui provoquent parfois des dégâts. S'il y avait la moindre chose entre eux, ma femme me l'aurait dit. Je sens déjà ma colère et ma jalousie fondre comme neige au soleil. Je m'approche d'elle pour m'excuser et l'embrasser, mais elle me repousse :
"Cesse d'être un idiot et va chercher Lancelot avant qu'il ne fasse quelque chose que nous allons tous regretter."
Je sais qu'elle a raison, Lancelot n'est pas dans un bon état d'esprit et je sais qu'il va faire une bêtise, comme sortir de cette demeure alors qu'il est encore un esclave. Je vais regarder s'il est dans sa chambre mais au fond de moi, je sais que c'est inutile. Après avoir jeté un coup d'oeil dans la pièce, je cours jusqu'aux écuries. Il a peut-être pris un cheval pour s'éloigner le plus loin possible. Et même si ce n'est pas le cas, je vais monter mon étalon pour essayer de le retrouver. Il n'y a pas de temps à perdre et je me jure cette fois-ci, que je ne rentrerai pas sans mon ami. Je ne ferai pas la même bêtise qu'au mur et je ne le laisserai pas fuir.
Grâce à l'aide de quelques personnes présentes dans les champs près de la demeure, je sais que Lancelot est parti dans la forêt. Sans perdre plus de temps, je m'y enfonce tout en réfléchissant. Je me sens coupable de l'avoir fait fuir une fois de plus et s'il lui arrive quelque chose par ma faute, je ne m'en remettrai pas. Ce qui me dégoûte le plus, c'est d'avoir songé une seule seconde que j'aurais peut-être mieux fait de le laisser dans ce marché, ce qui aurait conduit Lancelot à sa mort. Jamais je n'aurais pu souhaiter ça, même s'il s'était réellement passé quelque chose entre lui et Guenièvre. Ils sont les deux personnes les plus importantes pour moi et je sais qu'aucun des deux ne me blessera volontairement. Et ils sont honnêtes, fidèles et loyaux. C'est d'ailleurs pour ça que le Sarmate est venu me parler de ses sentiments pour ma femme. S'il l'avait voulu, il aurait pu essayer de faire les choses derrière mon dos. Même si je suis persuadée que Guenièvre n'aurait jamais accepté ses avances, étant donné qu'elle était engagée avec moi. Si ça n'avait pas été le cas, peut-être qu'il se serait passé quelque chose entre eux. Après tout, toutes les femmes du mur tournées autour de Lancelot, ce qui enchantait le jeune homme. Il n'avait aucune envie de se poser avec quelqu'un et de fonder une famille. Je me demande si c'est toujours le cas aujourd'hui.
Tout en réfléchissant, je suis des empreintes laissées par un homme pieds nus. Je me demande si cet homme est vraiment Lancelot. Il a appris dès le plus jeune âge à marcher furtivement dans la forêt, sans laisser de traces. Je suppose que son but est de partir le plus loin et le plus rapidement possible, pas d'être furtif. Mais si ce n'est pas lui, je suis en train de perdre un temps précieux. Alors je prie Dieu, pour que ce soit lui, pour que le Sarmate soit en sécurité jusqu'à ce que je le retrouve, pour qu'il ne tombe pas sur une patrouille romaine et pour qu'il ne fasse rien d'idiot. Parce que malgré ce qu'il pense certainement, je sais très bien ce qu'il lui passe par la tête par moment. Je l'ai vu regarder un peu trop longtemps la hauteur qu'il y a entre la fenêtre de sa chambre et le sol. Je l'ai vu fixer tour à tour un couteau et la peau de son poignet. J'ai vu tous les signes même si j'aurais préféré être aveugle. Et j'espère ne pas être celui qui fait franchir la ligne à Lancelot.
Cela fait plus de deux heures que je suis parti et je suis à pied depuis plus d'une heure. La piste passe par des endroits trop étroits pour un cheval. La nuit commence à tomber mais je ne perds pas espoir. Je regrette juste de ne pas avoir pris autre chose que ma cape et ma gourde. J'aurais dû être plus prévenant et prendre des vêtements plus chauds et de la nourriture. Ce n'est pas pour moi, mais pour Lancelot. Il doit être gelé avec sa tunique et son pantalon d'intérieur. La lune fait juste assez de lumière pour que je puisse voir les traces laissées par terre. Il n'y a plus uniquement des pas mais d'autres marques qui m'inquiètent. Je suis presque certain que l'homme, que je suis, est tombé à genoux plusieurs fois et c'est de plus en plus fréquent. Les pas sont plus petits, comme si la personne avait du mal à avancer. Je sais que je vais bientôt la rattraper et j'espère que c'est Lancelot que je poursuis ainsi. Je me demande s'il s'est blessé davantage ou s'il est épuisé après avoir fait autant d'efforts physiques, enfin en supposant que c'est lui.
