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Lorsque Charlus disparut dans la cheminée sans même se retourner vers elle, Dorea sentit quelque chose se briser dans sa poitrine. Son cœur, tel un verre de cristal, explosa en mille morceaux. Elle s'écroula dans l'un des fauteuils pourpre du salon et sentit la boule d'inquiétude coincée dans sa gorge depuis trois semaines grossir à un point tel qu'elle dût se mettre à pleurer pour respirer encore un peu.
Elle avait entendu Charlus se dénigrer continuellement depuis sa sortie de Ste-Mangouste. Bien sûr qu'il n'avait rien laissé paraître devant James. Il tenait à son fils comme à la prunelle de ses yeux, jamais il ne lui aurait reproché la moindre chose. Mais lorsqu'ils avaient été seuls, dans leur chambre ou même dans le salon en journée, elle avait eu droit à ses réflexions empruntes de dégoût sur lui-même, et à son ton agressif la concernant. Bien sûr qu'elle n'avait rien dit. Elle savait qu'il souffrait de manière continue, qu'il se sentait diminué et déshumanisé. Infirme.
Mais elle, elle ne voyait que le fait qu'il était toujours en vie ! Elle avait cru, en Afrique du Sud, être si proche de le perdre, elle avait cru qu'il était mort ! Que sa jambe fût un peu abîmée lui était bien égal, qu'il fût désobligeant également, tant qu'il était vivant auprès d'elle et de leur fils. Un petit sourire lui aurait fait plaisir, qu'il retrouve un peu de joie l'aurait fait pleurer de soulagement et de bonheur. Elle avait tenté… Elle avait tenté de lui montrer que rien n'avait changé pour elle le concernant. Peut-être qu'elle avait été maladroite. Mais elle n'avait pas l'habitude de lui suggérer qu'ils se fassent plaisir… de venir l'aguicher comme une gourgandine. Elle n'était pas prude au point de n'avoir jamais flirté avec ses camarades à Poudlard, mais lorsqu'elle avait épousé Charlus, elle s'était donné à lui corps et âme, pour toujours et à lui seul. Elle n'avait pas eu d'expérience dans l'amour, si on ne comptait pas les amourettes d'adolescentes, autre que l'amour conjugal qu'elle avait toujours éprouvé pour lui.
Et Merlin, elle savait très bien qu'il n'allait pas bien. Elle avait bien remarqué la disparition de la bouteille de Whiskey-Pur-Feu du salon. Aveugle, elle avait voulu croire qu'ils l'avaient simplement fini lors du dernier dîner avec les McKinnon et les Londubat, ou même que James l'avait emportée lorsqu'il était allé passer trois jours chez son ami Remus.
Mais elle savait. Elle savait comment Charlus réagissait lorsque sa vie était bouleversée. Lorsque son père, son frère et son grand-père étaient décédés sous les sortilèges d'un mage noir dans un parc de Paris il y avait près de trente ans, lorsque sa jambe avait été fragilisée de telle sorte qu'il avait dû arrêter le Quidditch, il s'était renfermé sur lui-même et avait cherché tous les moyens possibles pour ne plus y penser. Plusieurs mois avaient été nécessaires à Dorea pour le faire revenir sur terre.
Mais là, ce n'était pas pareil. Ce n'était pas seulement une douleur mentale, ce n'était pas un deuil à surmonter.
Il était blessé dans sa chair. Oh bien sûr qu'il avait été blessé à Paris, avec l'obligation d'arrêter le Quidditch sous peine d'en avoir les jambes brisées sans moyen de les réparer, comme à présent. Mais il pouvait toujours marcher, se déplacer. Il n'avait pas eu de stigmates qui marquaient sa peau de tâches noirâtres. Il pouvait encore se déplacer seul, sans canne, avec ses deux jambes.
Elle le connaissait : à cet instant il se sentait réduit à rien. Il se dégoûtait, il ne se sentait plus… plus homme.
Et elle savait très bien où il allait. Harfang était la virilité incarnée dans tous les plus mauvais sens du terme. Callidora aimait ça, se sentir étouffée dans ses bras d'homme. Elle aimait s'occuper de lui, parler de ses promotions comme s'il s'agissait des siennes. Et même si elle n'appréciait pas vraiment cela, elle ne lui tenait pas rigueur de ses nombreuses visites à la Cave du Détraqueur, maison close sorcière par excellence qui se cachait derrière le nom de pub.
