Chapitre 16 : Une aide insoupçonnée et interne
Point de vue Emeline :
Cela fait maintenant 5 jours que je suis arrivée dans les locaux de cette branche de la Gourmet Society. Malgré la situation peu banale, je ne suis pas mal traitée. Je n'ai presque pas de contrainte. Pendant les deux premiers jours, il y avait toujours quelqu'un qui me suivait à quelques mètres de distance, quand je n'étais pas dans ma chambre. Maintenant, personne ne me suit mais je pense qu'il y a d'autres moyens de me surveiller. C'est la partie la plus simple. Ce qui est le plus compliqué ceux sont les expériences faites. En effet, deux fois par jours, je dois essayer d'amadouer des animaux, de la petite chenille au gros dinosaure.
Laisse-moi !
Celle-ci ne se laisse pas faire. Elle n'est pas agressive mais elle est terrifiée. Elle a peut-être conscience de ce qui va lui arriver après ça.
Il y a un problème me demande Bogie Woods.
Je ne lui réponds pas et me concentre sur la femelle qui se tient devant moi les crocs sortis. Je dois faire attention, à la moindre mauvaise manipulation elle peut m'attaquer et sera tuée par l'homme qui me surveille, comme la première fois. Maintenant je me contente de les fixer. Ils se lassent puis font demi-tour. Au bout de la sixième séance sans résultat concluant, je pensais me faire prendre des réflexions mais rien de tel. Cette fois, je ne sais pourquoi, j'ai envie de changer la donne.
Allez ma belle, laisse-toi faire.
Je lève la main vers elle puis je chantonne une chanson douce, l'habituelle. Elle semble se détendre et s'assoit. Je souris puis j'enchaine avec une plus rythmée et commence des pas de danse. Très vite, la femelle, qui ressemble à un gros félin, me suit du regard. Je tourne sur moi-même et me laisse emporter par le chant. A un moment, je fais des pas chassés et elle me suit, tout en souriant. Je jette un coup d'œil sur mon surveillant, il s'est redressé, sa bouche est ouverte en grand.
Je continue de jouer avec la femelle encore quelques heures jusqu'à ce qu'on vienne me chercher. On me reconduit dans ma chambre. De nouveaux vêtements ont été déposés sur mon lit pendant que j'étais avec mon nouveau camarade de jeux.
Si je peux l'appeler ainsi.
On me laisse quelques heures de plus seule avec quelques livres pour me tenir compagnie ou m'aider à faire passer le temps plus rapidement.
A un moment, un autre bruit résonne dans ma chambre comme des pattes sur les murs. Ce n'est pas la première fois que ces bruits résonnent dans ma chambre mais étrangement rien ne se passe pas quand il y a du monde.
Je suis de nouveau appelée pour le diner. C'est une nouvelle robe que je porte, c'est la cinquième. Je ressemble à une véritable diva, prisonnière dans une cage dorée. Une fois installée, j'observe les personnes autour et remarque que personne ne se préoccupe par ma présence. Cela veut dire que je ne suis plus dans leur priorité ou alors qu'ils me font suffisamment confiance. La deuxième solution me semble bien utopique. Le repas se fait dans le silence. Plusieurs fois, j'ai la vague impression que des yeux me fixent sans arrêt. Je suis assise à côté de Jerry Boy et de Cèdre ce soir mais jamais à côté de Starjun ou de Koromado en revanche, ils m'ont toujours en vue.
En ce qui concerne la nourriture, j'arrive à distinguer les saveurs : sucré, salé, amer et aigre. C'est comme si cette nourriture diminuait la sensation, que je qualifierais de sableuse, dans ma bouche. C'est quand même ironique que je doive me faire enlever pour récupérer des sensations. Est-ce que c'est dû que ces aliments soient des aliments du Monde Gourmet ? Ou peut-être à mon environnement ? Le deux sans doute.
Soudain, je suis sortie de mes pensées par Jerry Boy. Il me regarde avec des yeux bienveillants. Je suis étonnée que c'est lui qui ouvre la conversation sachant que cela fait plus de 15 minutes que le repas à commencer.
Alors Emeline tu as fait un exploit aujourd'hui.
