Chapitre 17 : S'isoler
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Quelques semaines plus tard,
Fin octobre 1975,
Après le départ de Dorea pour la vente de citrouilles de Godric's Hollow,
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Charlus compta jusqu'à dix après avoir entendu la porte de sa chambre se fermer le plus doucement possible derrière Dorea. Il ne pouvait plus transplaner ni prendre la poudre de Cheminette sans sentir sa jambe bouillir de douleur. Si un bouchomage la lui avait hachée menue, il n'aurait pas eu plus mal. Le Guérisseur Meadowes, leur voisin et ami de longue date, lui avait assuré que dans quelques semaines, la douleur s'atténuerait suffisamment pour qu'il puisse se déplacer sans souffrir. Mais il avait des difficultés à y croire. Cela faisait deux mois qu'il était tombé de ce balai détraqué, deux mois que les os de sa jambe étaient en miettes, un peu moins qu'il avait fait un séjour à Sainte-Mangouste, et il n'y avait eu aucune évolution. Bien sûr qu'il pouvait à nouveau marcher, mais c'était grâce à cette foutue attelle qui maintenait en place ce qu'il restait de sa jambe, et à cette canne de vieillard.
Bien sûr qu'il referait tout ce qu'il avait fait pour sauver James d'une chute mortelle. Bien sûr. Et puis, il aurait dû lui prendre le balai des mains au lieu de le laisser monter dessus, c'était tout. Il n'avait d'ailleurs rien dit à son fils sur cet accident dû à son imprudence. A quoi bon ? C'était son fils, son fils unique, tant que James était en bonne santé, rien d'autre n'importait.
Mais maintenant que ce garnement était retourné à Poudlard, maintenant qu'il n'avait plus la bonne raison des risques qu'il avait pris sous les yeux, maintenant que les jours et les semaines s'enchaînaient sans aucune évolution sur son état, cette infirmité désespérante devenait insupportable. A quoi bon ? A quoi bon attendre que ses os se ressoudent d'eux-mêmes alors qu'il était évident que ce sortilège reçu trente ans plus tôt empêchait toute régénérescence et toute reconstruction ?
D'un coup, il sentit sa jambe brûler des orteils jusqu'à la hanche. Il cria dans l'état de demi-sommeil auquel les potions antidouleur nocturnes le réduisaient jusqu'à midi. Il tendit la main vers sa table de nuit pour s'emparer d'un autre flacon, celui contenant la potion de jour, et l'avala à jeun. Le liquide lui brûla l'œsophage comme une lame de glace, et il cria un peu plus.
Il força sa respiration saccadée à se calmer. Le seul moyen de calmer la sensation de froide brûlure provoquée par la potion se trouvait dans une autre potion, bien plus chaude, toute aussi forte mais qui n'agissait pas sur les mêmes organes. Et si Dorea l'apprenait, il n'y aurait plus accès longtemps.
Il roula sur le dos, et posa prudemment le pied au sol en grimaçant. Sa jambe attelée disparaissait derrières les bandages. C'était mieux comme ça. Il ne manquerait plus que James ou même Dorea vît ce à quoi son corps était réduit. L'un s'en voudrait, l'autre serait horrifiée, et lui aurait honte de lui-même.
Sa trachée le brûlait encore lorsqu'il s'enveloppa de sa robe de chambre avant de gagner le couloir en grimaçant. Le bruit de la canne frappant le parquet était insupportable. Il avait l'impression que son fanatique de Grand-père Priscus marchait derrière lui et surveillait le moindre de ses faits et gestes.
« Va-t-en ! cria-t-il n'en pouvant supporter plus. »
Mais derrière lui, il ne vit personne. Evidemment, puisque ce vieux Priscus Potter était mort des années plus tôt. Il poursuivit son chemin jusqu'à son bureau. Il ne savait pas quelle heure il était, mais il ne tenait pas à ce que Dorea se mêle de ses affaires. Elle en ferait encore toute une histoire, alors que c'était la seule chose qui le soulageait et de l'aigreur des potions, et de toute cette souffrance tant mentale que physique qu'il ressentait depuis des semaines.