Et Dorea savait pertinemment que si Charlus ne se ressaisissait pas rapidement, il finirait par y aller à son tour. Alors s'il commençait à parler avec Harfang, en se dénigrant comme il le faisait depuis des semaines, il finirait là-bas, entre les bras d'une gentille fille à qui elle ne pourrait presque pas reprocher de faire son métier, cette après-midi même.
Mais si ça lui permettait de reprendre confiance en lui, Dorea pourrait faire semblant de ne rien voir. Elle pourrait essayer, même si la trahison était rude, parce qu'elle avait vraiment essayé de le faire parler, de faire sortir toutes ses pensées négatives, et elle avait même mis sa pudeur de côté pour l'aguicher comme elle ne l'avait jamais fait.
L'horloge sonna treize heures. Elle avait passé presqu'une heure à pleurer ? Où était passé sa retenue ? Au placard, songea-t-elle, lorsque les fragments de son cœur brisé avaient tout emporté. Car en plus de le voir souffrir et se rétablir dans les bras d'une autre, elle devait supporter sans rien dire qu'il s'intoxique au Whiskey-Pur-Feu.
Elle se força à se lever. Elle pensa aller se plonger dans ses livres, puis préféra chercher la présence attachante de Callidora. Elle passa dans sa salle de bain pour se remaquiller et regarder ses yeux retrouver leur gris anthracite.
Puis elle cessa de réfléchir et prit la cheminée pour se rendre chez sa demi-sœur.
« Callidora ? appela-t-elle avec une voix qu'elle espérait assurée. »
Elle entendit des rires étouffés venir de la salle à manger. Qu'est-ce que cela pouvait être ? Callidora ne riait pas de cette manière, et ses amies non plus.
Elle fit un pas en avant en appelant à nouveau sa demi-sœur. Les rires se turent d'un coup avant que des chuchotements paniqués ne la troublent.
« Callidora ? C'est moi, Dorea. Tout va bien ? Puis-je entrer ? »
Un juron prononcé avec la voix de Callidora se fit nettement entendre derrière la porte de la salle à manger. Dorea fronça les sourcils en entendant un autre juron y répondre avec la voix d'Harfang cette fois. Elle posa la main sur la poignée de la porte pour l'enclencher avant de suspendre son geste. Est-ce qu'ils…
La porte s'ouvrit tout de même, laissant deviner la situation précédente avec évidence. Les boutons de la robe d'Auror d'Harfang n'étaient pas fermés jusqu'en haut, la coiffure de Callidora ne ressemblait à rien et leur joues, à tous les deux, rivalisaient avec le rouge flamboyant des Gryffondors. Dorea leva aussitôt la tête vers le fond de la pièce pour masquer sa gêne.
« Bonjour Dorea ! fit Harfang avec empressement. Je dois retourner au Ministère, je vous laisse. A ce soir Calli, souffla-t-il en s'enfuyant.
-A ce soir Harfang, souffla-t-elle en évitant le regard de Dorea. »
L'âtre crépita sur le dernier mot de Callidora et Dorea osa enfin lever les yeux. Le petit air ravi et gêné de sa demi-sœur la rendit véritablement jalouse pour la première fois de sa vie. Comment faisait donc Callidora ? Tout semblait toujours au beau fixe entre elle et son mari, et même dans sa vie. Elle avait eu deux enfants, comme elle le voulait, un garçon et une fille, et les deux brillaient au Ministère. L'âge ne la changeait pas, et aucun malheur ne lui était jamais arrivé.
Puis Callidora sourit, et Dorea oublia toute cette jalousie qui ne lui ressemblait pas. A la place, elle se jeta dans les bras de sa sœur et se remit à pleurer à n'en plus pouvoir.
Si Callidora était une vraie pipelette et colporteuse de ragots, elle savait réconforter les gens en les prenant simplement dans ses bras et en les berçant. Aussi, Dorea se laissa mener jusqu'au salon et câliner comme une petite fille en mal d'amour.
« Dorea, lui demanda-t-elle finalement avec inquiétude, que se passe-t-il ? »
Mais Dorea avait encore plus d'orgueil que Charlus, elle le savait, et jamais, au grand jamais, elle n'aurait parlé à qui que ce soit de ses affaires de ménage.