Oui ! Et moi qui pensait que tu te ferais manger rapidement, je suis désolée de t'avoir sous-estimé.
Je ne me doutais pas que vous possédiez un tel…don.
Oui elle s'est enfin montrée utile cette gamine, dit Cèdre d'un air désinvolte.
Je suis exaspérée par cet individu. Il est là, tranquillement installé à cette table alors qu'il n'a pas accompli grand-chose à part servir de diversion. Je soupire discrètement. C'est à ce moment-là que la voix grave de Starjun me fait sursauter.
Cèdre !
Lui qui était le genou sur l'accoudoir s'est redressé en un clin d'œil.
Je ne tolérais pas plus de sarcasme à son égard.
Je suis d'accord, annonce Koromado. Ce qu'il a été rapporté aujourd'hui est plus précieux que tes remarques. Il ne fait plus aucun doute que cette femme à un potentiel et que nous allons nous en servir.
Les poils de mon cou se dressent. Je n'ai pas quitté les yeux du personnage pendant son discours. Je ne sais pas ce qu'il va se passer maintenant mais j'ai peut-être fait une erreur en m'amusant avec cet animal.
Tu peux disposer, m'annonce Le chef de cuisine.
Je ne perds pas de temps à tergiverser et file dans ma chambre en saluant. Je regarde derrière moi un instant, personne ne tourne la tête à mon départ.
Prévisible.
Du point de vue général :
Depuis que Emeline est arrivée ici, les seules personnes à lui adresser directement la parole sont Alfaro et Jojo. Ce qui n'empêche pas certains de vouloir en apprendre plus sur elle. Emeline ne le savait pas mais ces faits et gestes sont observés par plusieurs personnes en même temps. Starjun est la première personne à ne pas perdre une miette de ce qu'elle accomplissait. Rien que le fait qu'aucune bête n'a, jusqu'ici, essayé de l'attaquer malgré le fait qu'elle soit sans défense est un exploit en lui-même.
A la suite de ce nouveau tournant, les tests de Emeline augmentent de manière significative. Au début, ils ne se contentait de 2 « séances » par jour maintenant c'est 6. Trois par demi-journée. Le pire est que, sans que la demoiselle ne le sache, leur niveau de capture augmente à chaque bête.
Emeline est à son sixième animal, la fin du dixième jour successif de ce rythme infernal finis enfin, par un échec. La bête s'est attaquée à elle après 5 minutes de « bavardage ». Grinpatch a aspiré l'animal, ressemblant à un dragon violet foncé avec de nombreuses têtes, avec sa fameuse paille fait avec la tige d'un moustique. Une fois avalé sa proie, il se tourne vers elle. Se tenant les bras, elle tremble de tout son être. Il la regarde pendant quelques instants avant de la rejoindre. Par un élan de colère, elle se lève sans aucune aide, mais c'est en oscillant qu'elle atteint la porte. Sans dire mot Grinpatch ouvre la grande porte de fer qui sépare le château de cette salle d'essais. Guidée par une volonté de ne pas céder devant qui que ce soit, Emeline avance et donne l'impression qu'à chaque pas qu'elle va perdre l'équilibre. A un moment, son gardien cru que ses jambes ont cédé et tend un bras pour la rattraper mais finalement elle se redresse. Plus ils avancent vers sa chambre plus l'écart entre les deux personnes augmente. Finalement, avec une certaine difficulté, Emeline ouvre la porte et entre dans sa chambre. Le surveillant, volontaire soit dit en passant, souffle bruyamment en se frottant son bandana vert.
Elle ne va pas tenir, dit-il seul dans cet immense couloir sombre.
Derrière la porte, personne ne le vit mais les larmes coulent sur le visage de la femme. Elle est triste, épuisée, désespérée. Jamais dans ses cauchemars, elle n'avait pensé que quelqu'un se servirait d'elle de cette façon, dur et sans sentiment.
Chef… Mes amis dit-elle sans que ses larmes ne cessent.
Pendant que cette chère Emeline se « repose » dans sa chambre. Une réunion se tient dans la salle centrale du château. Les principaux protagonistes sont regroupés pour parler des derniers résultats de la jeune fille.
