Chapitre 19

Les fantômes du passé

Le dimanche 6 février 2000

Assise dans le sable breton, Léna était plongée dans ses pensées. Pas une âme ne se trouvait à l'horizon. Seul le souffle du vent et l'odeur marine lui tenaient compagnie. Elle appréciait néanmoins cette solitude.

Alors qu'elle avait les yeux fermés, Léna sentit soudainement une présence à ses côtés. Elle se figea un instant, le temps de réfléchir à la conduite à adopter. Puis, ne pouvant rester plus longtemps dans l'ignorance, elle ouvrit brusquement les yeux.

Le choc la pétrifia. Voilà deux ans qu'elle n'avait plus contemplé ce visage de ses propres yeux. Ces beaux cheveux bruns ondulés, ces yeux noisette malicieux, ces fossettes angéliques. Mais ce ne pouvait pas être réel, Léna le savait. Son frère n'était plus de ce monde. Et pourtant…

– Yann ? murmura-t-elle.

– Salut, petite sœur, fit l'apparition. Qu'est-ce que tu fais ici toute seule ?

Léna ne répondit pas, toujours sous le choc. Elle se releva péniblement en titubant. Son frère l'observa avec amusement.

– Quelque chose ne va pas ?

– Tu es mort, énonça Léna d'une voix d'outre-tombe.

Yann l'observa avec circonspection avant d'éclater de rire.

– C'est une triste nouvelle que tu m'apprends là, fit-il.

– C'est pourtant la vérité, répliqua Léna. Tu ne peux pas être là, c'est impossible.

– Et pourtant, je le suis, pas vrai ?

Yann s'approcha de sa sœur et tendit sa main vers la sienne. Léna eut un mouvement de sursaut au contact de la peau de son frère. Elle pouvait le sentir. Elle pouvait vraiment le sentir.

Plusieurs hypothèses se présentaient :

1. Elle était totalement folle et était victime d'hallucinations visuelles, auditives et mêmes physiques.

2. Elle rêvait de façon particulièrement réaliste.

3. Son frère était réellement en vie.

– Comment ? demanda Léna.

– Comment quoi ?

– Comment peux-tu être ici ?

– Comment toi tu peux être ici ? Je suis juste là, c'est tout. Je ne vois pas comment te l'expliquer.

– Mais Yann… Tu es… tu étais… mort. Tu as été tué !

Les larmes montèrent aux yeux de Léna en prononçant ses mots.

– Mais je suis là. Tu peux sentir ma main, pas vrai ?

– Oui mais… c'est pourtant impossible.

– Pourquoi est-ce que ça le serait ?

Léna fondit en larme.

– Mais tu es MORT ! s'emporta Léna.

Yann resta silencieux. Il lâcha la main de sa sœur et recula d'un pas.

– Tu me blesses beaucoup, Léna, fit-il d'une voix blanche.

– Mais ce n'est que la vérité, répliqua la jeune femme au travers de ses sanglots. Explique-moi comment tu peux être vraiment ici, s'il te plaît.

– Pourquoi veux-tu des explications ? Je suis ici, n'est-ce pas suffisant ?

Léna secoua la tête. La situation la dépassait. Une silhouette surgit alors au loin. Léna ne pouvait distinguer autre chose que des contours sombres au travers du brouillard. Elle ne se souvenait même pas avoir vu le brouillard tomber. La silhouette continuait à avancer et Léna put distinguer des cheveux roux.

– George ? murmura-t-elle.

Il parut se dérouler une éternité avant que George arrive enfin à leurs côtés. Il arriva avec un sourire scotché aux lèvres malgré le visage en larmes de Léna.

– George ? répéta Léna. Que fais-tu ici ?

– George ? répéta à son tour George.

Léna fronça les sourcils, ne comprenant pas.

– Je suis Fred, expliqua-t-il. Tu connais mon frère ?

Léna observa Fred avec hébétude, puis elle contempla de nouveau son frère. Elle ignorait ce qui se déroulait, mais tout ce qu'elle voulait en cet instant, c'était s'enfuir le plus vite possible. Alors c'est ce qu'elle fit.

Elle se mit à courir vers le brouillard, s'y perdant totalement. Elle ignorait où elle se dirigeait mais elle savait ce qu'elle fuyait. Ses pieds touchèrent alors l'eau et elle se mit à reculer. Elle percuta quelque chose qui la fit sursauter. Se retournant, elle se retrouva face à face avec son frère.

Le visage de Yann avait pâli et il ne souriait plus. Sans prévenir, il tomba au sol. Léna hurla et se précipita à son chevet. Les yeux de son frère étaient grands ouverts et totalement vides d'expressions.

– Il est mort, fit une voix – la voix de George, ou plutôt, celle de Fred.

Léna contempla Fred avec terreur.

– Qu'est-ce qu'il se passe ? demanda-t-elle en sanglotant de nouveau.

Fred recula et le brouillard ne tarda pas à le recouvrir. Léna recula à son tour. Ses jambes entrèrent dans l'eau glacée mais elle ne s'arrêta pas. Elle devait fuir. Des corbeaux invisibles se mirent à hurler et Léna hurla à son tour. Quand l'un d'eux plongea vers elle et lui attrapa les cheveux, elle fut prise de terreur. Des dizaines de corbeaux se mirent à l'attaquer et elle tomba dans l'eau. Sa vision devint floue et la dernière chose qu'elle vit fut la couleur du sang se mêlant aux vagues…

Léna se redressa soudain en sursaut dans son lit avant de prendre une grande inspiration. Elle fut prise d'une quinte de toux et reprit difficilement sa respiration. Au bout de quelques minutes, elle se laissa retomber sur son matelas, vidée de toute son énergie.

