Bonjour/Bonsoir/Holà !
Ce recueil se constitue de textes produits lors des nuits du FoF, nuit d'écriture qui a lieu tous les mois durant le premier week-end, de 21h à 4h du matin, un sujet par heure. Allez jeter un œil si vous ne connaissez pas, c'est très sympa.
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Ce recueil se compose d'OS (pas toujours dans l'ordre) racontant l'histoire familiale et amicale de Jaime, Tyrion et Brienne, qui se rencontrent à respectivement 22, 18 et 14 ans alors qu'ils sont logés dans la même pension de Port-Réal pour leurs études. Comme ça ne me plaisait plus de rester exclusivement sur le postulat de base, je précise les âges maintenant à tous les OS pour inventer des histoires où ils sont plus âgés.
Ici, le chapitre s'étend sur plusieurs années.
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Ce texte a été écrit pour la 119ème nuit du FoF, pour le thème « frapper ».
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De l'art de recevoir une frappe,
par Margaery
Le verbe frapper ne désigne pas nécessairement un coup physique. Cette notion, Margaery devait l'acquérir à l'adolescence, elle qui ne participait jamais à aucune bagarre et n'aimait pas ça. Et elle devait aussi la côtoyer pendant des années. En vérité, pendant une bonne partie de sa vie.
La première fois que Margaery fut frappée par Brienne Tarth, réellement frappée, comme si elle venait d'avoir une révélation, c'était quelques temps après l'affaire du bal de l'hiver de leur collège, alors que Loras se faisait massacrer part des élèves venus en nombre, et que Brienne, qui leur en voulait, qui avait toutes les raisons du monde de les détester, avait escaladé le grillage pour venir se battre contre leurs agresseurs.
La seconde fois où Margaery Tyrell fut frappée par le comportement de Brienne, c'était un an plus tard, alors que le hasard - et Renly - les avait réunies à Accalmie pour un week-end des vacances d'hiver. Les Lannister n'avaient pas pu se libérer pour les accompagner, et Renly avait essayé de les encourager à laisser de l'air à l'adolescente - tellement mal à l'aise à se retrouver coincée avec les Tyrell et la présence plus ou moins lointaine de Stannis qui la détestait, qu'elle avait passé une heure chaque soir au téléphone avec les frères Lannister.
Alors qu'ils jouaient dans la neige, enchaînant les courses de luge et les promenades un peu nerveuses, Margaery avait glissé et était tombée en avant, presque tête la première, dans une mare d'eau glacée. Il en avait résulté un bras gelé, manteau et pull inclus. Ils étaient à plus de vingt minutes de la maison des Baratheon. Les garçons étaient penauds, encourageants, et lui avaient promis un chocolat chaud et une douche brûlante en rentrant. Brienne, elle, n'avait rien dit. Sans un regard pour Loras et Renly, elle s'était débarrassée de son manteau et avait presque arraché celui de Margaery.
- Tu vas geler. Enfile ça.
Et de lui passer, presque d'autorité, son propre manteau trop fois trop grand.
Margaery nageait dedans, bien sûr. Et elle regardait Brienne comme si elle était folle, parce que la grande fille avait passé son temps, jusqu'à présent, à lui adresser des regards méfiants, et parce qu'elle allait passer les vingt minutes suivantes en pull épais par 1°C.
Et elle l'avait fait.
La troisième fois, Margaery venait d'avoir seize ans, Brienne allait sur ses dix-sept. Pour les besoins d'un stage intensif, Loras était retourné à Port-Réal et s'était inscrit à la prépa militaire. Brienne et lui se côtoyaient donc en cours, pendant que Margaery, elle, s'initiait à l'histoire de la politique en suivant en auditrice libre plusieurs cours de la faculté du Donjon Rouge et suivait des cours par correspondance pour valider son Bac. Impossible, pour le frère et la soeur, de se séparer.