C'est absolument désastreux, annonce Koromado. Aurais-je surestimé ses capacités ?
Nous l'avons donné un rythme trop important en peu de temps, dit Yuu exaspéré.
Son ton montre qu'il avait parfaitement conscience que la jeune femme n'allait pas tenir le choc très longtemps.
Nous avons eu de la chance que Grin ait les bons réflexes et agis avant qu'elle ne soit blessée. A moins que ce ne soit ce que vous voulez Chef ?
Bien sûr que non. Elle nous est plus utile vivante.
Les propos du chef, très durs, sont censés être partagés par tous. Seulement, de nombreux membres ne partageaient pas cet avis même si ce n'est pas pour les mêmes raisons. Après une longue réunion, l'ensemble des membres se sont retirés dans leurs appartements sauf pour certains amateurs de sorties nocturnes pour aller chasser évidemment. Cependant, aucun membre de la société n'est du genre à manquer un repas. Par conséquent, un plateau repas est amené à leur chambre. Celui de Emeline est arrivé beaucoup plus tôt. D'ailleurs au moment où la réunion s'est terminée, le sommeil l'avait gagné depuis quelques heures après s'être remise de son expérience désagréable.
En vue de l'heure tardive, il serait étonnant de trouver quelqu'un vagabonder dans les couloirs. Pourtant, le sous-chef entreprend une ronde nocturne, sans but, dans les couloirs à peine éclairés par des torches. Il commence à accentuer les flammes de certaines torches, trop faible à son goût.
Finalement, après plusieurs heures de marche, il est confronté à la porte de Emeline. Levant les yeux vers la porte en bois foncé, il remarque les différentes reliefs formant des arbres et une prairie qui semblent paisibles.
Je ne me souviens pas de la dernière fois que je me suis approchée de cette porte.
En effet, cette chambre est particulière pour l'ensemble de la branche. Personne n'y avait accès, pas par interdiction, mais seulement parce que cela ne leur ressemblait pas de venir ici. Cette pièce, malgré ses tons foncés, il y règne une atmosphère apaisante car loin de tout stress et puis surtout grâce à une plante. Elle a la particularité d'émettre une odeur apaisante et il y a autre chose qui a la même fonction. Certains pensent qu'il s'agit d'un petit animal que personne n'a jusque-là pu voir.
Starjun se demande aussi si cette femme pourrait avoir un impact autre que celui à quoi ils l'épuisent à faire. Que les choses soient claires, le sous-chef est totalement contre son état. Il a même serré plus d'une fois ses vêtements alors que sa… elle était en mauvaise posture.
Pourquoi est-ce que je me préoccupe de sa santé ? Elle n'est pas…
Dans ses pensées, il n'a pas remarqué qu'il avait poussé la porte qui n'était pas fermer. Emeline avait dû lâcher la poignée sans s'assurer que le verrou était enclenché. C'est donc de manière accidentelle qu'il entre dans sa chambre. La chambre n'est pas plongée dans l'obscurité. Deux petites torches éclairent la pièce, ce qui permet à Stajun de distinguer le plateau repas installé près du lit. Il n'a malheureusement pas été touché même si ce n'était pas du genre de la jeune femme. Sa silhouette, comme on peut s'y attendre, est allongée dans le grand lit dont la taille permettrait d'accueillir 5 personnes. Pourtant elle au bord du lit tournée vers l'extérieur. Starjun s'approche doucement mais pas silencieusement. Ses bottes ont des bouts métalliques qui formes des ronds, comme des boucles de ceinture. Si on prend la culture de la dimension de cette demoiselle, ses chaussures font un bruit de cow-boy. Pourtant malgré le cling cling, elle ne réagit pas. Le lit est surélevé mais ses 2m32 l'oblige à se mettre à genoux pour mieux l'observer. Sa respiration est calme mais ses joues sont légèrement rouges. Starjun comprend que la tristesse a pris le dessus, à la suite de cette journée.
Si tu pouvais nous montrer autre chose que ce dressage, peut-être que tu ne serais plus obligée de t'épuiser de cette manière, dit-il doucement.
