NOTES IMPORTANTES AUX LECTEURS:

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Voici la première partie du neuvième chapitre de Suivre son chemin. J'ai dû me résoudre à le couper en son milieu, car il est devenu au cours de sa rédaction bien plus long que je ne l'avais estimé initialement à cause de la tonalité que je souhaitais donner de la scène finale (que vous découvrirez la semaine prochaine) et qui m'a contrainte à avancer nettement plus loin que prévu dans l'intrigue. Pour aujourd'hui, j'espère avoir vos retours pour savoir si je suis parvenue à rendre les choix, les discours et les pensées des personnages cohérents avec la psychologie dont je les ai dotés, dans ce chapitre intimiste.

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Je vous souhaite une bonne lecture et vous retrouverai donc vendredi prochain.

Dame Iris


Chapitre 9 : "Il y aura du poison et vous craindrez le trépas".

Première Partie

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Jaime arriva devant la porte de l'auberge la plus proche à la nuit tombée après trois heures de voyage passées dans le chariot. La grande salle de ce modeste établissement de bord de route était occupée à cette heure par des clients qui resteraient pour la nuit. Le chevalier franchit le seuil haletant, fiévreux, nauséeux et grimaçant soutenu par le cocher qui conduisait le chariot ainsi qu'un marchand lui aussi en voyage en direction de la capitale et venu se porter à son secours peu après l'accident. Rose portant Tristan paniqué et en pleurs, marchait sur leurs talons, suivie de Brume. La vision de son père, les mains et la jambe couvertes de sang, les traits du visage déformés par la douleur, avait d'autant plus bouleversé le petit garçon qu'il était encore trop jeune pour vraiment comprendre ce qui était arrivé et surtout pourquoi on ne le laissait plus s'approcher de lui. Les paroles rassurantes que Jaime lui avait adressées à plusieurs reprises n'avaient été d'aucun secours pour le réconforter. En voyant entrer le blessé, l'aubergiste sortit de derrière son comptoir et vint à sa rencontre. Malgré la douleur atroce et les maux de tête causés par la fièvre, le chevalier arriva à s'exprimer clairement.

- Il me faut un mestre ou un guérisseur peu importe.

L'homme se montra très embarrassé, car la flèche encore enfoncée dans la jambe de l'individu qui venait d'entrer, le garrot improvisé au-dessous de son genou, les bottines de cuir et le pantalon suintants de sang, ne laissaient pas le moindre doute sur l'urgence des soins dont il avait besoin.

- C'est qu'il n'y a personne dans le coin, vous savez c'est la campagne par ici. Il faut aller à Hayfold Castle pour ça, mais c'est à presque une journée de cheval.

Cette réponse ne fut pas une surprise pour Jaime, c'était même exactement celle qu'il redoutait. Malgré toute sa volonté, il se savait incapable d'effectuer le périple jusqu'à la prochaine cité et devait soigner dès maintenant sa blessure, avant qu'une infection débute.

Si ce n'est pas déjà le cas.

Difficile pour lui d'être optimiste, alors que les nausées et la fièvre l'assaillaient.

- Dans ce cas, donnez-moi deux chambres.

- Bien sûr, ce sera 2 cerfs d'argent* , répondit l'aubergiste en faisant un signe à sa femme derrière le comptoir, qui attrapa deux clés pendues au mur derrière elle et les lui tendit.

Jaime plongea sa main au fond de la poche de sa longue veste de cuir et en sortit les pièces exigées.

- A l'étage, au fond du couloir, les deux dernières portes à droite, lui précisa son hôte en échangeant les clés contre son dû. Je vous fais monter de l'eau bouillante et des linges propres de suite.

Jaime le remercia et attendit quelques instants que les deux hommes qui lui servaient de béquilles, aient réglé le montant de leur nuitée. Sitôt fait, le groupe de voyageurs se dirigea vers les escaliers. Gravir les marches s'avéra délicat à cause de leur étroitesse et malgré la bonne volonté de chacun, la jambe blessée du chevalier heurta plusieurs fois les planches de bois. Lorsqu'enfin, on le déposa sur le bord de son lit, Jaime connut un bref moment de répit avant que ses nausées ne s'accentuent. Il eut tout juste le temps de pencher la tête vers le sol avant d'être pris de vomissements. Seule de la bile se répandit, son estomac étant vide depuis bien longtemps. Rose, revenue de la chambre voisine où elle avait installé Tristan, s'approcha et lui tendit un verre d'eau et un carré de tissu propre. Constatant que son maître restait prostré, elle lui mit de force le verre dans la main. Après l'avoir fixé longuement, le blessé le porta à ses lèvres et en aspira une gorgée qu'il recracha immédiatement dans le récipient avant de le déposer au sol. Sitôt que sa main fut libre, la nourrice y glissa le linge et il se débarbouilla. Sa douleur au mollet qui avait été supplantée par celle à l'estomac, reprit le dessus, plus intense que jamais. Il s'empressa de demander à la nourrice en grimaçant et en pointant du doigt sa bottine et son pantalon.

