Chapitre 10 : Se laisser vivre

Tomoyo chantait. Sa voix délicate environnait à présent les murs de la maison, s'éloignant d'ici, se réfugiant à d'autres endroits où étaient les personnes qu'elle aimait. Pouvaient-ils entendre son chant, sa voix, son cri ? Entendaient-ils tout le désarroi contenu dans ses cordes vocales qu'elle aurait voulu délivrer de sa souffrance ? En repensant à toutes les personnes qu'elle allait abandonner, elle perçut sa propre voix vibrer. Hurler.

Toutefois, sa mère, Sakura, Eriol l'écoutaient-ils de la même manière ? N'était-ce pas une voix douce, une mélodie gracieuse les enveloppant pour les protéger de leurs tourments ? Tomoyo n'aspirait-elle pas à se dérober, anéantir la peur et la mort ? De sa simple voix, ne désirait-elle pas simplement apaiser leurs cœurs de toute cette douleur présente et à venir ? Alors que tous luttaient avec sa révélation, son chant n'était-ce pas la seule chose qu'elle pouvait encore leur offrir ? Un air salvateur et sécurisant.

Elle aurait voulu, du moins, l'espérer un peu.


Eriol était assis sur le fauteuil que Tomoyo lui avait proposé d'utiliser, sachant qu'il avait ses petites habitudes. C'était, en effet, une de ses vieilles traditions. La sienne ? Il n'en était plus si sûr. Beaucoup de choses étaient guidées par son instinct, par son passé, par la vie d'un autre aussi...

Il ne détourna pas le regard lorsqu'il entendit la porte s'ouvrir. Tomoyo entrait doucement de sa grâce naturelle, de ses pas lents et délicats. Tomoyo semblait voler à sa rencontre, emportée par le vent et l'air de la pièce. Tomoyo approchait lentement comme soulevée de terre et amenée à ses côtés. Elle était si discrète que ses pas ne furent qu'un murmure à peine audible. Pourtant, lui, il les connaissait par cœur. Eriol s'était habitué à les sentir venir, à anticiper ses fins rapprochements. Il les appréciait.

- Je te dérange ?

Il avait été éduqué selon les bonnes manières. Il avait été élevé en Angleterre et se souvenait parfaitement de sa vie là-bas, de ses habitudes d'antan, de sa monotonie aussi...Il s'en rappelait très bien. C'est pourquoi, il tourna directement la tête vers son hôte. Les deux paires d'yeux sombres se sondèrent un instant. Ils se guettaient, patientaient, prévoyaient... se comprenaient.

- Non, bien évidement.

Il connaissait la raison de sa venue. Il savait ce qu'elle attendait de lui. Quelque chose qu'il ne pouvait pas encore lui donner : son acceptation. Eriol n'était pas encore prêt pour cette odieuse révélation, cette cruelle réalisation. C'était étrange comme parfois, il aurait voulu ne jamais avoir mis les pieds dans cette maison, ne jamais avoir cohabité avec elle, ne pas avoir partagé son quotidien, son entourage et sa vie. Était-ce une erreur pour lui d'être venu ?

Elle savait ce qu'il pensait. Elle le voyait. Elle avait appris à le voir avec le temps. Ce temps passé ici ensemble. Tomoyo voyait aussi la réponse muette de ce garçon. Il n'était pas prêt, pas préparé à la recevoir, à avoir cette discussion. Pas encore. Peut-être ne le serait-il jamais ? La chanteuse le comprenait. A sa place, elle n'aurait peut-être pas réagi autrement. Pourtant, elle aurait espéré, aimé, désiré...ne pas regretter l'avoir informé.

- Il ne pleut plus.

Ce ne fut qu'un constat. Banal, sans intérêt. Pourtant, ce fut un procédé spécial qu'ils avaient pour communiquer. Ils ne parlaient jamais sans sous-entendu, sans secrets. Ils avaient toujours dialogué ainsi, avec des paroles masquées par le mensonge. Tous les deux. Tous les deux s'étaient menti depuis le tout début. Ils s'en rendaient compte seulement maintenant.