Il ferma la porte de son bureau derrière lui. L'horloge indiquait midi et deux minutes. Dorea serait bientôt là. Il se dépêcha donc d'ouvrir le dernier tiroir à gauche de son bureau et d'en tirer une bouteille de Whiskey-Pur-Feu qu'il était allé chercher à la cave la veille. Il prit le verre à côté, et s'en servit une rasade suffisante pour adoucir sa gorge et lui donner un semblant de bonne humeur. Il ne voulait pas avoir Dorea sur le dos. Elle lui avait déjà paru hors de contrôle ces derniers jours, il ne voulait pas qu'elle rompît ce silence, quoique inquiétant mais tranquille, pour se mettre à vouloir le psychanalyser.
« Charlus ? entendit-il derrière la porte. »
Il rangea la bouteille et le verre dans le grand tiroir qu'il verrouilla ensuite d'un sortilège avant de répondre.
« Oui, Dorea ? Eh bien, entre, dit-il avec moins d'entrain qu'il ne l'avait voulu. »
Il ouvrit le premier dossier de la pile en face de lui alors que la porte s'ouvrait. Il regarda sa femme entrer avant de plonger les yeux dans le dossier. Le premier mot, ACCIDENT, l'arrêta net dans sa lecture. Un sourire désabusé déforma ses lèvres. Le bruit des talons de Dorea sur le parquet le força à relever la tête. Son sourire léger le rassura et l'agaça à la fois.
« As-tu quelque chose à me dire ? demanda-t-il en sentant ses poings se serrer d'eux-mêmes.
-Je me disais… commença-t-elle en faisant le tour de son bureau pour se retrouver à côté de lui. »
Elle posa ses deux mains sur l'accoudoir de son fauteuil, pour se tenir penchée vers lui. Il ne put s'empêcher de tourner la tête vers elle en la sentant si proche de lui. Leurs nez se frôlèrent et elle l'embrassa brièvement sur les lèvres. Il lui rendit malgré lui un baiser, un peu plus appuyé cette fois, et un instant, il oublia sa jambe en lambeaux. Puis il vit ses traits se crisper, et son nez se plisser.
« Tu… »
Il la fit taire en l'embrassant à nouveau. Qu'elle ne lui fasse pas la morale sur son haleine alcoolisée. Ce n'était pas elle qui avait perdu sa jambe.
Elle tenta de se reculer, sans doute pour le questionner sur cette odeur de Whiskey-Pur-Feu, mais il la retint en emprisonnant son visage dans ses mains. Il s'appuya sur elle pour se mettre sur ses jambes, et pouvoir l'embrasser plus intensément. Douce, elle était douce sa Dorea. Vive en sortilège, mais douce en amour. Un alliage de violence et de tendresse qui l'avait toujours fasciné.
Lorsqu'il sentit la résistance de son épouse fléchir et ses mains s'aventurer sous sa robe de chambre, il mit fin à leur étreinte.
« Nous nous voyons tout à l'heure pour le dîner, dit-il en reprenant sa respiration. Je ne suis plus bon à rien avec cette jambe, fit-il en s'asseyant à nouveau dans son fauteuil. »
Elle ouvrit la bouche, sans doute pour le contredire avec hypocrisie, mais il la coupa avant.
« Enfin, Dorea, tu n'espérais tout de même pas que je m'occupe de toi dans cet état ? fit-il plus méchamment qu'il ne l'avait voulu. »
Il s'attendait à deux réactions possibles de sa part, soit tourner les talons et fuir le conflit, soit lui faire remarquer son ton désobligeant. Mais il ne s'attendait absolument pas à la faire sourire.
« Enfin, Charlus, tu n'y es pas, je venais pour m'occuper de toi, souffla-t-elle en se plaçant derrière lui. »
Il sentit ses mains s'égarer sur ses épaules, et se retint de les repousser violement. Il ne voulait pas qu'elle s'occupe de lui, ni même qu'elle le touche. Il ne pouvait plus rien faire avec une jambe dans cet état. Il ne voulait rien faire avec sa jambe aux os explosés. Il ne manquerait plus que la main de sa femme s'égare sur la peau déformée par l'émiettement des os, qu'elle le regarde avec pitié puis dégoût. Non merci. Rien que de penser à sa main ou même son regard s'égarant sur sa jambe, il avait envie de vomir.