- Rose, trouvez une lame assez solide pour couper tout cela.

Le marchand sortit prestement un coutelas de sa poche.

- J'ai ce qu'il faut.

- Parfait, alors dans ce cas, couper tout de haut en bas en commençant au-dessous du garrot. Surtout faîtes attention en les retirant à ne pas faire bouger la flèche.

Le chevalier puisait au plus profond de lui-même pour se maîtriser. Derrière son calme apparent, se cachait une souffrance atroce et si sa survie n'en dépendait pas, ce n'auraient pas été des consignes claires qui sortiraient de sa bouche, mais des râles de douleur.

Alors que l'homme commençait à entailler la toile du pantalon, on frappa à la porte. Rose ouvrit et la femme de l'aubergiste entra en tenant les anses d'un baquet d'eau fumante. Elle portait également des linges propres sur son épaule. En déposant son fardeau près du lit, elle s'adressa à son client mal en point.

- J'ai un peu interrogé les autres et il y a en bas quelqu'un qui dit qu'il pourrait vous aider. Il vient juste d'arriver, c'est Brook, un habitué qui s'arrête ici chaque fois qu'il voyage. C'est un ancien de l'armée qui vit à Hayfold Castle et il dit avoir soigné des blessés sur les champs de bataille.

Pour Jaime, l'arrivée de cet homme était providentielle. Certes, ce Brook n'était pas Mestre et ne pourrait pas lui prodiguer des soins aussi efficaces qu'un érudit de la Citadelle, mais dans la situation désespérée où il se trouvait, son aide pourrit être décisive.

- Faîtes-le monter alors et amenez-moi du lait de pavot, si vous en avez. Peu m'importe le prix que vous demanderez.

Quiconque vivant à l'écart des villes, avait en réserve des fioles du seul breuvage efficace pour apaiser les douleurs et la patronne de l'auberge ne faisait pas exception.

- J'ai cela en bas, je vous l'apporte et je fais monter Brook.

Elle fut de retour seulement quelques minutes plus tard accompagné d'un homme de petite taille âgé d'une cinquantaine d'année. Le soigneur providentiel s'approcha du lit, dévisagea le chevalier pendant quelques instants, puis s'exclama.

- Mais, vous êtes Jaime Lannister !

Celui qui venait d'être reconnu, leva les yeux au ciel avant de répondre.

- C'est exact, bravo pour votre perspicacité !

- C'est que je vous ai vu au siège de Vivesaigues, Ser, j'étais sur les remparts quand vous avez franchi le pont-levis sur votre cheval blanc, poursuivit l'ancien soldat.

- Cela remonte à bien longtemps, une histoire poussiéreuse. Si vous le voulez bien, pouvons-nous revenir au présent et à ce pourquoi on vous a appelé.

Alors que la gravité des circonstances rendait la chose inimaginable, le caractère narquois de Jaime venait de refaire brièvement surface. Au-delà de la malice, de la moquerie, il y avait chez lui une confiance en soi qui lui donnait un certain degré de magnétisme. Beaucoup le haïssait, le méprisait toujours au loin ou dans son dos, mais lorsqu'il était tout près, peu était capable de rester insensible à l'aura qui se dégageait de lui. Brook ne fit pas exception et ne se froissa pas à cause de l'arrogance du chevalier. Tout au contraire, il dirigea docilement son regard vers la blessure et commença à l'examiner soigneusement.

Le chevalier fut à nouveau pris de nausée et se penchant in extremis au-dessus du sol, vomit à nouveau de la bille mais aussi du sang en petite quantité sur les lattes de bois usées du parquet. A la vue du fluide écarlate, Brook fronça les sourcils et déclara pendant que Jaime se rinçait à nouveau la bouche.

- Dîtes ce n'est pas normal, le sang. J'ai jamais vu les types blessés comme vous avoir aussi un problème de ce genre.

Il se tourna vers la femme de l'aubergiste restée près de la porte pour la questionner.

- M'dame, y aurait-il pas eu dans le coin des gens qu'on n'aurait vu mourir bizarrement. Je veux dire, des gens blessés comme lui.

La femme fouilla dans sa mémoire avant de s'exclamer.

