1

Une serviette sur la tête avec laquelle il a entrepris de se sécher les cheveux, Yazoo tourne les yeux en direction de la porte de la salle de bain laissée entrouverte. La voix de Loz lui parvient, mais elle tient à ce point du murmure qu'il n'arrive pas à comprendre ce qu'il raconte.

Curieux, il quitte la salle de bain pour s'enquérir :

— À qui est-ce que tu parles ?

Accroupi devant l'entrée, Loz se retourne. Et sur son visage, l'expression du gamin pris en faute.

— Heu…, commence-t-il.

Sans avoir toutefois le temps d'ajouter quoi que ce soit, car Yazoo s'est déjà approché pour jeter un regard à l'extérieur. Ou plutôt, à la boule de poils miteuse qui, sur le pas de leur porte, termine d'engloutir le contenu de son assiette.

Yazoo arque un sourcil.

— Un chat ?

Et la bestiole n'est clairement plus de première jeunesse. Maigre, le poil sale et rare par endroits, une de ses oreilles a été sectionnée de moitié. Un de ses yeux, au vu de sa blancheur, est certainement aveugle et…

Est-ce que c'est lui qui pue comme ça ?

Il reporte les yeux sur Loz, dans l'attente d'une explication.

— Heu…, répète celui-ci en se passant une main dans la nuque. Je l'ai vu traîner pas loin et il avait l'air d'avoir faim, alors…

Là-dessus, il tend la main vers l'animal et lui gratte le sommet du crâne. Le matou se laisse faire, termine de lécher l'assiette devant lui, avant d'incliner la tête sur le côté comme pour réclamer plus de gratounes.

— J'espère que tu ne comptes pas l'adopter, dit Yazoo, qui n'a aucune envie de voir la bestiole gambader librement chez eux. Il doit être plein de puces.

— Non, mais… il me fait pitié, alors… je me dis que je pourrais au moins lui donner à manger.

— On n'a pas beaucoup d'argent, lui rappelle son frère.

— Je sais… mais on pourra toujours en trouver quand on n'en aura plus.

Comme si c'était aussi simple…

Yazoo n'insiste toutefois pas. Dans le fond, ça lui est plutôt égal et si ça peut faire plaisir à son frère…

Recommençant à s'essuyer les cheveux, il songe que c'est un miracle que l'animal soit encore en vie, au vu de l'état dans lequel il se trouve. Il ne semble même plus avoir de dents, ce qui doit rendre la chasse plutôt difficile pour lui.

— Tu veux le caresser ?

Yazoo se fige, tandis que Loz lève dans sa direction un regard d'enfant heureux de partager son nouveau jouet. Malheureusement, il n'éprouve aucun intérêt pour ce genre de divertissement et c'est pourquoi il répond :

— Il pue.

— Un peu, mais il est gentil.

— Et moi je viens de prendre ma douche. Je n'ai pas envie que son odeur se mette sur mes mains.

— Oh, allez, essaye ! Tu vas voir, c'est chouette !

Là-dessus, il se redresse pour lui laisser la place. Yazoo soupire, mais finit par capituler face au regard suppliant que lui adresse son frère. Il s'accroupit donc à hauteur du chat et, après une seconde d'hésitation, tend une main dans sa direction.

Voyant ce membre inconnu s'approcher de lui, l'animal se crispe, avant de daigner venir le renifler. Rabat les oreilles en arrière et s'éloigne finalement en boitant.

— Ah, fait Loz avec une moue. On dirait qu'il t'aime pas beaucoup.

Yazoo ne répond pas. Se contente de regarder l'animal disparaître à l'angle d'un mur écroulé sans savoir s'il doit être satisfait ou vexé de la tournure des évènements.

2

— On a faim, hein ? Tiens, regarde ce qu'on t'a laissé !

Assis à table, Yazoo peut entendre Loz roucouler dans son dos. La cible de son affection vient à présent les visiter deux fois par jour, ce qui, de son avis, ne devrait pas être encouragé.

À force, il va s'imaginer qu'on est à sa disposition !