« C'est difficile de voir Charlus aller au plus mal, souffla-t-elle à la place en s'essuyant les yeux avec un mouchoir en tissu gracieusement prêté par Callidora.
-Mais le Guérisseur Meadowes est optimiste, non ? lui demanda-t-elle doucement.
-Plus ou moins. Mais Charlus n'est pas quelqu'un de très patient en ce qui concerne le rétablissement, avoua-t-elle à demi-mot.
-Il faut juste que tu sois près de lui, lui assura Callidora. Les hommes aiment qu'on prenne soin d'eux. »
Si les hommes aimaient cela, alors Dorea ne savait plus quoi faire pour lui montrer qu'elle voulait prendre soin de lui. Il ne la laissait pas regarder l'état de sa jambe, ni l'aider dans les tâches quotidienne. Même… Mais…
Si Harfang était là, Charlus ne pouvait être avec lui. Lui aurait-il menti pour… Pour retrouver quelqu'un d'autre ? Et ces autres jours où il avait exigé qu'elle le laisse tranquille pendant qu'il faisait une sieste, était-il vraiment dans leur chambre, alité ? Ou bien, retrouvait-il quelqu'un d'autre ? Et si… Et si elle s'était trompée sur toute la ligne ? Et s'il voyait une autre depuis qu'il était rentré à Godric's Hollow ? Une autre, ou d'autres… Et s'il voyait d'autres femmes depuis… depuis toujours ?
« Tu as raison, dit-elle, en refusant d'y croire. Et si nous faisions une partie d'échecs pour nous changer les idées ? proposa-t-elle en s'éloignant des bras de sa demi-sœur.
-Tu es sûre…
-Ceci me ferait plaisir, assura-t-elle. »
Callidora la regarda un instant un fronçant les sourcils, puis se leva pour prendre le jeu d'échecs et se placer en face d'elle.
« C'est à toi de commencer, non ?
-Non, à toi, insista Dorea en plaçant ses pions. »
Il fallait juste attendre son retour. Elle saurait bien vite ce qu'il en était. Charlus n'avait jamais su mentir.
Elle rentra deux heures plus tard à Godric's Hollow. Il n'y avait aucune trace d'un hypothétique retour de Charlus. Elle fouilla pourtant toutes les pièces, même son bureau. Elle se résolut à l'attendre au salon en répondant à son courrier. Ses amis cherchomages étaient aux quatre coins du monde en ce moment.
Mais même cette occupation qui lui prit pourtant plusieurs heures ne suffit pas à faire revenir Charlus. Elle patienta jusque vingt heures, sans bouger d'un centimètre, les yeux fixés dans la cheminée vide. Même son ventre creux ne la résolut pas à manger l'assiette que lui avait apportée Kitty, affolée de ne pas voir sa maîtresse manger.
Puis elle regarda sa main gauche à laquelle brillait son alliance et sa chevalière aux armoiries des Potter et des Black. Etait-ce tout ? Il était parti, et il ne reviendrait pas ? Si, il reviendrait, c'était chez lui, après tout, avant même d'être chez elle.
Une heure plus tard, après avoir tenté de lire dans les lignes de sa main sans grand succès, elle entendit la cheminée crépiter. Elle releva la tête pour voir son mari passer l'âtre, secouru par sa canne et une flasque de potion antidouleur qu'il s'empressa de vider.
Elle voulut lui poser des questions. Même pas forcément sur l'endroit où il était et ce qu'il avait fait. Juste pour savoir… Juste pour lui parler. Mais son air revêche et son odeur de fumée l'arrêtèrent. Elle dût se forcer à lui prendre le bras en voyant les marques d'amour dans son cou. Et lorsqu'il la repoussa d'un geste brusque, et qu'elle ne lui en voulut pas, elle sut que rien y ferait, elle n'arriverait jamais à le confronter.
« J'espère que prendre l'air t'a fait du bien, souffla-t-elle seulement en s'enfuyant dans leur chambre. »
Il ne la rattrapa pas, et son cœur se brisa un peu plus.
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Deux mois plus tard,
Janvier 1976,
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Le temps qu'elle crie à James au revoir depuis le quai 9 ¾, Charlus avait disparu. A côté d'elle, la mère moldue de Remus s'essuyait les yeux avec sa manche alors que son mari la prenait par les épaules en riant.
« Il reviendra bientôt, ton petit Remus, lui dit-il en prenant son visage en coupe.
