Épisode 2 – Partie 4
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Des coups résonnent derrière la maison, qu'accompagne le chantonnement d'une voix nasillarde. Quand Ghadius passe la tête à l'angle de l'habitation, il y découvre Joka, assis à même le sol, des planches et divers outils éparpillés autour de lui. À la main, un marteau qui lui sert en ce moment même à clouer une planche à la suite d'une rangée d'autres.
— Qu'est-ce que tu fais ? s'enquiert Ghadius en s'approchant.
Les oreilles de son serviteur se redressent et il crache les clous qu'il tenait entre ses crocs.
— Ah, seigneur Ghadius ! Comme vous le voyez, je suis en train de construire notre nouvelle baignoire !
Ses oreilles frétillent et, un peu de rose lui montant aux joues, il explique :
— J'ai fait le tour de toutes les maisons abandonnées, mais pas moyen de mettre la main sur un baquet plus grand que le nôtre. Faut dire que la plupart des gens d'ici ne sont même pas aussi grands que moi, alors…
Là-dessus, sa main caresse les planches déjà assemblées, presque amoureusement. Quelques jours… oui, il en a au moins pour quelques jours de travail. Et ensuite, héhé, ils pourront prendre leur premier bain ensemble.
À cette idée, il se met à glousser et porte une main devant sa bouche – son rire gagnant en intensité comme son imagination se fait plus aventureuse.
Derrière lui, son maître se contente d'observer un moment son travail, avant d'avoir un hochement de tête – l'air satisfait.
— As-tu pu en apprendre davantage au village ?
Retrouvant son sérieux, Joka abandonne finalement son marteau pour se remettre debout.
— Oui, mais ça n'est pas très clair. Selon mon informateur, quelque chose enlèverait les habitants à la nuit tombée. Personne ne semble savoir ce que c'est, cependant, et ceux qui l'ont pu ont quitté le village avant que ça ne les emporte également.
Cette information, il l'a obtenue auprès du vieil homme juste avant de le quitter. Intrigué, il lui a en effet demandé pourquoi lui et les autres ne se sont pas contentés de partir quand tout ça a commencé. Et d'un haussement d'épaules défaitiste, l'autre lui a répondu :
« Certains l'ont fait… mais nous n'avons pas tous, ici, les moyens de nous le permettre, ni n'avons de connaissances susceptibles de nous accueillir ailleurs. Et puis… »
— De ce que j'ai cru comprendre, il semblerait que le reste du monde soit également touché. Pas forcément par le même mal, mais… (Il lève un regard soucieux en direction de son maître.) Vous… vous croyez que ça pourrait nous emporter nous aussi ?
Ghadius ne lui répond pas tout de suite. Le regard porté en direction de l'horizon, une ombre s'est abattue sur son visage. Le village en contrebas est toujours aussi silencieux. Comme mort. La brise qui souffle fait doucement s'envoler ses cheveux et, levant une main pour repousser des mèches venues se perdre devant ses yeux, il avoue :
— J'ai peur de ne pas avoir de réponse, Joka…
6
— Iiiiik !
Horrifié, Joka se jette en direction du four, duquel s'échappe une épaisse fumée noire. Quand il l'ouvre et en tire la grille, sa tarte n'est plus qu'une chose noircie et racornie. Un petit gémissement s'élève. Et dire qu'il y a passé une bonne heure. Pour un peu, il en pleurerait !
— Tout ça c'est de ta faute ! s'agace-t-il en brandissant le poing en direction du livre de cuisine qui repose sur la table. Tu étais censé me guider jusqu'au bout, pas m'abandonner à la dernière minute !
Car si l'ouvrage détaillait bien toutes les étapes nécessaires à la conception d'une tarte aux pommes, ses auteurs avaient omis d'indiquer combien de temps il fallait ensuite la laisser cuire – se contentant de vagues indications à la place. Et Joka les soupçonne de l'avoir fait exprès, juste pour ruiner le moral des aspirants marmitons comme lui.
— Prie pour que je ne te trouve pas un remplaçant au village, grogne-t-il en se redressant. Parce que sinon, tu iras alimenter le feu !
Puis il baisse à nouveau les yeux sur son œuvre ratée, avant de les porter en direction du thé qui termine d'infuser. Pas le temps pour un nouvel essai. Ils vont devoir se contenter de simples biscuits pour aujourd'hui.
— Et moi qui avais hâte de découvrir sa réaction, pleurniche-t-il en attrapant une boîte à gâteaux secs presque vide.
Ses placards, heureusement, sont quant à eux plutôt bien garnis. Car s'il a trouvé beaucoup de choses périmées ou à un stade de moisissure avancée dans les maisons alentours, il a également déniché suffisamment d'aliments encore consommables pour remplir une bonne partie de son garde-manger. De quoi leur permettre de tenir un petit moment, surtout s'il continue d'aller ratisser le village chaque jour.
— J'ai aussi vu des potagers à l'abandon, songe-t-il en retirant les sachets qui infusent dans la théière. Il faudrait également que j'aille y faire un tour.
Et puis qu'il ramène tout le tissu qu'il pourra trouver, histoire de commencer à leur confectionner une garde-robe.
— Autant dire que j'ai du pain sur la planche, soupire-t-il en se dirigeant vers la porte de la cuisine. Héhé, si après ça, je ne lui deviens pas indispensable, c'est que ce monde ne tourne définitivement pas rond.
Son humeur est de nouveau au beau fixe quand il regagne le salon. Il en est même à siffloter, le pas sautillant, et c'est d'une voix guillerette qu'il annonce :
— Voilà le thé, mon seigneur. Faites pas attention à l'odeur, j'ai eu un problème en cuisine et… iiiiiik ?!
C'est la bouche grande ouverte que Joka fixe le phénomène. Un manteau de ténèbres englobe à présent son maître, qui continue de s'étendre, comme désireux de dévorer le monde autour de lui. Tournant ses yeux rouges dans sa direction, Ghadius explique :
— Il semble que je sois encore capable de contrôler les ténèbres.
Et de ces ténèbres naissent bientôt de longs tentacules qui se mouvent, libres, comme habités d'une vie propre.
Joka déglutit et ses mains qui tremblent un peu font tinter le contenu de son plateau. Ses yeux, eux, suivent ces tentacules sombres, les regardent s'étendre aux quatre coins de la pièce. Il peut en sentir un qui s'enroule autour d'une de ses chevilles tandis qu'un autre, qui s'approche d'un peu trop près de la cheminée où ronfle un feu, se recroqueville, comme blessée.
— Sei… Sei… Sei…
Ghadius arque un sourcil. Le rouge aux joues et tremblant à présent des pieds à la tête, Joka laisse entendre un gloussement qui se termine en exclamation quand un tentacule lui passe entre les jambes et le frôle… à un endroit où il n'est pas franchement mécontent qu'on le frôle. Un autre s'entortille autour de sa taille, s'étend toujours plus, jusqu'à venir entraver l'un de ses poignets.
Il peut sentir sa température grimper d'un coup, à lui en faire presque tourner la tête. Un couinement lui échappe, et, tout à son fantasme, il se met à délirer :
— Oh, mon maître ! Oh, mon seigneur ! Je… je… je… je ferai tout ce que vous voulez. Je… je ferai même semblant de me débattre et… et vous, pendant ce temps, vous… aaaaaah !
— Mais de quoi est-ce que tu parles ?!
— Aaaaaaaaah, seigneur Ghadiiiiius !
Hop, fin de l'épisode 2 ! L'épisode 3... bientôt, logiquement ! x)