Mais, peu avant leur départ du Bief, un incident entre des élèves jalouses et Margaery avait eu des conséquences directes sur la jeune fille. A son arrivée à Port-Réal, elle avait les cheveux coupés courts et se sentait terriblement mal à l'aise. Elle avait brièvement caressé l'idée de porter une perruque, avant qu'une bousculade ne lui fasse comprendre qu'elle risquait de se faire démasquer et que l'humiliation n'en serait que plus cuisante. Quand elle avait croisé Brienne, à son arrivée à l'appartement, la grande fille avait écarquillé les yeux. Au moins, au moment de venir les chercher à la gare, Tyrion avait su mieux dissimuler son effarement.
- Trop long à expliquer, avait soupiré Margaery en annexant la chambre d'ami que les deux frères Lannister et Brienne avaient mis à la disponibilité des Tyrell pour la durée de leur séjour.
Mais dans les jours qui avaient suivi, les regards s'étaient faits aussi insistants et moqueurs que ceux du Bief. Margaery avait serré les dents, présenté un joli sourire, une assurance pleine de joie et d'innocence. Elle était intelligente, elle débordait de talents, elle savait que ce n'était rien, qu'une histoire de vanité mal placée. Mais un soir, en rentrant, elle s'était réfugiée dans la chambre d'ami et s'était effondrée en songeant que Loras impressionnait tout le monde et que sa grand-mère Olenna l'encourageait à se créer un réseau à l'université, en jouant de sa jeunesse et de sa naïveté présumée, et qu'ils resteraient certainement à Port-Réal bien plus longtemps qu'elle ne le croyait au départ. Qu'elle devrait continuer à affronter tous ces regards sur elle dans l'amphithéâtre, ou dans les salles d'études alors qu'elle travaillait ses cours, et ce soir-là, épuisée, elle avait fondu en larmes. Libérée une heure plus tôt que Loras et des heures avant les Lannister, Brienne avait été la première à rentrer ce soir-là et elle l'avait naturellement entendue, et trouvée.
- C'est rien, avait hoqueté Margaery en tentant de reprendre contenance alors que l'autre s'invitait nerveusement dans sa chambre, bébé-chat à la main.
Et de poser le petit animal sur le lit.
- Tu sais que ça va repousser, pas vrai ? avait demandé Brienne du bout des lèvres.
Margaery avait hoché la tête, misérable. Elle se sentait stupide de pleurer pour si peu, mais elle ne pouvait pas s'en empêcher. Bébé-chat lui faisait des câlins, ronronnait comme un petit moteur. Brienne portait encore l'uniforme militaire qu'elle devait arborer à la prépa, et semblait plus mal à l'aise que d'habitude, au milieu de cette chambre encombrée où les deux Tyrell s'entassaient depuis deux semaines.
Du bout des doigts, nerveusement, la grande adolescente lui avait touché les cheveux, le peu qu'il lui en restait. A peine trois ou quatre centimètres, d'un roux vif.
- C'est vrai ce que dit Loras ? Que vous allez sans doute rester plus longtemps que prévu ?
- On ne vous dérangera pas. C'est juste...
- Est-ce que c'est vrai ?
A nouveau, Margaery avait hoché la tête, et Brienne s'était éclipsé sans un mot de plus, la laissant seule avec bébé-chat. Pour revenir une demi-heure plus tard, en t-shirt, ses cheveux blonds si longs à la main. Sa queue de cheval en pleine main, et ses cheveux, sur son crâne, à peine plus longs que ceux de Margaery elle-même. La rouquine avait écarquillé les yeux, sans voix.
- Ils devenaient agaçants à entretenir. Je comptais les couper de toute manière. Tu seras pas la plus regardée de travers, rassure-toi.
Et de repartir, sans un mot de plus, pour préparer à manger avant que Tyrion ne revienne de ses examens de mi-semestre en gémissant parce que l'économie lui sortait par les yeux. A cet instant, Margaery avait su qu'elle n'était pas simplement interloquée par Brienne Tarth.
Elle était frappée, comme si son monde venait de changer d'axe.