-Ne rigole pas, c'est toujours mon petit, fit-elle en reniflant.
-Oh Espérance, ma chérie, je ne me moque pas, j'essaie de te consoler, lui dit-il avec une affection audible. Je t'emmène au restaurant ce soir, pour te changer les idées, et qu'on se retrouve un peu tous les deux. Ça te dit ? »
Dorea se détourna en voyant Espérance Lupin acquiescer en reniflant. Charlus n'était même pas là pour lui tenir la main. Il la laissait avec le cœur au bord des lèvres à cause du départ de leur fils unique, et du retour à leur vie de couple des plus désastreuses. Il avait réussi à se tenir plus ou moins bien lorsque James avait été avec eux, mais dès qu'il faisait nuit et qu'ils se retrouvaient dans leur chambre, ou dès que James sortait voir Marlene ou un autre ami, il ne faisait plus aucun un effort, et elle n'existait plus pour lui. Si par malheur il lui adressait la parole, c'était pour lui faire une réflexion désagréable sur son regard fixé sur sa jambe blessée, ce qui était tout à fait faux en plus. Mais lorsque James était là, Dorea pouvait croire à un semblant de retour à la normale dans leur relation. Il ne lui parlait que s'il y avait nécessité, mais il le faisait de nouveau avec cette voix chaude qu'elle aimait tant.
Mais ce soir… Ce soir elle allait faire quelque chose. Elle avait tenu deux mois, elle ne pourrait pas tenir plus longtemps.
Elle transplana sans même saluer les Lupin. De toute façon, Lyall câlinait sa femme pour calmer son désespoir.
Elle monta les marches de l'escalier quatre à quatre et s'enferma dans la chambre conjugale. Elle s'accroupit devant le lit, et tira la boîte rectangulaire de dessous. Elle se sentit rougir rien qu'en pensant à ce qu'il y avait dedans.
Lucretia lui avait déjà parlé de cette petite boutique de dessous du Chemin de Traverse. Dorea l'avait suivie quelques fois dedans et avait été éberluée devant si peu de tissu. Elle ne mettait pas des dessous de grand-mère en coton rêche, mais jamais elle n'avait pensé qu'une dentelle pouvait être si… trouée ? Elle s'était vraiment sentie comme une débutante avant de se rassurer en voyant Lucretia prendre des dessous parmi ceux les plus garnis. Elle en avait fait de même. Puis les mois et les années avaient passés. Ignatus était mort, et Lucretia ne l'y avait plus emmenée.
Elle y était donc allée seule. Elle avait choisi un modèle qu'elle n'avait jamais pensé oser porter un jour, un rouge et noir, tout en dentelle, qui remontait sa poitrine comme une gourgandine. Les porte-jarretelles noirs marbraient sa peau diaphane dans un contraste indécent. Comme Charlus fréquentait presque chaque soir La Cave du Détraqueur, cette tenue devrait le contenter.
Elle s'assit sur le lit en rougissant, ses jambes repliées contre elle, ses bras nouées autour. Etait-ce vraiment la bonne solution ? Le provoquer ? Entrer dans son jeu ? Faire ce qu'il voulait ? Ne valait-il mieux pas qu'elle se force à lui parler ? A lui faire comprendre non par des gestes mais par des mots qu'elle savait qu'il la trompait ? Avec une stupide pseudo-voyante en plus ? Les ragots allaient si vite dans la petite communauté sorcière, surtout si l'ont savait pratiquer un tant soit peu la Légilimancie.
Elle saisit d'une main tremblante le livre qu'elle avait caché sous le vêtement sans tissu de la boîte. Un petit livre rose qu'elle avait déniché dans une boutique moldue. Il ne manquerait plus qu'un sorcier ou une sorcière la vissent faire un tel achat pour qu'on l'accuse d'infidélité. Un sortilège d'Oubliettes plus tard, elle était certaine que personne n'en saurait jamais rien.
Elle ouvrit le livre. Ce que les hommes aiment. Le titre en disait long. D'autant plus que le livre semblait avoir été écrit par un homme.
La lecture de ce livre la fit tant rougir, qu'elle s'étonna de ne pas partir en fumée. Certaines… positions détaillées et dessinées la laissaient perplexe et d'autres affreusement gênée. Si Charlus faisait tout cela avec cette Esméralda García, il devait s'ennuyer comme pas permis avec elle.