- Le soleil semble briller. Mais je me demandais juste pour combien de temps, Tomoyo...Combien ?

Elle en baissa la tête. Incapable de soutenir son regard si direct et si franc. Un regard trop fort pour elle. Des yeux qui la jugeaient, qui lui posaient des questions auxquelles elle ne voulait pas répondre. Que leur étaient-ils arrivés ? Pourquoi autant de changements ? Comment pouvait-on transformer quelqu'un à un point tel qu'il n'était plus capable de se reconnaître lui-même ? Comment la vie pouvait-elle changer d'une manière si brutale ?

- Il faut être patient. Même après la pluie, le soleil revient. Il revient toujours même si son éclat ne nous semble pas familier. Est-ce que tu me comprends, Eriol ? Est-ce que tu me comprends vraiment ?


Eriol observait Tomoyo, assise sur son lit, silencieuse depuis plusieurs minutes. Il ne pouvait plus s'en empêcher à présent. Tentait-il d'imprégner son visage dans ses plus précieux souvenirs ? Il se sentait inoffensif, troublé par sa propre attitude, mais étrangement serein. Il s'interrogeait de la situation inédite dans laquelle il avait été plongé.

Il ressentait également le potentiel magique de Sakura qui essayait au loin de créer une carte. Obstinément. Aveuglément. Tentant par tous les moyens inimaginables de faire face à la vérité et s'y opposer avec la hargne dont elle avait l'habitude. Il comprenait tout de même tout ce que cela impliquait, cette manipulation surnaturelle du destin.

Le magicien repensait alors au sacrifice désiré de Nakuru dont Tomoyo lui avait parlé, il remarqua que lui, contrairement à sa gardienne n'avait jamais vraiment montré son attachement aux autres de cette façon alors que c'était lui, qui était censé être l'humain. Comment aurait-il pu savoir ce que cette jeune femme qui commençait à somnoler dans sa chambre lui avait prévu comme épreuve difficile ? Comment aurait-il pu prévoir qu'il n'avait plus le temps de lui exprimer son attachement ?

Eriol contemplait Tomoyo dormir doucement, alors qu'elle avait lutté pour se maintenir éveillée lorsqu'elle était avec lui. Son corps était si fragile, son état si catastrophique, si loin de la vie qui l'animait auparavant. Pourquoi avait-elle désiré maintenir le secret de sa condamnation ? Pour les épargner… vraiment ?

Pourquoi voulait-elle cacher cela ? Pourquoi masquer délibérément la réalité ? Pourquoi anéantir la vérité d'un tel poids ? Pourquoi ? C'était une question qui revenait abusivement en tête à Eriol sans qu'il ne puisse la contrôler. Tomoyo avait tenté de lui expliquer, cependant, il n'avait pas été réceptif à son explication. Elle étalait son désir d'avoir voulu conserver quelque chose. Une image parfaite d'elle- même. Une image saine. Un tableau où il y avait un être vivant. Un être en vie...Elle. Peut-être désirait-elle sauver une part de dignité ? Une part de fantaisie qu'elle adorait généralement. Seulement, Eriol ne l'avait jamais vue si différente. Si étrangère à ce qu'elle était habituellement.

Tomoyo avait menti. Ouvertement. Les yeux dans les yeux. Le sourire aux lèvres. Elle avait menti aux êtres qui lui faisaient le plus confiance. Ce n'était pas juste de sa part. C'était malhonnête...C'était un sacrifice.

Et il ne le comprenait que trop tard.

Si tard.


Eriol entendit la pluie qui se remettait à tomber et réalisa à nouveau l'importance de celle-ci dans leur histoire. Il se dit qu'il avait tout de même dévoilé quelques signes qu'il n'avait pas montrés par le passé envers qui que ce soit, envers elle. Cette pluie. Cette pluie qui devait faire place au soleil comme l'avait suggéré Tomoyo.