Je regarde devant moi, et là, au loin je vois une forme recroquevillée contre un arbre. Avec la distance et la nuit, j'ai du mal à savoir si c'est lui ou non. J'entends mon coeur battre dans mes oreilles alors qu'à chaque pas, mon espoir grandit. Puis, je soupire de soulagement en reconnaissant les boucles noires de Lancelot. Je franchis le dernier mètre en retirant ma cape et je l'entoure autour de la forme immobile de mon meilleur ami. Il semble être endormi ou inconscient mais en tout cas il respire. Je cherche immédiatement tout signe de blessure mais je ne remarque rien d'anormal, à part la froideur et la pâleur de sa peau. Le docteur avait dit qu'il pouvait reprendre des activités oui, mais il m'avait ensuite dit en face à face qu'il ne fallait pas qu'il force de trop. Je crois que c'est loupé.
Je tapote sa joue pour essayer de le réveiller et je le vois papillonner des yeux :
"Bonjour Lancelot."
Je peux voir la surprise au fond de ses yeux mais aussi une certaine peur. Je ne pensais pas qu'un jour un de mes chevaliers aurait peur de moi. Je ne vais pas me mentir, je sais que ça a été le cas pendant quelques semaines, voir quelques mois après que j'ai pris mon commandement. Ils se demandaient tous ce que j'allais faire d'eux, si j'étais comme les autres romains et que j'allais les traiter comme des chiens. Mais au fil des mois, j'ai gagné leur confiance et la peur a été remplacée par autre chose, par de la confiance. Ils ne me craignaient pas, même quand ils désobéissaient à mes ordres, même quand ils dépassaient la ligne, même quand ils me poussaient dans mes retranchements. Ils savaient que je ne leur ferais pas de mal. Et pourtant, aujourd'hui, j'effraie mon second, mon meilleur ami. Je pose ma main sur sa joue et murmure :
"Chut Lancelot. Je ne vais rien te faire, je ne suis pas en colère contre toi. Je sais ce qu'il s'est passé et tu n'as rien à craindre."
Je ne suis pas sûr que cela fonctionne et je m'éloigne un peu de lui, en m'asseyant contre un arbre face à lui. Et je me dis que c'est le moment d'avoir la conversation que je redoute depuis deux ans :
"Tu sais Lancelot, je tiens à te présenter mes excuses pour ce qu'il s'est passé au mur. Jamais je n'aurais dû m'énerver ainsi alors que tu as eu le courage de venir me parler. Je sais que tu n'aurais jamais rien fait malgré tes sentiments. Mais j'étais jaloux je suppose, comme j'ai été jaloux en vous voyant tous les deux dans ma chambre plus tôt. Je suis désolé de ne pas t'avoir fait confiance et d'avoir laissé ma colère et ma jalousie prendre le pas sur le reste."
Je ne m'attendais à aucune réponse de sa part, sauf potentiellement à un geste de sa tête alors je suis surpris quand je l'entends murmurer :
"Je ne ressens plus rien pour elle Arthur et même si c'était le cas, jamais je n'essaierais quoique ce soit. Notre amitié est plus chère pour moi que n'importe quoi d'autre et je ne veux pas la perdre."
Je suis tellement surpris par le fait qu'il parle que je ne réponds pas tout de suite. Et je suppose qu'il ne le prend pas bien car je le vois essayer de se lever en parlant tout doucement :
"Je suppose que pour toi, notre amitié est du passé, maintenant que tu es ici, à Rome parmi les tiens."
Je me lève et me place devant lui, l'empêchant de se lever et remettant la cape autour de lui pour le garder au chaud :
"Ne pense jamais cela Lancelot. Notre amitié m'est extrêmement précieuse et cela ne changera jamais. J'étais juste surpris de t'entendre parler mais ça fait du bien vieil ami."
J'ai l'impression qu'un poids a été retiré de mes épaules maintenant que je sais que nous allons pouvoir réparer les choses entre nous, ou au moins essayer de le faire. Et il ne ressent plus rien pour Guenièvre, ce qui est aussi un grand soulagement. Il reste encore beaucoup de choses à faire, à commencer par rentrer mais nous allons y arriver. Je lui tends la main pour l'aider à se lever et je passe ensuite un de ses bras autour de mes épaules. Il s'appuie beaucoup sur moi même si je sais qu'il essaye de prendre une grande partie de son poids. Nous faisons quelques pas et il me dit honteux :
"Je ne suis pas sûr d'y arriver."
"Je te porterai si nécessaire mais nous rentrons ensemble. Et nous n'aurons pas besoin de faire tout le trajet à pied, j'ai laissé Winter quelque part dans ces bois."
Je l'aide à marcher et il tient plus longtemps que je ne le pensais. Mais cela me fait sourire car c'est un signe que le vieux Lancelot têtu et fier est de retour. Puis je le porte jusqu'à mon étalon alors qu'il s'endort. Je pourrais faire des kilomètres avec lui comme ça, maintenant que je sais que nous voulons la même chose. Il ne reste plus qu'à faire en sorte que tout se passe bien.