De la paperasse étalée devant lui, il soutient sa tête d'une main. Laisse son regard balayer la page qu'il tient de l'autre et qui a été imprimée la veille dans un cybercafé.

Plutôt que de se fatiguer à aller fouiller la Shinra, il s'est en effet dit qu'Internet pourrait lui fournir un certain nombre d'informations sur leur nouveau grand frère et s'est donc fendu de quelques Gils dans ce but. La prochaine fois, cependant, sans doute restera-t-il plus longtemps sur place – même si la présence d'autres personnes autour de lui a tendance à le hérisser –, car ça lui reviendra toujours moins cher de passer quelques heures là-bas, plutôt que de faire imprimer ce qui l'intéresse, afin de le lire chez lui.

Le propriétaire du commerce lui a d'ailleurs jeté de drôles de regards en découvrant le contenu de ses recherches. S'est attardé sur son visage, sans doute sur ses cheveux et ses yeux, avant de revenir sur la photo de Sephiroth qui s'exhibait sur les papiers sortant de son imprimante. Se demandant certainement si lui et l'ancien SOLDAT – que tous en Gaïa ont appris à craindre – pouvaient avoir un lien de parenté.

Peut-être même que je devrais aller ailleurs, la prochaine fois ?

Oui, ce sera sans doute plus prudent, surtout au vu des nouvelles connaissances dont il dispose à propos de leur grand frère.

— Ça t'a plu ? Si tu veux, je t'en donnerai un peu plus ce soir.

Le chat émet un miaulement rauque, presque essoufflé, et Yazoo se tourne finalement vers eux.

— Ne le chouchoute pas trop. Il va prendre de mauvaises habitudes, à force.

Une assiette vide à la main, Loz s'est redressé.

— Il en a bavé dans la vie, Yaz' !

Et dans sa voix, un soupçon de reproche.

— Et alors ?

— Alors il a bien le droit de se faire un peu chouchouter, non ?

En réponse, Yazoo hausse les épaules. Qu'il ne se plaigne pas, à l'avenir, si ce sac à puces devient de plus en plus exigeant.

3

La pluie tombe en rafales, martelant sans discontinuer le toit. Par la fenêtre, les trous formés dans la plaque leur permettent d'apercevoir un ciel sombre, presque orageux. Jusqu'à présent, le temps avait été des plus cléments, presque caniculaire, mais… il fallait bien que ça se dégrade à un moment ou un autre !

— Si on avait choisi une autre maison, on aurait pu s'éviter tout ce vacarme, dit tranquillement Yazoo, dont les yeux sont braqués en direction de la fenêtre.

— Moi j'aime bien. Ça me détend, le bruit de la pluie.

Yazoo émet un bruit de gorge.

Je me demande comment il fait…

Parce que si par le passé, il aurait sans doute formulé le même genre d'avis, aujourd'hui, le phénomène produit chez lui une réaction bien différente. Car il lui rappelle cruellement ce jour… celui où Kadaj leur a été arraché.

Installés sur leur lit, ils s'apprêtaient à faire une sieste quand le déluge s'est produit. Et à présent, aucun des deux ne pense plus vraiment à dormir.

— Je me demande comment va Le Chat, fait Loz. Ça fait trois jours qu'on l'a pas vu.

— Il est vieux, Loz. Peut-être qu'il ne reviendra plus jamais.

Il ne disait pas vraiment ça méchamment, mais il aurait dû se douter que ça blesserait son frère. Il s'en étonne encore, mais celui-ci s'est beaucoup attaché à l'animal, passant du temps chaque jour sur le pas de la porte à le caresser et à lui parler. Et peut-être que sans le vouloir, il a commencé à développer une forme de jalousie envers cette nouvelle relation. Il pensait que ce genre de chose, c'était davantage dans la personnalité de Kadaj, mais il semblerait qu'il n'y soit pas complètement immunisé…

Je suis stupide… ce n'est qu'un sac à puces, de toute façon.

Le visage de Loz s'est affaissé et Yazoo n'a aucun mal à deviner qu'il se retient de pleurer. Désireux de se faire pardonner, il tend une main dans sa direction et l'embrasse doucement.