« Cesse de me toucher, siffla-t-il entre ses dents en serrant les accoudoirs de son fauteuil le plus fort possible pour occuper ses mains.
-Et pourquoi ? s'amusa-t-elle sans se rendre compte de la fureur qui montait en lui.
-Tout de suite, articula-t-il lentement. »
Elle enleva aussitôt ses doigts délicats de lui et il se sentit mieux.
« Il suffisait de me dire que tu n'en avais pas envie, fit-elle d'un ton acide.
-La question n'est pas là, fit-il de la même manière. Je n'ai plus de jambe, comprends-tu ?
-Non, je ne comprends pas, reprit-elle sans se démonter, et Charlus sentit ses mains lâcher sa fureur.
-JE-N-AI-PLUS-DE-JAMBE, articula de plus en plus fort.
-Tu en as deux, et tu es en vie, tu peux toujours…
-Rien du tout ! A quoi sert la jambe gauche sans la droite ? A quoi me sert ma jambe droite dans l'état où elle est ? Je n'ai plus de jambe droite va t'occuper de quelqu'un d'autre, conclut-il brusquement.
-Charlus ! s'horrifia-t-elle.
-Quoi, Charlus ? s'agaça-t-il un peu plus. Je ne suis plus un homme, Dorea, je suis infirme, et je le resterai jusqu'à la fin de ma vie.
-Urquart…
-Meadowes n'ose pas me dire que ma jambe est foutue, d'accord ? la coupa-t-il en attrapant sa canne pour déambulant devant elle. Je suis infirme, ma jambe ne me tient plus, je ne tiens plus debout, j'ai une jambe malade, gangrénée, inutile ! dit-il en lui montrant bien qu'il marchait en boitant. Si on me la coupait, ce serait la même chose ! hurla-t-il en plantant ses yeux dans les siens. »
Elle ne soutint pas son regard deux secondes avant de tourner les talons et de fuir à l'étage inférieur. Elle ne pleurerait pas. Dorea ne pleurait pas, presque jamais. Il pouvait compter sur les doigts d'une main les fois où il l'avait vue pleurer. Peut-être qu'elle se cachait pour le faire, mais cela l'aurait étonné. Harfang aurait dit que ce n'était pas une vraie femme. Mais Harfang était…
Il fallait qu'il aille voir Harfang. Il pensa à Ignatus l'instant d'après. Si son ami avait été encore parmi eux, c'est vers lui que Charlus aurait accouru. Mais Ignatus avait été grillé par un dragon sauvage l'année dernière. Le dragon, ensorcelé par un mage noir, avait brûlé son ami qui tentait de le ramener à la raison. Il avait reçu à titre posthume un Ordre de Merlin deuxième classe pour avoir réussi à assommer le dragon, l'empêchant ainsi d'incendier les maisons sorcières et moldues de la côte de Cornouailles.
Harfang. Harfang l'écouterait et pourrait comprendre. Déjà à Poudlard, lorsqu'il était capitaine de l'équipe de Gryffondor, Harfang savait tenir et motiver ses hommes, son armée quidditchesque, comme il les appelait. Harfang comprendrait comment il se sentait à l'heure actuelle, comme un homme à moitié, un homme privé de son corps.
Quel jour était-on ? Lundi. Il devait être au bureau des Aurors. S'il arrivait pour le déjeuner, il pourrait le trouver à la sortie du Ministère. C'était impensable qu'il entre au Ministère avec sa jambe morte de la sorte. On lui avait donné quatre mois pour se rétablir. Et puis il se dégoûtait lui-même lorsqu'il regardait sa jambe à la peau flasque et verdâtre.
Il n'arriverait pas à transplaner, et prendre le balai ne serait pas assez rapide. Il se décida à prendre finalement la poudre de Cheminette. Il sentirait encore une fois sa jambe se changer en torche enflammée, mais une potion et un verre de Whiskey plus tard, il ne sentirait plus rien.
