Narcisse moderne


Dans le cortex cérébral, les images sur l'écran de la réalité étaient chaotiques. Les yeux changeaient leur fovéa dans un mouvement aléatoire et insolite. Une épaule, une oreille... Les sons parvenaient au cortex mais ne trouvaient pas forcément de signification.

Colère trépignait.

- « Je ne savais pas qu'on s'était abonné aux films d'auteur récemment... », dit-il d'une voix faussement posée.

Puis, son crâne laissa échapper une volute de fumée soudaine. Il grogna. Son crâne crépita de braises incandescentes.

- « C'est vrai que nous avons cet abonnement pour ad vitam aeternam ! », hurla-t-il.

Il s'énerva sur le tableau de bord, dont les touches étaient restreintes. Il appuya successivement sur trois boutons qui avaient ses faveurs. L'écran passa en 16:9 puis en 4/3 avant de refaire la démarche inverse. Dégoût se manucurait les ongles, confortablement installée, n'ayant cure de ce qui pouvait se passer autour du tableau de bord.

Joie évinça Colère.

- « Regarde ! Il y a la trompette ! » lui fit-elle remarquer.

Colère retomba comme un soufflé et lui laissa le tableau de bord. Joie pressa quelques boutons, extatique.

- « Cette trompette est exceptionnelle ! »

La caméra se rapprocha du jouet. Sculptées grossièrement dans un plastique violet, les touches de couleurs criardes permettaient de sortir une mélodie stridente lorsqu'on les pressait, le tout accompagné d'un jeu de lumières. C'est ce qui se passa. L'oreille s'approcha des petits trous percés dans le jouet afin d'en saisir la moindre note. Les yeux se rivèrent sur les lumières.

Le son résonna avec ampleur dans le cortex, faisant vibrer les meubles. Les lumières envahirent la salle. Joie sautilla, bondissant, rebondissant comme une étincelle. Elle ferma les yeux, se laissa porter par les notes, euphorique.

La musique et les lumières cessèrent, privant Joie de sa boite de jour improvisée. Au vue de l'agitation de la caméra, quelqu'un devait chercher à attirer leur attention sur quelque chose. Peur arriva, la démarche hâtée et théâtrale. Il poussa Joie sans vergogne.

- « Mais qu'est-ce qu'il demande ? C'est quoi ces images ?! »

Il trembla de tous ses membres, les yeux révulsés par la terreur. Il pianota sur le clavier et appuya du poing sur un gros bouton. Ceci déclencha un son rauque, répétitif, monosyllabique. Il s'en suivit un cri strident, bref avant de laisser de nouveau place à ce ronronnement.

- « Ah voilà, soupira Peur en s'épongeant le front comme un mouchoir tel un héros ayant évité une catastrophe planétaire. Maintenant, on peut respirer tranquillement. »

Il se laissa choir sur un fauteuil, exténué. Colère réapparut non loin du tableau de bord, sirotant un milk-shake avec une paille raillée de rouge et de blanc. Il le termina bruyamment, le regard rivé sur l'écran.

L'agitation se calma, le silence revint. Le regard vaquait de gauche à droite, assidu à la lecture. Puis le regard repartit à gauche et se figea. Colère jeta son gobelet. Il s'avança près du tableau de bord et en pris possession.

- « Je rêve où dans cet exercice, le cadre ne fait pas les quatre bordures ? »

Il donna un coup de poing sur un bouton. Le bouton s'enfonça et se coinça. La voix retentit, comme un écho lointain :

- « Pourquoi il n'y a pas de ligne là ? Il faut le refaire. Il faut le refaire. Pourquoi il n'y a pas de ligne ? »

Les phrases se répétaient, immuables, et ce, inlassablement dans une cacophonie rituelle. Ces paroles lancinantes apaisèrent les tensions de Colère qui finit par entendre raison. Le bouton se décoinça au bout de très longues et interminables minutes.

Plus tard, dans la journée, alors que Joie s'était approché de l'écran et savourait de nouveau l'euphorie du retour de la trompette, ce fut au tour de Tristesse de faire des siennes. Elle se traîna, molle et lente jusqu'au tableau de bord. Ses grands yeux parcoururent la réalité. Elle chouina, s vautra sur le tableau de bord et ce faisant, appuya sur plusieurs touches de façon hasardeuse.

Cette longue note rauque résonna dans le cortex comme un orgue dans une cathédrale.

- « Je veux que Maman nous regarde ! » se lamenta-t-elle.

Des larmes inondèrent ses grands yeux larmoyants tandis que le grognement recommençait de plus belle après une nouvelle inspiration. Le son s'évanouit, ayant obtenu le résultat désiré.

Les étalages de fruits et de légumes se succédaient. Les couleurs et les formes diverses attiraient le regard. Les sacs furent posés, pesés et étiquetés.

- « Cela vous fera 5€51 », annonça le primeur.

Une main tendit un petit billet vert et froissé. La main chercha dans le porte-monnaie et tendit une pièce assez grande, toute jaune à la bordure cannelée. Il ne manquait que cette petite pièce rouge qui semblait issue d'un quelconque jeu pour enfant.

- « Laissez, c'est cadeau. » la gracia le primeur, magnanime.

La mère remercia le commerçant puis elle repartit, tenant la main de sa progéniture dans la sienne. Peur, qui n'avait rien manqué de la scène, s'égosilla :

- « On a pas payé ! On a pas payé ! »

Peur pressa son bouton d'alerte.

- « Il faut retourner donner le un centime. Pourquoi on a pas donné le un centime ?

- C'est un cadeau, répondit Maman.

- Pourquoi c'est un cadeau ? Il faut retourner donner le un centime.