— Désolé…

Revient rencontrer ses lèvres des siennes, encore et encore, les savoure de plus en plus longuement tout en guidant Loz en direction du matelas. Son frère sous lui – dont il peut sentir les mains lui descendre le long des flancs –, Yazoo vient recouvrir de baiser la ligne de sa mâchoire, avant de descendre dans son cou. Le mordille finalement un peu au-dessus de la clavicule, lui arrachant un petit gémissement. Un sourire lui monte aux lèvres et, redressant le dos, il questionne :

— Tu ne voudrais pas qu'on essaye d'aller plus loin ?

Disant cela, sa main est venue se perdre dans les cheveux de son frère. Ses doigts s'y emmêlent, s'amusent à entortiller doucement ses mèches.

Jusqu'à présent, leur relation s'est révélée plutôt chaste. Des baisers et quelques caresses, mais rien de très aventureux. Cependant, plus les jours passent, plus il sent monter en lui d'autres désirs. Et grossir la curiosité, également, celle de découvrir plus intimement le corps de l'autre.

Les mains de Loz à présent sur ses hanches, celui-ci émet un « Heu... » incertain.

— Si tu ne veux pas, poursuit Yazoo, en venant effleurer son nez du sien. C'est pas grave…

À cette distance, difficile d'échapper au regard de l'autre. Les mains de Loz se crispent sur ses hanches l'espace d'une seconde ou deux, avant que celui-ci ne réponde :

— Non, je… je veux bien, mais… je risque d'être nul.

Et à Yazoo de laisser échapper un petit rire et de répliquer :

— Ça tombe bien, moi aussi…

4

— Dis donc, toi !

Les sourcils froncés, Yazoo vient s'appuyer de l'épaule contre l'encadrement de la porte. Sur le seuil de celle-ci, le chat se tient en boule, dans l'attente que quelqu'un daigne lui apporter son repas.

— On te nourrit et toi, tout ce que tu trouves à faire, c'est de disparaître ? Je te trouve bien culotté !

Le chat a tourné la tête sur le côté. Les oreilles rabattues en arrière, il reste là, les yeux clos, dans une attitude obstinée.

Yazoo était sur le point de préparer le déjeuner quand il l'a entendu. Sur la table, un paquet de pâtes a été abandonné – pour lesquelles une casserole d'eau est déjà en train de bouillir sur le réchaud.

— Il s'inquiétait pour toi, je te signale.

Mais forcément, ce pique-assiette s'en moque. Tout ce qui l'importe, c'est qu'on lui remplisse l'estomac.

Vraiment, je ne comprends pas ce qu'il peut lui trouver…

Comme il entend le pas lourd de Loz résonner à l'étage, il lève les yeux en direction du plafond. Oui, ce dernier s'inquiétait drôlement. Au point qu'il s'est même donné la peine de le chercher dans le voisinage, des fois qu'il lui serait arrivé quelque chose et qu'il ne serait donc plus en mesure de se déplacer par lui-même jusque chez eux.

Sinon pire…

Il est toutefois évident qu'il perd don temps avec cette boule puante. De son avis, il y a plus de chances d'assister à l'extinction brutale du genre humain, que de voir l'animal se repentir pour son attitude.

— Enfin, tu as de la chance, dit-il en s'écartant de l'encadrement. Je suis de bonne humeur, aujourd'hui…

Puis, la main sur la poignée, il va pour refermer la porte au museau de leur visiteur, avant d'être pris d'une hésitation. Son regard se porte à nouveau en direction de celui-ci. La tête toujours tournée sur le côté, il n'a pas rouvert les yeux, semble décidé à rester là pour le reste de la journée si nécessaire.

— Allez, entre, sac à puces, dit-il finalement. Ça va lui faire plaisir de te voir.

Et au chat, comme s'il le comprenait, de daigner enfin poser son œil unique sur lui. Il se lève ensuite lentement et c'est en boitant qu'il s'avance en direction de la cuisine…


Ghest : Thank you ! :D

Et merci à timores tiphanie pour sa mise en favoris. ^^