A ses paroles, il approche sans main gantée vers le visage de l'endormie mais un bruit suspect résonne près de lui. Il se redresse subitement en se dirigeant vers l'origine du bruit. Il fonce les sourcils pour augmenter sa vision nocturne. Plusieurs secondes s'écoulent mais rien. Starjun n'insiste pas davantage. Il regarde une dernière fois, cette femme qui l'impacte plus qu'il n'en a conscience. Doucement mais sûrement, il retourne à la porte puis la ferme correctement, toujours sans que la jeune femme de réagisse. Une fois en dehors de la chambre, il enlève son masque, découvre son visage et souffle presque bruyamment. Comme s'il avait dû retenir sa respiration tout le temps où il était en sa présence. Il s'essuie même le front. Après quelques minutes, le masque est de nouveau posé sur son visage et c'est lentement que le sous-chef retourne à ses appartements.
Point de vue Emeline :
Le réveil est compliqué ce matin et c'est avec difficulté que je sors du lit. La douche est salutaire. Je repense à mes épreuves, physiques et psychologiques d'hier.
Je suis vraiment à bout maintenant. Je dois…m'en aller. Il y en a qui sont sympas mais avec Koromado comme responsable je ne vais pas faire de vieux os. Mais comment je vais m'y prendre ?
J'entends un bruit inhabituel dans la pièce principale. Quand je m'y rends, il n'y a personne.
Si j'entends des voix maintenant, je suis mal.
En me séchant mes cheveux, je me rapproche de mon lit et remarque que le plateau repas d'hier a été emporté. Je fais la grimace. Je me suis habituée à la nourriture d'ici mais je n'avais vraiment pas la force de manger hier.
Mais bon, ils ne sont pas aveugles non plus. Enfin, j'espère.
Personne n'est venu me chercher pour le reste de la journée. C'est peu de temps avant le diner que quelqu'un frappe à la grande porte. Je l'ouvre à Jojo, il baisse la tête et m'invite à retourner à table avec les autres. Je ne suis pas très emballée mais je n'ai guère le choix.
Je vous demande quelques minutes.
Jojo acquiesce et je retourne me préparer pour cette soirée qui, je souhaite, se passe bien et que dans les meilleures conditions, je revienne avec le cœur battant et non le corps froid. C'est très réjouissant tout ça !
Je suis présentable en remettant une de mes premières robes. Je parcours une fois de plus ses couloirs lugubres et une fois arrivée dans l'immense salle avec cette table en son centre. Je me dirige vers le seul siège libre et fais face aux hommes de la Société. Je les regarde à tour de rôle. Leur visage est strict. Je finis par croiser le regard de Starjun ou plutôt son masque. Comme d'habitude, je ne peux savoir à quoi il pense. Je commence sincèrement à en avoir assez. Je savais que c'est un être froid et distant malgré sa passion pour la cuisine.
Qu'est-ce que j'imaginais ? dis-je très bas. Je pensais le changer ? Quelle imbécile.
Je ne sais pourquoi mais une vague de colère s'empare de moi. Mes doigts se crispent sur ma robe. Au loin, le même bruit que j'entend depuis le début résonne dans la pièce mais je n'y prête pas plus d'attention. Soudain, je me jette sur la table, les deux pieds sur la nappe blanche. Une musique rythmée guide mes pas et je chante une chanson masculine américaine et l'accompagne de mouvements circulaires. Sur la table, les plats volent mais ne touchent ni la nappe et encore moins le sol.
Emeline, arrête ! Me demande Starjun.
Il semble plus surpris qu'en colère mais je ne peux pas m'arrêter. Pourtant mes capacités physiques commencent à me mettre en garde. Je ne me suis pas échauffée, je ne pourrais tenir encore très longtemps. Alors que mon rythme commence à diminuer, le rythme du bruit de tout à l'heure accélère. Dés que mon deuxième pied est posé sur la table blanche, Les hommes se lèvent et plusieurs bras m'encadrent.
Qu'est-ce que… commence Yuu.
Il n'a pas fini sa phrase que je suis emmenée en dehors de tout à une vitesse impressionnante.
Emeline !
La vitesse est si grande que je ne vois que des ombres et la voix de Starjun devient un murmure. Je ferme les yeux et je ne sais pas ce qu'il m'attend pour la suite.