Elle déglutit difficilement en refermant le livre. Comment pourrait-elle oser faire tout cela ? Tous les dessins tournaient en boucle dans sa tête, lui donnant le tournis. Par quoi devrait-elle commencer ? Elle se secoua et prit les bougies parfumées rangées dans la boîte. Elle en plaça une sur sa table de nuit, et une sur la sienne. Une autre sur la coiffeuse et une autre sur la commode. Il rentrerait encore dans un état déplorable. Elle le laisserait dormir, et la nuit, avant que le soleil ne se lève, elle allumerait toutes les bougies d'un sortilège et le réveillerait par des baisers, des mots doux et des caresses. Il lui répondrait, elle se mettrait à califourchon sur lui, et comme l'indiquait le livre ferait en sorte de le dominer. Elle ouvrirait sa robe de chambre pour lui montrer sa tenue, puis s'efforcerait de se faire désirer, de bloquer ses bras au dessus de lui. Elle lui embrasserait le torse, puis chaque partie de son corps comme elle savait le faire, histoire de prendre confiance en elle. Puis elle lui proposerait d'essayer telle ou telle position. Là, normalement, si tout se passait bien, ils se retrouveraient enfin et il comprendrait que l'état de sa jambe importait peu à Dorea.
Elle rangea la boîte sous le lit et descendit souper avant qu'il ne revienne. Elle avait manqué le dîner, mais cela lui était égal. Elle n'arrivait plus rien à faire depuis le mois de septembre à part se morfondre en silence. Lucretia et Gweny avait bien remarqué que quelque chose clochait. Zafrina et Callidora aussi. Même Donkor, son ami cherchomage égyptien de longue date, avec qui elle ne faisait que correspondre par courrier, s'était rendu compte du ton bien plus triste de ses lettres et de la stagnation de ses recherches sur le Sortilège de la Mort. Elle enfouit la main dans sa poche pour effleurer le papyrus de la lettre que son ami lui avait envoyé il y avait plusieurs jours à présent et à laquelle, tout en ne cessant d'y songer en dernier recours, elle n'avait toujours pas répondu.
« Kitty, tu peux débarrasser la table, ordonna-t-elle en s'essuyant les lèvres avec sa serviette de table. »
Elle n'attendit pas le transplanage de l'elfe, et remonta dans la chambre conjugale. Il était presque vingt heures trente. Charlus était toujours revenu au plus tard vers neuf heures lorsqu'il ne rentrait pas pour dîner. Elle l'attendrait dans la chambre pour une fois, au lieu de patienter sagement sur le fauteuil du salon. Elle tira une nouvelle fois la boîte de sous le lit et l'emporta avec elle dans la salle de bain. Après avoir délacé sa robe, elle desserra son corsage et fit glisser ses bas. Elle ôta ses sous-vêtements et plongea dans l'eau tiède de la baignoire. Elle frotta sa peau de savon au citron avant de se rincer et de sortir du bain.
Puis après une profonde inspiration, elle ouvrit une nouvelle fois la boîte de dessous. Elle hésita encore une fois, puis se saisit avec incertitude de la culotte qu'elle enfila rapidement. Elle en fit de même avec le soutien-gorge puis accrocha les porte-jarretelles. Elle se saisit de sa robe de chambre aussitôt la dernière agrafe mise pour cacher tout cela. Puis elle passa devant le miroir à pied de la chambre et elle ne put s'empêcher de s'arrêter. Ses pieds nus dépassaient sous la longueur du tissu, et derrière lui on devinait le tissu noir et rouge vif. La longue natte qu'elle faisait chaque soir reposait timidement sur son épaule, et le regard perdu de ses yeux gris acheva de la paralyser. Elle fit un pas vers la surface réfléchissante, sans lâcher la silhouette du regard. Etait-ce vraiment elle ? Cette sorcière qui réduisait une attitude irréprochable en un comportement aguicheur ?