Les choses avaient continué sur la même lancée, plus ou moins. Il y avait une quatrième, une cinquième, une sixième fois. A chaque fois, Margaery avait eu l'impression que tout ce qu'elle croyait savoir de son monde se désaxait pour se réorienter autour de Brienne. Au fil des ans, Margaery avait réussi à rattraper un peu le début catastrophique de leur amitié, pour gagner le respect et le sourire de la géante, et c'était plus qu'elle ne l'avait espéré autrefois.
Et puis, il y avait eu la onzième fois, alors que Jaime et Brienne avaient emménagé dans leur maison d'Accalmie depuis trois ans. Le Lannister fêtait ses quarante ans, et tout le monde avait posé ses congés pour s'y rendre. Tyrion et Shae s'étaient présentés avec des sourires d'une oreille à l'autre et une proéminence certaine au niveau du ventre de la jeune femme, annonciatrice de la naissance prochaine de leur fils. Renly avait fait part de son envie de mariage, et Loras l'avait esquivé toute la soirée avant de l'embrasser devant tout le monde, en jurant que oui, bien sûr, ils finiraient par se marier. Margaery avait dansé avec Jaime, Renly, Loras et Brienne. Tyrion et Brienne avaient valsé avec bébé-chat, en douceur, avant de se battre comme des chiffonniers sur le canapé, à grands renforts de chatouilles, jusqu'à ce que Jaime ne s'en mêle et que les deux frères parviennent à l'emporter en coinçant Brienne entre le canapé et la table basse.
Un miracle qu'ils ne soient pas assommés les uns les autres.
La fête avait battu son plein, et Margaery avait souri, ri, soigneusement évité de sous-entendre quoi que ce soit alors que Tyrion le faisait très bien pour un régiment, parce qu'il ne parvenait pas à croire que oui, son frère et sa " grande petite-soeur" n'étaient que des amis et que non, ils n'étaient pas en couple. Elle avait profité de sa soirée, de la présence de Loras qui revenait de mission et faisait - enfin ! - des projets avec Renly, de toute cette ambiance joyeuse et de leurs retrouvailles qui étaient rares.
Tout c'était bien passée, jusqu'à l'appel du lendemain, alors que Margaery décuvait encore de sa nuit de fête sur le canapé du salon. Un accident grave survenu à l'hôpital, elle était mandée d'urgence pour venir soutenir ses collègues.
- Mauvaise idée, dit Jaime en la voyant avaler une demi-bouteille d'eau glacée pour réussir à dessoûler.
Il ressemblait à un sac chiffonné, et s'était laissé tombé au bar de la cuisine devant son petit-déjeuner comme si le simple fait de penser à manger lui collait la migraine. Les autres étaient toujours plongés dans un sommeil profond, mais les Lannister devaient prendre le train en début d'après-midi pour visiter leur père à l'occasion des quarante ans de Jaime, et celui-ci s'était traîné hors du lit avec labeur.
- Laisse-moi te déposer en moto, dit Brienne en achevant de préparer les cafés.
- Tu ne vas pas conduire trois cents bornes aller-retour juste pour me déposer au boulot, lui renvoya Margaery en s'enfilant des tartines à toute allure. Je suis en état de conduire, ne t'en fais pas. Et puis je devais rentrer aujourd'hui, de toute façon.
- Tu as dormi moins de cinq heures, et je suis certaine que tu n'es pas encore sobre.
- Bri, sérieusement ! Je prends un café et ça ira, ne t'en fais pas.
Un sourire, une bise rapide sur la joue, un petit-déjeuner rapidement avalé et un grand signe de la main à l'encontre de Loras qui venait de se lever et la regardait partir par la fenêtre. Il y avait cent-cinquante-trois kilomètres entre la maison de Jaime et Brienne et l'hôpital où elle travaillait. Elle n'en fit pas plus de quarante-sept. Un chauffard grilla une priorité et elle, trop engourdie pour avoir les réflexes suffisants, fut violement projetée dans le fossé, sa voiture fit deux tonneaux, et finalement, Margaery perdit conscience.