Il prit quelques Gallions dans un tiroir de son bureau pour remplir sa bourse avant d'entamer la descente de l'escalier. Un instant, il espéra ne pas croiser Dorea. Elle était capable de sortir sa baguette pour l'obliger à retourner se coucher (elle l'avait déjà fait il y a quelques jours), et il savait qu'il ne pouvait pas la battre dans un duel. Et à présent, avec cette foutue jambe, il ne pourrait même pas lancer un seul sortilège avant de se voir à sa merci.
Manque de chance, elle était là, dans le salon, en train de chercher une partition dans les meubles du salons, lui sembla-t-il au vu de celles qui traînaient sur la table basse et le piano ouvert
« Ah, te voilà enfin calmé, marmonna-t-elle sans cesser sa recherche.
-Je suis calme, fit-il en s'approchant de la cheminée.
-Qu'est-ce que tu fais ? s'étonna-t-elle enfin en lui accordant toute son attention en le voyant prendre une poignée de poudre de Cheminette dans le pot en terre cuite sur le linteau de la cheminée.
-Je vais à Londres voir Harfang, consentit-il à répondre.
-Pardon ? bafouilla-t-elle et il entendit les partitions tomber au sol.
-Je mangerai sans doute avec lui, tu n'as qu'à aller voir Lucretia, ou qui tu veux, fit-il en jetant la poudre dans l'âtre.
-Mais enfin, Charlus, tu ne…
-Tu ne veux pas que je sorte ? fit-il avec mauvaise humeur. »
Seul le silence lui répondit. Il se retourna vers elle en sentant quelque chose lui pincer le cœur. Elle le regardait avec ce regard impassible teinté de mépris typiquement Black. Sirius avait le même quand sa mère, Walburga Black, lui parlait. Avec un sourire mi-moqueur, mi-amer, il entra dans la cheminée en marmonnant l'adresse du Chaudron Baveur.
Heureusement qu'il avait sa canne, sinon la douleur l'aurait fait s'effondrer. Il s'assit sur la première chose qu'il vit en tenant sa jambe de sa main libre. Frénétiquement, il laissa tomber sa canne pour prendre la potion dans la poche intérieure de sa cape de sorcier. Il en but trois longues gorgées avant de sentir la douleur dans sa jambe refluer. A la place, sa gorge le brûla tant la potion était froide.
Il souffla dans son poing pour tenter de réchauffer sa trachée.
Au bout de quelques secondes qui lui parurent durer des heures entières, il se leva de sa chaise pour quitter le pub côté moldu. Il devrait pouvoir se rappeler le chemin jusqu'au ministère.
Mais en relevant la tête, il rencontra une tête connue. Une tête connue qui le regardait fixement. Trois mois plus tôt, cette figure aux grands yeux sombres et à la longue natte d'un brun presque noir ne lui aurait rien fait. Peut-être aurait-il même été assez agacé de la trouver à Londres. Là, il se souvint de sa peau chaude au parfum de miel et de sa voix de velours qui roulait les R. Il replongea des dizaines d'années plus tôt, au temps où il était l'Attrapeur officiel de l'équipe de Flaquemare pour sa plus grande fierté. Il se souvint des soirs qu'il avait passés entre cette sorcière plus si jeune à présent et ses coéquipiers à boire et prendre du bon temps après un match des plus victorieux. Il se souvint du caractère audacieux, impulsif, positif, et inconscient de ses vingt ans. Il se souvint de toute cette sensualité à laquelle il ne pouvait plus avoir droit à cause de sa jambe en mille morceaux.
Il grimaça de douleur et de honte en la voyant s'approcher de lui.
« J'ai reçu ton appel à l'aide dans ma boule de cristal, lui souffla-t-elle de cette voix toujours aussi grave et sensuelle. Laisse-moi te montrer toutes les belles choses de la vie, souffla-t-elle en prenant sa main. »
Il jeta un coup d'œil circulaire autour de lui. Le pub était bondé de sorciers qui se montraient la citrouille d'Halloween qu'ils venaient d'acheter. Personne ne faisait attention à eux. Il lâcha sa main pour lui présenter son bras qu'elle s'empressa d'accepter. Il se fraya un chemin jusqu'au mur de brique qui venait de s'ouvrir devant eux. Il la suivit dans la rue principale du Chemin de Traverse. Elle tourna dans l'Allée des Embrumes et il ne moufta pas, se contentant de la suivre jusqu'au pub mal famé de la Cave du Détracteur.