Elle dénoua la ceinture de la robe de chambre et en ouvrit les pans. Elle ne se reconnut pas. Elle se sentait… Ce n'était pas elle. Peut-être… peut-être que ces vêtements étaient seulement un petit peu plus osés que ceux qu'elle mettait habituellement, qu'il n'y avait pas une grande différence. Mais…
Les vieilles leçons de bonnes manières de sa mère lui revenaient ces derniers temps, comme lorsqu'elle avait dix-huit ans et qu'elle n'osait jamais donner une opinion différente que celle qu'elle avait apprise. Et elle en voulait à Charlus… Elle lui en voulait de la pousser à remettre en question tout ce qu'il lui avait permis de croire. Car au vu de la manière dont il se conduisait ces derniers temps, il n'avait fait que lui mentir en lui assurant qu'elle pouvait faire ce qu'elle voulait, qu'elle pouvait faire de la recherche en magie alors que lui n'en faisait pas sans qu'il n'en prenne ombrage, qu'elle pouvait s'opposer à ses décisions si elle les jugeait néfastes dans l'éducation de leur fils unique, qu'elle pouvait attendre du respect émanant de lui et même de l'amour, de la confiance et de la fidélité. Il se conduisait comme tous les autres hommes qu'il avait un jour critiqués. Il était comme les autres, et elle, elle redevenait une femme avec la place qu'on lui accordait dans les familles traditionnelles.
Elle savait qu'elle ne devait pas retourner au schéma que sa mère lui avait inculqué, mais elle n'y arrivait plus, si même Charlus y revenait et la poussait avec lui dedans.
Elle entendit les escaliers grincer ce qui la fit aussitôt refermer sa robe. Elle se jeta presque sur le lit et se glissa sous les draps, peu certaine d'avoir la force de parler avec lui complètement ivre alors qu'elle était vêtue de la sorte.
« Maîtresse Dorea, souffla la voix de la petite elfe. Kitty est navrée de vous déranger, mais il est presque onze heures et Maître Charlus n'est toujours pas rentré. Kitty s'inquiète. »
Elle ferma les yeux le plus fort qu'elle put avant de se redresser pour s'asseoir au bord du lit.
« Charlus ne tardera plus. Va dormir, Kitty, c'est un ordre, fit-elle platement. »
Les pas misérablement tristes de la petite elfe s'éloignèrent et Dorea s'assit sur le lit dans une lenteur démesurée.
Son cœur avait fait un bond en croyant qu'il s'agissait de Charlus. Et elle haïssait ce cœur que son mari avait piétiné sans remord et qui pourtant s'éveillait dès qu'il entrait dans une pièce. Elle se haïssait elle-même, avant même de le haïr lui, pour ne pas savoir réagir et laisser cette situation perdurer.
Elle sentait ses yeux la piquer au fur et à mesure de l'avancée de la nuit, à cause du sommeil qui ne venait pas malgré l'épuisement. Le sommeil ne venait pas, car Charlus n'arrivait pas. Et s'il lui était arrivé quelque chose de vraiment grave cette fois ?
Ses yeux la brûlaient de plus en plus alors qu'elle fixait la porte sans ciller, attendant le moindre mouvement qui indiquerait le retour de son époux. Sa vue finit même par se teinter de rouge sang lorsque la porte s'ouvrit enfin.
Assise du côté du lit qu'elle occupait depuis leur mariage, elle le regarda entrer dans la pièce en s'appuyant lourdement sur sa canne. Il se figea en la voyant.
Sa robe de sorcier était chiffonnée et ses cheveux encore plus en bataille que ceux de James.
« Dorea ? s'étonna-t-il d'un ton somnolent. Pourquoi ne dors-tu pas ? »
Son cœur s'élança à nouveau dans une danse virevoltante. Pourquoi ce ton tranquille lui redonnait espoir, après les quatre horribles mois qu'elle venait de passer, à craindre de le voir partir l'après-midi, craindre son retour le soir, craindre qu'il reste à Godric's Hollow toute la journée et lui parle comme à un être lambda ?
« Dorea ? insista-t-il avec agacement et son espoir se fracassa au sol.
-Je ne te demande jamais rien si ce n'est de revenir avant neuf heures, souffla-t-elle la voix rauque de s'être inquiétée inutilement.
-Il n'est pas six heures, marmonna-t-il en s'avançant bruyamment jusqu'à leur lit.
-Avant neuf heures du soir, je croyais que nous étions d'accord pour que tu rentres avant…
-Je ne t'ai jamais donné d'horaire de retour, je n'ai plus quinze ans, marmonna-t-il sans la regarder.