Quelqu'un frappa à la porte et elle sursauta, terrifiée.

– Léna ?

Léna eut un soupire de soulagement. Il ne s'agissait que de George. Cependant, son cauchemar lui revint brusquement en mémoire et elle se mit à douter. Etait-ce George ou bien Fred ?

– George, c'est toi ? demanda-t-elle.

Il y eut un rire étouffé derrière la porte.

– Bien sûr. Qui veux-tu que ce soit ?

Léna ne répondit pas, se sentant complètement ridicule.

– Tout va bien là-dedans ?

– Oui, oui, s'empressa de répondre Léna.

Elle ne tenait pas à ce qu'il rentre ici. Elle était en nage, les cheveux collés par la sueur. Ses draps étaient tout aussi trempés. Tout ce qu'elle espérait, c'était ne pas avoir hurlé à la mort dans son sommeil.

– Je t'ai entendue tousser, on aurait dit que tu t'étouffais.

– J'ai avalé ma salive de travers, inventa Léna.

– Tu es sûr que tout va bien ? Ta voix est bizarre. Je peux entrer ? demanda George.

– Non ! s'empressa de répondre Léna. Attends un peu.

Elle descendit de son lit en sursaut, s'empressa de rendre son lit présentable avant de se précipiter devant son miroir. Elle alluma une lampe et fut effarée par la vision de son reflet. Elle avait les joues rougies par la chaleur et les cheveux complètement emmêlés. Prise de court, elle décida de les attacher du mieux qu'elle le pouvait avec un élastique. Quant à son visage… Elle ne pouvait pas y faire grand-chose, à part se calmer. Elle se força à adopter une respiration calme et détendue.

Quand elle se sentit mieux, elle ouvrit la porte. George la contempla d'un regard moqueur.

– Et ben dis donc, on dirait que tu ressors d'une tempête. Tu es sûr que tout va bien ?

– Oui, oui. Ça va, répliqua Léna.

George leva un sourcil. Il était peu convaincu. Les imposantes cernes sous les yeux de Léna démontraient le contraire de ses paroles.

– D'accord, tu as gagné. Non, ça ne va pas. Je viens de faire un cauchemar affreux. Mais c'est fini et je n'ai pas envie d'en parler.

– Ok, pas de problème, fit George en se radoucissant pour ne pas vexer plus son amie qui n'était décidément pas en forme. En tout cas, je suis là si tu veux en parler.

– Merci, George, fit Léna avant de le prendre dans ses bras. Je ne sais pas ce que je ferais sans toi.

Ce câlin lui permit d'une part de cacher son visage, et d'une autre part de relâcher la pression. Elle se sentait tellement bien qu'elle serait bien restée comme ça un bon moment, mais cela risquait de devenir bizarre alors elle s'écarta avant de sourire.

– Je vais prendre une douche, sers-toi dans les placards si tu as faim.

Léna partit s'enfermer dans la salle de bain tandis que George observait la porte close. Il voulait vraiment aider Léna, mais parfois, elle ne voulait pas le laisser faire. Il ne voulait pas la pousser à quoi que ce soit, elle devait aller à son rythme. Mais cela était frustrant pour George, terriblement frustrant.

Peut-être était-ce un peu égoïste, mais il voulait vraiment se sentir utile. Il voulait pouvoir aider Léna pour elle mais aussi pour avoir cette satisfaction personnelle de l'avoir aidée. Cela ne faisait que repousser ses propres problèmes, mais il préférait se concentrer sur ceux de Léna plutôt que sur les siens. De toute façon, il ne s'en sortait pas avec eux. Ils pouvaient bien attendre un peu plus longtemps.

George décida de faire comme Léna le lui avait dit, de prendre quelque chose à manger dans les placards. Il dénicha un paquet de corn-flakes qui excita ses papilles gustatives. Il s'installa à table avec son bol de céréales et attendit que Léna le rejoigne. Il eut le temps de se resservir trois fois avant qu'elle sorte de la salle de bain.

– Il y a quelque chose que j'aimerais faire, déclara-t-elle de but en blanc.

– Hmmm ? fit George, la bouche pleine de corn-flakes.

– Aller sur la tombe de Yann.

George s'interrompit de mâcher un instant. Il ne s'attendait pas le moins du monde à ça et ne savait vraiment pas quoi répondre. Il tenta un instant de discerner l'état d'esprit dans lequel se trouvait Léna. Il avait tant de peine à la comprendre ce matin.

– Je n'y ai pas été depuis longtemps. Trop longtemps. Je n'arrivais pas à m'y résoudre. Mais maintenant, je veux le faire. J'en ai besoin, je dirais même.

George avala difficilement sa bouchée avant d'acquiescer.

– Dans ce cas, allons-y, dit-il simplement.

Le jeune homme avait prononcé ses paroles sans s'imaginer que Léna les appliqueraient immédiatement. Néanmoins, à sa plus grande surprise et sans autre préambule, Léna attrapa sa main et les deux amis disparurent de l'appartement en une fraction de seconde.