« Allons d'abord boire un verre, mi Amor, tu sembles en avoir besoin, lui proposa-t-elle et il acquiesça, comme il l'avait toujours fait avec toutes ses demandes.
-Esméralda ! s'exclama la fille, une petite sorcière d'une trentaine d'année, qui tenait le pub.
-Suzie, la salua en retour Esméralda García.
-Dis-moi, tu es accompagnée ? Lesbie, donne la cave six à Esmé, ordonna Suzie à une sorcière plus jeune qu'elle à qui elle lança un chiffon. »
La fille, Lesbie, leur fit signe de les suivre en essuyant manuellement les tables au passage. Charlus eut à peine le temps d'en conclure qu'il s'agissait sans doute d'une Cracmole que la fille leur ouvrit une trappe au sol et leur fit signe de descendre. Charlus déglutit difficilement en voyant Esméralda s'enfoncer dans les profondeurs du pub. Comment pourrait-il descendre ? Il ne s'inquiéta pas longtemps en voyant Esméralda changer l'échelle abrupte en un escalier bien plus accessible pour lui. Il lui sourit. Elle avait toujours su faire ce qu'il fallait pour lui.
« Lesbie, apporte-moi une bouteille de Whiskey-Pur-Feu, veux-tu ? demanda Esméralda à la fille.
-Tout de suite, Madame Esméralda, dit précipitamment la gamine en détalant. »
Elle revint moins d'une minute plus tard avec la bouteille et deux verres. Esméralda les lui tendit et laissa la trappe se refermer sur eux, étouffant plutôt bien la musique du tripot.
Charlus s'assit au bord du lit de la minuscule cave et posa les verres sur la petite table à côté pour les remplir. Il tendit le sien à Esméralda, elle le prit et le regarda fixement jusqu'à ce qu'ils aient trinqué. Elle semblait avoir toujours vingt ans et quelques années, comme la dernière fois qu'il l'avait vue. Seule une petite ride était apparue sur son front. Il but le verre d'un trait et soupira de bien-être en sentant sa gorge être apaisée de la brûlure du froid pour bouillir de vie.
« Cette jambe un peu amochée ne t'empêche pas de vivre, lui souffla Esméralda. Si tu le voulais, tu saurais très bien nous mener au paradis comme jadis, insista-t-elle en les resservant. »
Charlus sentait sa tête tourner de plénitude. Enfin, après toutes ces journées passées à moitié alité, il ne sentait plus sa jambe se déchirer sous lui. Il avisa le sourire gourmand d'Esméralda et eut envie d'y goûter. Il le fit, de la même manière qu'on dévore une pomme, avec avidité, gourmandise, et faim, soif de savoir, de se souvenir, de se retrouver.
« C'est encore mieux que dans mes souvenirs, souffla Esméralda en soupirant d'aise. »
Ce souffle mielleux se perdit contre sa peau qui frémit de se souvenir. Elle frémit encore plus en sentant les petites mains chaudes de la sorcière. Il se laissa faire, complètement dépendant, tout à fait passif et dans l'attente du plaisir qu'elle savait lui offrir.
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Entre ses bras, il se sentit à nouveau capable, à nouveau homme. Esméralda savait prendre les devant et lui faire plaisir. Elle n'avait aucune retenue, aucune gêne avec lui. Elle savait ce qu'elle voulait, ce qu'elle voulait faire, ce qu'elle voulait lui faire, et elle le faisait. Ses mains tenaient la taille grêle de la sorcière, appréciant les ondulations qu'elle exerçait et qui faisaient frissonner son propre corps. Depuis combien de temps ne s'était-il pas senti aussi satisfait d'attendre ?
Il se redressa d'un coup pour la serrer contre lui, et laisser les râles qu'elle lui arrachait s'échouer dans ses oreilles. Il la tint contre lui, avec de plus en plus de force à mesure qu'il se sentait approcher de l'extase. Il entendit divinement bien ses soupirs se changer en gémissements pour sa plus grande fierté. Il lui faisait plaisir, il réussissait à la faire monter à ce paradis qu'ils avaient tant aimé explorer.