-Je comprends que tu veuilles sortir boire un verre avec tes collègues après ta journée au ministère, dit-elle en continuant de tisser le mensonge qu'elle avait accepté. Je le comprends très bien. Mais… Je me suis inquiétée pour toi, j'ai cru qu'il t'était arrivé malheur et… Et James a fait sa rentrée aujourd'hui et… C'est mon fils unique, il me manque déjà et… »
Elle ferma les yeux en se sentant craquer. C'était pour son fils qu'elle tenait avant tout. Tant que James était là, tout allait bien. Et puis elle ne voulait pas qu'il sache ce que son père faisait en son absence à cause de sa jambe amochée dont il était indirectement responsable, et…
Elle sentit les bras de Charlus l'entourer et malgré cette odeur de parfum au miel accrochée à ses habits qu'elle exécrait, elle le laissa la serrer contre lui et caresser ses cheveux. C'était si rare ces temps-ci qu'il fît montre de douceur envers elle, qu'elle saisissait chaque instant de paix.
« Pardonne-moi, j'aurais dû poser ma journée et rester avec toi aujourd'hui, souffla-t-il sans cesser de la tenir contre lui. Je sais pourtant que chaque retour de James à Poudlard est difficile pour toi, mais je pensais… Comme il a grandi, je pensais que c'était plus facile à présent.
-Et toi, cela ne te fait-il donc rien de le voir monter dans le Poudlard Express ? demanda-t-elle en enfouissant son visage dans son cou.
-Bien sûr que si, reprit-il aussitôt. Ce doit être pour cela que je n'ai pas vu l'heure, mentit-il. »
Car il mentait, bien sûr. Il n'avait pas vu l'heure parce qu'il était dans les bras de son Esméralda. Mais elle ne dit rien. C'était trop tard pour le lui reprocher.
« Allez, il faut que tu dormes, Dorea. Je vais tâcher de ne pas traîner au Ministère après les procès, et…
-Et nous pourrions aller nous promener au Parc de Godric's Hollow ? proposa-t-elle aussitôt avec un regain d'espoir.
-Par exemple, consentit-il après une longue hésitation. »
Elle le laissa l'allonger sur le lit et rabattre les couvertures sur eux. Ils étaient sur le côté, lui derrière elle, plus proches qu'ils ne l'avaient été depuis des mois. Elle aurait dû s'endormir sans rien dire de plus. Mais cette odeur de miel mêlée à celle d'alcool et de tabac finissait par lui donner des haut-le-cœur.
« Tu… Ne te douches-tu pas ? souffla-t-elle en essayant d'attraper un peu d'air frais.
-Je le ferais tout à l'heure avant de partir pour le Ministère. »
Elle s'humecta les lèvres, cherchant les mots pour le convaincre d'aller à la salle de bain sans le vexer.
« Tu sens le tabac et l'alcool, je n'arriverais pas à dormir, dit-elle avec un petit rire pour détendre l'atmosphère. »
Ceci ne marcha pas. Les mains et tout le corps de son mari s'éloignèrent d'elle immédiatement et il fit voler la couette. Un courant glacial la fit se retourner.
« Qu'est-ce qui te prend ? souffla-t-elle avec appréhension.
-Je n'ai pas fumé et j'ai à peine bu, fit-il comme un fauve prêt à laisser éclater sa colère.
-Le tabac de tes amis a dû s'accrocher à tes vêtements et…
-J'ai à peine bu, répéta-t-il avec une lueur dangereuse dans le regard.
-D'accord, fit-elle précipitamment. Mais…
-Je te dégoûte, n'est-ce pas ? Mon infirmité te rebute et tu préfères être déjà endormie lorsque je me couche à côté de toi ! fit-il froidement.
-Mais… Mais bien sûr que non ! s'horrifia-t-elle en sortant du lit pour s'éloigner de lui car sa colère subite et déraisonnée l'effrayait. »
Il s'avança à grand pas vers elle pour la prendre dans ses bras.
« Je ne te dégoûte pas, tu es sûre ? »
Elle prit une courte inspiration pour ne pas respirer l'odeur de son corps imprégnée de celle de la Cave du Détraqueur.
« J'en suis sûre, souffla-t-elle en restant en apnée.
-Tu mens, chuchota-t-il furieusement. Dès que je rentre, tu retiens ton souffle, parce que tu ne veux pas respirer le même air que moi, parce que tu me crains, parce que je te fais horreur.
-Bien sûr que non, fit-elle à bout de souffle en prenant une autre inspiration laborieuse.
