IX - Des Têtes à têtes surréalistes
Je descend le chemin pavé de pierre noire, fouetté par le vent et par des nuées de sable couleur de rouille. Les nuages sombres et épais suspendus au dessus de ma tête sont plus lourd que la dernière fois. La dernière fois... je suis encore en train de rêver. Mais alors... où est Asra ? Le vent impitoyable brûle mes yeux qui parcourent le paysage désolé. Il est là, devant moi. Trop loin pour que je le rejoigne, la créature l'accompagne toujours. C'est inutile de les appeler. Je suis aphone. Ils se tiennent immobiles, cotes à cotes, et comme je regarde plus attentivement... je vois que devant eux la route se divise en deux voies qui disparaissent dans la tempête de sable, l'une vers l'est, l'autre vers l'ouest. Asra descelle la créature, gardant une main contre son flanc. Celle-ci pose sur les deux route un long regard avant de se s'engager sur la route qui mène vers l'est. Je regarde l'animal disparaître dans la mer de sable. Asra se tourne vers l'autre route, et je sais immédiatement qu'il prend le mauvais chemin.
- Non pas par là! Pas encore!
Il tourne la tête dans ma direction. Malgré la distance qui nous sépare, je sens que nos regards se rencontrent, mais il détourne les yeux, se retourne et continue le long de la route de l'ouest, disparaissant lui aussi de ma vue.
Je continue de l'appeler alors que mon rêve et avalé par le sable.
Le Soleil me chatouille le visage. J'ouvre les yeux avec un grognement.
- Bonjour, Trust!
J'ai un mouvement de recule précipité dans le lit, à moitié emmêlé dans les draps, pendant un instant je n'ai aucune idée de l'endroit où je me trouve. Et puis je me souviens. La pièce est si luxueuse, je ne peux être qu'au Palais. Alors que je m'assois au bord du lit Portia dépose un plateau de pâtisseries et une tasse de café à coté de moi.
- Quel beau levé de soleil... tu as bien dormit ? J'espère que les chiens ne t'ont pas réveillé cette nuit. Quelque chose les a énervé, ils ont fait un de ces remue-ménage... à renifler autour du jardin surtout, j'ai eu peur qu'il y ait un intrus! ça serait exactement ce dont on a besoin en ce moment!
Et elle rit, de toute évidence devant mon air embarrassé.
- Bah, nous n'avons trouvé personne. C'est pas plus mal, parce que la seule arme que j'avais était une pelle. ça n'aurait pas été beau à voir. Enfin, la comtesse demande à ce que tu la retrouve à la bibliothèque quand tu sera prêt.
En disant cela elle dépose une pile de vêtements soigneusement pliés sur le lit. Je déplie le premier vêtement de la pile, constatant avec émerveillement la finesse des tissus.
- J'espère que ça ne te dérange pas... J'ai ordre explicite de m'assurer que tu ne porte pas la même chose qu'hier soir.
Je sourcille légèrement, jetant un regard à mes vieux vêtements. Ils ont dût paraître un peu... usés ?
- Je vais te laisser un peu d'intimité.
Portia se faufile hors de la chambre. Je pousse les vêtements et remet les draps du lit en place. Puis je me met en devoir de m'habiller, peinant maladroitement avec les fermoirs et les boutons délicats. Les tissus flottent autour mes membres comme de la brise. J'ai l'impression de ne rien porter du tout.
Je mange rapidement. Les pâtisseries sont tièdes et feuilletés, chacune plus délicate et fantasque que la précédente. Enfin je ramasse mon sac, y jette un œil pour m'assurer que Faust ne se cache pas à l'intérieur, et avec un soupire, je sors à mon tour dans le hall.
- Oooh! ça te va bien! La comtesse a un don pour la mode. Elle sera ravie.
Je retiens un sourire, et suis Portia vers la bibliothèque.
Au bout de quelques mètres à peine, Portia s'arrête devant un panneau inséré dans le mur, trois fois plus haut que moi, d'un bois riche de toutes les teintes de miel. Il est y sculpté en bas-relief, avec une complexité ahurissante de courbes et de détails, un arbre immense au feuillage prospère. Ses feuilles et ses fruits sont incrustés de pierres précieuses et de perles.
- C'est milady elle-même qui l'a fait. C'est magnifique, n'est-ce pas ?
Portia extrait un anneau de clefs de sa poche. Il doit y en avoir une douzaine, elles semblent faîtes du même bois que le panneau devant nous, et chacune d'elles est incrusté d'une pierre à l'éclat différent. Une par une, Portia dégage les clefs de l'anneau qui les tient et les fait tourner dans douze serrures camouflées dans le bas-relief. A chaque serrure ainsi déverrouillée, les racines de l'arbre se démêlent les unes des autres, et se dégagent d'encoches dans lesquelles elles s'enfonçaient, aménagées directement dans le sol et les murs. Lorsque les douze clefs ont tournées dans leur serrure, le panneau se replie sur lui-même comme un éventail en papier devant mes yeux émerveillés.