Il avait changé grâce à elle. Il était redevenu un être qui n'avait plus cette magie puissante qui l'environnait constamment. Un être...humain. Il était lui-même. Tomoyo l'avait transformé sans cartes, sans pouvoir à part le sien...Celui qui était d'inspirer à chacun quelque chose de divin. Lorsqu'il la regardait, il sentait si apaisé. Il voyait une telle paix, une telle sérénité.

S'étant imprégné du visage endormi de Tomoyo, il se rapprocha alors de la fenêtre. D'un soupir las, fatigué, éreinté, il l'ouvrit grand.

- As-tu déjà une idée de la manière dont cette histoire va se terminer ?

Tomoyo sourit, malicieusement facette à cette question à laquelle elle était sûre de devoir un jour répondre. Toutefois, elle tardait dans ses déclarations et ses explications, préférant ménager un suspens qu'elle trouvait divertissant.

- Quelle question…

Son rire discret, mais troublant avait de quoi le faire sourire également. Bien sûr que Tomoyo avait pensé à la conclusion. A cette conclusion depuis le début.

- Tu avais tout anticipé de cette histoire, n'est-ce pas, chère hôte ?

- Tu crois vraiment qu'un scénariste et un metteur en scène ne pensent pas à leur dernière prise, Eriol ?

Elle le taquinait gentiment, non sans amusement. Il se prit au jeu et se surprit à trouver cela agréable.

- Ce film te tient à cœur, n'est-ce pas ?

La jeune femme ferma alors ses yeux, soulagée de voir qu'Eriol comprenait ses sentiments. Son désir de les avoir tous près d'elle, son besoin d'immortaliser à jamais leurs présences et leurs forces. Son souhait ultime de les avoir à jamais gravés dans sa mémoire défaillante.

- Essayons dans ce cas de bien terminer cette histoire. D'accord, Tomoyo ?

Il n'eut jamais l'occasion de lui exprimer la joie qui l'avait animée en voyant cet éclat particulier dans ses yeux. Son sourire aux lèvres alors qu'elle avait compris qu'il l'aiderait à réaliser son dernier projet de vie.

Eriol n'eut même pas l'occasion de lui dire à quel point il se sentit heureux rien qu'en la voyant ici, avec lui.

En vie.


La fenêtre s'ouvrit d'un mouvement brusque et décidé. Il ne pleuvait pourtant plus. Il était tôt et le soleil commençait doucement à apparaître. Eriol regardait par la fenêtre, un léger sourire au coin. Il était pensif, mais attentif à ce qui apparaissait de l'autre côté de son univers. Soudain, Tomoyo était là, dans le jardin, entourée de ses belles fleurs dont elle lui avait fait les éloges.

Elle remarqua son regard perçant la sonder, la guetter et releva ses yeux en lui souriant doucement. Eriol lui sourit en retour. Tous les deux étaient à cet instant unique simplement heureux de s'être enfin compris. Après un temps incalculable, au-delà de la logique, Tomoyo se retourna avec lenteur, traversa le jardin sans se retourner et quitta la résidence. Eriol la suivit du regard jusqu'à ce qu'elle disparaisse complètement de son champs de vision.

Le jeune homme refermait la fenêtre qu'il venait néanmoins d'ouvrir et se retourna en direction de son lit d'un air sinistre et peiné. La silhouette de Tomoyo ne dormait plus.

Et alors qu'un film s'enclencha quelque part, au loin, que l'écran de télévision affichait toute cette agitation magique et ses souvenirs construits, personne n'était plus là pour le regarder. L'écran resta allumé dans une pièce vide qui disparaissait dans le temps et l'espace.

Puis, vint un autre instant.

Celui où le film s'éteint. Le moment où le film se finit.

Où l'histoire se termine.


Voici le dernier chapitre.

Merci beaucoup d'avoir suivi!

Kingaaa