-Vraiment ? insista-t-il. »
Elle embrassa la peau à l'acre odeur de miel de sa joue pour toute réponse. Sa colère provoquée par l'alcool et la fatigue sans doute, retomba d'un coup, et son étreinte se fit plus tendre.
« Oh, ma Dorea, souffla-t-il en lui embrassant le haut du crâne. Je t'ai fait veiller si tard ce soir, je crois… »
En entendant sa voix chaude à nouveau, Dorea se rappela combien elle l'aimait. Les mains sur ses hanches la brûlaient doucement, de la même manière qu'avant son accident. Peut-être… Peut-être était-ce le bon moment pour elle d'ouvrir sa robe de chambre et de lui montrer combien elle attendait qu'il revienne pleinement auprès d'elle, et combien elle se moquait de sa jambe abîmée par sa chute de balai. Du moins, juste après sa douche. Elle allait l'attendre dans leur lit, prête à…
« … Je crois que nous devrions faire chambre à part le temps que ma jambe se remette tout à fait, finit-il et elle sentit à nouveau son cœur se briser au sol.
-Pardon ? bafouilla-t-elle en se reculant de lui brusquement.
-Cela me détend de passer du temps avec mes amis après mes heures au Ministère ces temps-ci. Et je ne veux pas que tu veilles à cause de moi, ni te réveiller lorsque je rentre tard. »
Elle le regarda comme s'il était fou, espérant qu'il vît combien cette proposition ne lui convenait pas. Mais il dut prendre pour acquise cette décision, car il se détourna d'elle pour entrer dans la salle de bain.
« Tu n'as qu'à prendre l'ancienne chambre de ma mère, lui proposa-t-il en souriant. Ne t'inquiète pas, je ne pense pas que ce sera long à présent. »
Elle regarda la porte se fermer derrière lui, priant Merlin et Morgane qu'il s'écrie qu'il plaisantait et se précipite sur elle pour l'embrasser. Mais rien. L'eau de la baignoire se mit à couler, comme les larmes sur ses joues.
Elle sortit de la chambre de Charlus à petits pas, ne parvenant pas à croire qu'il venait de… de la répudier ? Elle n'eut pas le temps de se sentir honteuse d'avoir espéré le reconquérir par l'attrait du corps, que ses pieds la menèrent à l'étage dans la chambre de son fils. Elle s'assit sur le bord du lit avant de s'y écrouler en se mettant à pleurer pour de bon. Elle ramena ses jambes contre elle, les enserra de ses mains, et dans cette position fœtale, elle déversa toutes ses peines.
C'était fichu, aurait dit James. Elle avait tout tenté : le bousculer, patienter, le tenter, lui sourire, mais rien, rien n'avait fonctionné. Est-ce qu'il voulait toujours d'elle ? Est-ce qu'il l'aimait même toujours ?
Elle plongea la main dans sa poche, en tira le papyrus de Donkor, et agita sa baguette pour entendre la voix de son ami lire les mots qu'il avait écrits.
« Ma chère Dorea,
Je sais que vous ne voulez pas quitter l'Angleterre à cause de votre fils et de votre mari entre autres, mais je suis persuadé que quelques mois loin de la maladie de votre mari, qu'il veut gérer d'ailleurs seul, vous feront le plus grand bien à vous, comme à lui. Vous savez très bien que nous cherchons toujours plus de cherchomages pour notre chantier qui n'avance guère ces derniers temps. Je vous propose donc de nous rejoindre à Alexandrie. Nous avons réussi à pénétrer dans le port antique tout à fait englouti sous les eaux, et les sortilèges à contrer sont nombreux. De plus, maints manuscrits retrouvés semblent évoquer le Sortilège de la Mort, sur lequel vous semblez stagner ces derniers temps. Votre chambre est déjà prête chez moi. Votre filleule sera si contente de vous revoir, et moi aussi. Nous vous attendons.
Votre ami Donkor. »
La voix de son ami avait au moins eu le mérite de la bercer, de calmer ses pleurs et de lui permettre de dormir.
Lorsqu'elle se réveilla quelques heures plus tard, la lettre de Donkor serrée dans sa main tremblante, elle se décida à lui répondre positivement. Peut-être que le revoir lui redonnerait le sourire, puis la force d'affronter Charlus. Il fallait juste qu'elle reprenne confiance en elle, et en ses droits. Et quoi de mieux que l'éloignement pour se retrouver elle-même ?
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NB : La suite samedi !