Derrière, il y a des livres. Des livres partout. Des étagèrent où s'alignent des couvertures de toutes les tailles et de toutes les couleurs s'élèvent jusqu'au plafond, au moins trois mètres au dessus de ma tête. La comtesse est là, face à nous, au milieu de la bibliothèque, assise dans un siège inclinable, et derrière elle un immense vitrail s'élève entre les livres, jetant sur la pièce une douche de lumière vibrante et bleutée. Je m'avance comme dans un état second dans l'atmosphère onirique de cet endroit. Comme je reporte mon attention vers la comtesse il me semble voir comme un éclat de satisfaction dans ses yeux lorsqu'elle les tournent vers moi.
- Trust. Vous êtes resplendissant ! C'est l'ensemble que je vous ais fait apporter ? Il vous va à merveille.
Elle désigne d'un geste ample les étagères de livres autour de nous.
- Savez-vous lire ?
Je hoche positivement la tête. La comtesse retient sa surprise mais je saisis son léger haussement de sourcils et ses yeux s'agrandissent perceptiblement.
- Quelque part, je pense que je m'en doutais.
Très peu de personnes savent lire à Vésuvia, en dehors de certains nantis et érudits, et des nobles proches de la cours. On dit que la comtesse pendant que son mari était à la guerre s'était entourée de nombreux scientifiques et lettré-e-s qui logeaient au palais, et elle est encore une grande mécène dans la ville, mais sa générosité semble s'essouffler et on entend tous les opinions sur elle, surtout depuis la mort du comte. Le financement des arts s'est stoppé pendant les trois années qui ont suivies, et beaucoup d'écrivains et d'artistes ont quitté la ville. Et cette instabilité de la part du palais est loin de toucher uniquement les arts et les sciences. Aujourd'hui, des quartiers entiers sont encore insalubres, ou inondés, qui sont tombés en désuétude pendant la Peste et n'ont jamais été rebattis.
- C'est un savoir précieux que celui de lire. De là d'où je viens, c'est un savoir qui est transmis à tous les citoyens, et partagé. Hélas, c'est terriblement rare ici.
La comtesse ferme les yeux un très bref instant, avant de se lever.
- Par ici, je vous pris.
Elle me conduis plus avant entre les étagères, et j'entends le jeu de clefs tinter comme Portia s'engage à ma suite. Je ne peux détacher mon regard de tous ces livres. Je n'imaginais même pas qu'il puisse en exister autant. Je meurs d'envie de caresser les tranches de ceux qui passent à ma portée, mais devant la comtesse, je résiste.
- Trust... vous êtes mon invité. Si vous souhaitez revenir ici, vous n'avez besoin que d'en faire la demande. Mais pour l'instant...
Elle s'arrête devant une alcôve, des étagères débordantes d'ouvrages forment comme une niche séparé du reste de la pièce.
- J'aimerais que vous portiez toute votre attention à cet endroit.
Un bureau de bois sombre trône dans l'alcôve sous le mince rayon de lumière que laisse passer une petite fenêtre carrée. Chaque centimètre de son plateau est recouvert de livres, de journaux, de papiers et de rouleaux. Malgré l'encombrement, tous les documents semblent être méticuleusement organisés. L'endroit d'étude de quelqu'un, préservé par le temps.
- C'était le bureau du docteur Devorak. Il était employé au palace, comme l'était ton maître Asra. Afin de trouver un remède à la peste.
Mon sang se fige à ses mots. La Peste Rouge, c'est ainsi qu'on l'appelait. Elle a ravagé la cité comme un incendie. Les jeunes et les vieux, les frêles et les forts, elle les emportait tous, personne n'était a l'abri. Et aucun moyen de prédire qui serait le prochain infecté, le prochain à succomber... les cas sont rares à présent. En fait, je ne me rappelle pas de la dernière fois que j'ai vu le rouge symptomatique dans le blanc des yeux de quelqu'un.
- Des médecins, des scientifiques, des alchimistes, des diseurs de bonne aventure, des magiciens... tous étaient les bienvenus ici, dans l'espoir que nos ressources aident dans leurs recherches et que quelqu'un finisse, un jour ou l'autre, par trouver un remède. Peut-être qu'il complotait déjà, dès ce moment là... mais le docteur Devorak a accepté notre invitation. Comme l'a fait ton maître Asra.
La comtesse reporte doucement son regard vers la fenêtre. Je la vois de trois quarts, face à la lumière, le visage fermé. Sous ses paupières basses, je recèle quelque chose de sombre, fugace comme un reflet. Par la fenêtre, je vois un grand saule pleureur. Celui qui se penche au dessus de la fontaine du labyrinthe.
- J'ai déjà fait examiner le bureau et les documents de fond en comble, nous n'avons rien trouvé, mais peut-être en ferez-vous meilleur usage. C'est en tout cas la meilleure piste que je puisse vous offrir.
Sur ces mots et sans un regard de plus dans ma direction, elle se retourne pour quitter la pièce de sa démarche noble et mesurée. Lorsqu'elle passe à ma hauteur, un parfum de jasmin m'enveloppe et persiste dans l'air un instant. Elle marque un temps d'arrêt devant la porte. Elle tourne la tête vers moi et me lance :
- La recherche du docteur Devorak est maintenant entre vos mains, Trust. Procédez comme vous l'entendez. Je vous demande seulement de me retrouver pour le dîner ce soir.
Son visage était détendu, doux même. C'est la première fois que je lui voyais une telle expression. Portia l'a suivie en dehors de la pièce. Je suis seul au milieu de la bibliothèque du palais. Seul face au bureau du docteur.