« Mi Amor, souffla-t-elle lorsqu'ils s'écroulèrent sur le lit. »
Elle vint se blottir dans ses bras et il la cala contre lui, essayant d'éclaircir ses idées embrumées par les potions.
« Je t'ai attendu si longtemps. J'ai eu le temps de me marier trois fois et d'habiter toutes les capitales d'Europe et d'Amérique du Sud avant que nos retrouvailles se fassent imminentes, lui souffla-t-elle en traçant des signes à l'aide de son index sur son torse.
-Trois fois ? s'étonna-t-il avec une pointe de crispation.
-Je voulais explorer d'autres horizons, s'excusa-t-elle. Mais ce ne fut pas fructueux. Il n'y a que Londres qui me porte chance.
-Londres, répéta-t-il en se souvenant de la première fois où il l'avait rencontrée.
-J'ai mon cabinet de Voyante à Londres à présent, précisa-t-elle.
-Ah oui ?
-Il est au fond du pub de Suzie, comme ça, je récupère ses clients, expliqua-t-elle avec une fierté évidente.
-Et pourquoi nous n'y sommes pas ? s'étonna-t-il en jouant avec une mèche de ses cheveux.
-Parce que cette cave est plus confortable, répliqua-t-elle en lui embrassant le torse. »
Qu'est-ce qu'il aimait quand Dorea lui embrassait… Merlin. Ce n'était pas Dorea.
Si elle le sentit sursauter, elle n'en dit rien ou prit cela pour un frisson. Elle continua de lui suçoter la peau alors qu'il tâchait de réfléchir. Merlin. Est-ce qu'il avait… Le regard gris de son épouse le fixait avec froideur lorsqu'il fermait les paupières pour ne plus voir Esméralda.
Il chercha à tâtons le verre de Whiskey-Pur-Feu qu'il n'avait pas fini et l'absorba.
De toute façon, il ne pouvait pas toucher Dorea, pas avec cette jambe bleuie par les morceaux d'os flottant. Elle ne méritait pas ça. Et puis, il avait tellement peur que Dorea cherche à voir sa jambe, ou qu'elle la vît par un mauvais hasard, qu'il se refusait à l'approcher plus que nécessaire. Esméralda laissait sa jambe dans ses bandages sans même y jeter un coup d'œil, c'était parfait.
Même s'il savait à présent qu'il était tout à fait capable de satisfaire une femme, il ne pouvait pas toucher à Dorea. Et puis, il n'avait su combler qu'Esméralda, si vive et engageante. Jamais Dorea n'oserait prendre tant les choses en mains entre eux. Elle n'était que douceur avec lui, elle ne le forçait à rien, elle ne le bousculait pas. Et c'était quelque chose qu'il aimait chez elle. Elle était douce, constante, patiente et conciliante avec lui. A son écoute aussi. Peut-être même un peu trop.
Il prit le verre qu'Esméralda lui tendait et le descendit d'une traite. Son ventre gargouilla.
« Je vais te faire des anticuchos, tu sais mes brochettes de cœur de bœuf et de piments, puis je te présenterai à mes amis, ils sauront te redonner le sourire une bonne fois pour toutes, lui assura-t-elle en se levant pour renfiler sa robe.
-Tes amis ? dit-il en regardant son verre vide.
-Raiponce la Défonce, Lucifer Nouvel Air, Adrian Selwyn et Georg Lohenstein, entre autre. Adrian tient une boutique de potions avec sa sœur, Raiponce et Lucifer font de la culture, et Georg… Ah Georg, le fils naturel d'un millionnaire hongrois qui vient de lui léguer toute sa fortune. Je crois qu'il a des ancêtres vampires, ne blanchis pas comme ça, on va finir par te confondre avec lui ! Je te prévenais pour que tu ne t'étonnes pas de le voir boire ce vin rouge comme le sang, c'est tout, s'amusa-t-elle. Tu me suis ? »
Voilà ce qui était bien avec Esméralda. Elle savait le faire entrer dans un autre monde, plus léger, plus simple. C'était plus facile avec elle puisqu'il n'avait qu'à accepter ce qu'elle lui proposait.
Il acquiesça une fois de plus.