La onzième fois eut lieu à son second réveil à l'hôpital, deux jours plus tard. Le premier, elle ne s'était même pas rendu compte de qui était là, avec elle. Il lui semblait bien entendre la voix de Loras, mais elle n'était sûre de rien, hormis des ténèbres qui l'entouraient. Elle ne voyait plus rien, elle ne sentait aucun bandage sur ses yeux, elle était en panique. La voix du médecin lui parvenait à travers un voile, et ses termes techniques, ses formulations prudentes, lui donnaient envie de hurler.
- Je suis médecin ! Dites-moi ce qu'il se passe !
Et la sentence était tombée. Temporaire, peut-être, disaient-ils, ils ne pouvaient pas encore se prononcer, l'opération, les séquelles, l'accident... Margaery s'était laissée dérivée, s'était rendormie.
Son deuxième réveil s'était fait plus calme. Elle pleurait, enfermée dans sa bulle de noire, à la merci des sons qui l'entouraient pour essayer de savoir ce qu'il en était, ce qu'il se passait, mais elle ne criait pas.
Une respiration sur sa droite lui apprit qu'elle n'était pas seule.
- Loras ?
Elle trébucha sur le nom de son frère, la voix pleine de larmes.
- Jaime et Renly l'ont convaincu d'aller dormir un peu. Il sera là ce soir.
Elle aurait reconnu cette voix entre toutes, et les sanglots la prirent d'autant plus à la gorge. Brienne paraissait avoir pas mal pleuré, ou être en train de pleurer, ou être sur le point de pleurer. Margaery était certaine de détester cette voix qu'elle avait, et plus encore quand elle parla à nouveau et que la fêlure s'entendit clairement.
- Tu sais que je les aurais faits, ces trois cents putains de kilomètres ?
Et Margaery recommença à pleurer pour de bon, et elle sentit la poigne douce et tremblante de Brienne autour de sa main, puis de son bras, puis ce fut le raclement d'une chaise qu'on déplace sur le sol, et finalement, la rouquine du Bief, l'ancienne prétendante au titre de Reine des Epines qui avait choisi de se tourner vers la santé et l'humanitaire, qui s'était crue plus maligne que les autres, qui s'efforçait toujours de paraître enjouée, sûre d'elle, de sourire, elle, Margaery Tyrell, se retrouva serrée contre Brienne, bercée en douceur alors qu'elle pleurait toutes les larmes qu'elle pouvait.
- Je suis là. Je ne bouge pas.
Brienne n'était pas une grande fan des étreintes. Elle n'en dispensait qu'aux Lannister, et encore, souvent bien plus à Jaime. Avec lui, c'était comme s'il n'y avait pas de barrière, alors que le reste du monde ne pouvait s'attendre, au mieux, qu'à l'une de ces démonstrations pleine de brutalité mais débordantes de franchises qui faisaient de Brienne ce qu'elle était. Comme lorsqu'elle se coupait les cheveux pratiquement à ras pour ne pas laisser une amie se faire moquer seule. Comme lorsqu'elle arrachait un blouson trempé et glacé pour passer le sien. Comme lorsqu'elle venait passer une semaine chez une amie, entendait la météo parler de tempête imprévue et qu'elle se levait le lendemain aux aurores, sans un mot, et installait les pneus neige sur la voiture de Margaery avant de retourner se coucher et de prétendre n'y être pour rien.
Margaery n'avait jamais eu droit à une étreinte de sa part. C'était la première fois, et au milieu des cris qu'elle retenait et des larmes qui coulaient, c'était plus qu'elle ne pouvait en supporter.
Quand elle sentit Brienne l'embrasser doucement sur le front, sans cesser de la tenir, de la bercer, elle sentit quelque chose se casser, puis se retourner tout à fait en elle.
C'était la onzième fois, et la plus importante de toutes, sans doute. Quand elle se calma enfin et qu'elle se retrouva serrée contre Brienne, tremblante, Margaery réalisa qu'elle ne pouvait pas la lâcher. Quand Brienne voulut s'écarter légèrement, elle serra d'autant plus fort la flic contre elle.
- Ne me lâche pas.
- Je ne bouge pas.
Doucement, une main lui caressant la tempe.
- Je ne vais nulle part.