- Le primeur m'a fait un cadeau à moi, expliqua Maman.

- On range les courses et je retourne donner le un centime ? »

Peur était plein d'espoir mais Maman ne céda pas : un cadeau était un cadeau. Le retour se passa dans un calme tout relatif.

Joie reprit le contrôle, dévouant toute son attention à la sacro-sainte trompette et à ses sons et lumières. Rien ne pouvait être aussi intéressant que cela. Il n'y avait nul besoin de partager ce bonheur avec quelqu'un, on n'en savourait jamais aussi pleinement la saveur que seul avec soi-même.


Critères diagnostiques de l'autisme infantile (CIM-10)

A. Présence, avant l'âge de 3 ans, d'anomalies ou d'altérations du développement, dans au moins un des domaines suivants :

Langage (type réceptif ou expressif) utilisé dans la communication sociale ;

2) Développement des attachements sociaux sélectifs ou des interactions sociales réciproques ;

3) Jeu fonctionnel ou symbolique.

B. Présence d'au moins six des symptômes décrits en (1), (2), et (3), avec au moins deux symptômes du critère (1) et au moins un symptôme de chacun des critères (2) et (3) :

1) Altérations qualitatives des interactions sociales réciproques, manifestes dans au moins deux des domaines suivants :

a) Absence d'utilisation adéquate des interactions du contact oculaire, de l'expression faciale, de l'attitude corporelle et de la gestualité pour réguler les interactions sociales,

b) Incapacité à développer (de manière correspondante à l'âge mental et bien qu'existent de nombreuses occasions) des relations avec des pairs, impliquant un partage mutuel d'intérêts, d'activités et d'émotions,

c) Manque de réciprocité socio-émotionnelle se traduisant par une réponse altérée ou déviante aux émotions d'autrui, ou manque de modulation du comportement selon le contexte social ou faible intégration des comportements sociaux, émotionnels, et communicatifs,

Ne cherche pas spontanément à partager son plaisir, ses intérêts, ou ses succès avec d'autres personnes (par exemple, ne cherche pas à montrer, à apporter ou à pointer à autrui des objets qui l'intéressent) ;

2) Altérations qualitatives de la communication, manifestes dans au moins un des domaines suivants :

a) Retard ou absence totale de développement du langage oral (souvent précédé par une absence de babillage communicatif), sans tentative de communiquer par le geste ou la mimique,

b) Incapacité relative à engager ou à maintenir une conversation comportant un échange réciproque avec d'autres personnes (quel que soit le niveau de langage atteint),

c) Usage stéréotypé et répétitif du langage ou utilisation idiosyncrasique de mots ou de phrases,

d) Absence de jeu de « faire semblant », varié et spontané, ou, dans le jeune âge, absence de jeu d'imitation sociale ;

3) Caractère restreint, répétitif et stéréotypé des comportements, des intérêts et des activités, manifeste dans au moins un des domaines suivants :

a) Préoccupation marquée pour un ou plusieurs centres d'intérêt stéréotypés et restreints, anormaux par leur contenu ou leur focalisation ; ou présence d'un ou de plusieurs intérêts qui sont anormaux par leur intensité ou leur caractère limité, mais non par leur contenu ou leur focalisation,

b) Adhésion apparemment compulsive à des habitudes ou à des rituels spécifiques, non fonctionnels,

Maniérismes moteurs stéréotypés et répétitifs (par exemple, battements ou torsions des mains ou des doigts, ou mouvements complexes de tout le corps),

d) Préoccupation par certaines parties d'un objet ou par des éléments non fonctionnels de matériels de jeux (par exemple, leur odeur, la sensation de leur surface, le bruit ou les vibrations qu'ils produisent).


Notes :

Le mot « autisme » vient du grec « auto » qui signifie « soi-même ». L'autisme se caractérise notamment par une incapacité à tendre vers autrui.

L'autisme étant un trouble du développement, il affecte plus ou moins les personnes qui en sont atteintes. Cela peut aller jusqu'à une incapacité totale à articuler une syllabe mais d'autres formes d'autisme affectent moins le langage et touchent davantage le comportement (écholalies, stéréotypies).

Le titre fait bien évidemment référence au Narcisse de la mythologie qui, amoureux de sa propre personne, s'est noyé dans son reflet.

Ici, je parle surtout des difficultés à communiquer avec autrui ainsi que les rigidités, des stéréotypies et écholalies (qui sont des comportements inadaptés socialement) et les quatre fonctions sont abordés à savoir : autostimulation (avec la trompette), l'ennui, l'évitement et la recherche d'attention.

Le CIM-10 est la Classification Internationale des Maladies (en l'occurrence la dixième édition), surtout utilisé en Europe. Le DSM (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders) est quant à lui plus utilisé aux Etats-Unis.

Sur le site de la Haute Autorité de Santé (HAS santé), vous trouverez le document pdf qui donnent les critères diagnostiques d'autres formes d'autisme comme le syndrome de Rett ou le syndrome d'Asperger.

L'autisme a souffert des nombreuses bêtises de la psychanalyse, notamment de Françoise Dolto (sisi, je vous assure), qui culpabilisait les mères en disant qu'elles n'avaient pas su établir un lien avec leur enfant et que c'est de ce fait, que l'enfant devenait autiste.

Aujourd'hui, pour surpasser l'autisme, des méthodes comportementales (comme l'ABA par exemple) ont le vent en poupe et les résultats sont encourageants. Des personnes autistes peuvent trouver le moyen de communiquer par des pictogrammes ou des gestes, comprendre des consignes, etc.

Et je pense m'arrêter là pour l'autisme, je parle trop. A bientôt !