- Maintenant que vous le dîtes, y en a eu deux l'an passé ! Trouvé raide morts au bord de la route, eux aussi une flèche dans le corps. Et ce qui était bizarre, à ce qu'on nous a dit, c'était qu'ils avaient à peine perdus de sang et leurs plaies n'étaient pas vilaines.

- Dans ce cas, Ser Jaime, je peux vous dire que les gars qui on fait les flèches, ont mis du poison dessus.

Le chevalier resta un instant interdit par cette révélation, puis l'irritation nourrit ses pensées.

C'est bien ma veine, comme si cela ne suffisait pas d'avoir une jambe en charpie. Je te jure Tyrion que tu as intérêt de m'avoir fait revenir jusqu'ici pour une bonne raison.

- Cela vous est arrivé il y a combien de temps, Ser ?

- Quatre heures, plus ou moins.

- Dans ce cas, vous avez de la chance en quelque sorte. Vu comment vous êtes, je pense savoir ce qu'ils ont utilisé et si vous en aviez reçu assez pour vous tuer, vous seriez déjà mort. Cette saleté vous donne mal au cœur, vous vide l'estomac et vous étouffe tout de suite après. En une heure, vous partez rejoindre vos ancêtres.

Formidable ! pensa Jaime sans même ressentir de soulagement tant sa jambe lui faisait mal.

- Il faut qu'on trouve de quoi l'arrêter de vous abimer. Vous n'auriez pas du genévrier ou au pire du romarin, demanda-t-il à l'hôtelière avant de préciser au blessé. Seul un mestre a l'antidote, mais on doit pouvoir réussir à faire autrement comme ce n'est pas trop grave.

- Du romarin, pour les sauces, c'est sûr. Pour l'autre, faut que je vérifie s'il en reste, répondit l'hôtellière en se dirigeant sans attendre vers la porte.

- Tant que vous y serez, M'dame, apportez aussi de quoi coudre.

La blessure était sur le point d'être soignée et Jaime ne put s'empêcher de penser qu'il était grand temps. L'homme se lava les mains dans le baquet dont l'eau avait tiédi, puis tendit la main au marchand qui lui remit son coutelas. Tandis que l'ancien soldat trempait l'arme blanche dans l'eau pour la nettoyer, Rose tendait la fiole de lait de pavot à Jaime, qui la saisit et la fixa longuement d'un air méfiant. Il finit par se résoudre à en avaler la moitié. Les effets du tranquillisant se produisirent rapidement : le chevalier se sentit engourdi, ses oreilles bourdonnèrent et ses douleurs s'atténuèrent nettement. Comme il l'espérait, il réussissait à garder les yeux ouverts.

- Vous devriez en prendre davantage, Ser Jaime, sinon vous allez souffrir pour rien, s'inquiéta la jeune nourrice.

- Ne vous tracassez pas, Rose, je survivrai, répondit celui-ci pour la rassurer.

Brook avait entouré la partie la plus large de la lame avec un linge et utilisant seulement son extrémité, entailla les chairs autour de la pointe de métal et commença à les écarter. L'intensité de la douleur augmenta jusqu'à atteindre un niveau difficile à supporter pour le blessé qui recommença à grimacer et serrer les dents. Très progressivement, la tête triangulaire fut extraite au milieu d'un flux de sang, qui resta modéré et bref grâce aux garrots. Bien qu'il souffrît affreusement, Jaime éprouva un certain soulagement en voyant la pointe de métal sortie en intégralité de son mollet. Avec les aiguilles et le fil fournis par l'hôtesse, les chairs encore saignantes furent suturées au mieux. On appliqua ensuite sur la plaie des linges, puis on l'emmaillota dans une large bande de tissu, avant de retirer les garrots. Jaime s'était tellement concentré sur la sauvegarde de son membre, qu'il n'avait pas remarqué qu'aucun désinfectant efficace n'avait été versé sur la plaie pour prévenir de toute infection. Les autres personnes présentes dans la pièce, captivées par la chirurgie improvisée qui leur avait inspirée autant de dégoût que de curiosité, n'y avaient pas non plus prêté attention.

- C'est fini, il faut attendre maintenant et espérer que ça reste propre, dit Brook en plongeant ses mains dans le baquet d'eau refroidie.

Jaime soupira de soulagement, maintenant qu'il était certain que sa jambe resterait entière, il s'autorisa à boire la fiole entamée de lait de pavot ainsi que la moitié d'une seconde. En ajoutant la dose déjà absorbée, c'était une quantité substantielle, aussi personne fut étonné de le voir sombrer brutalement dans un très profond sommeil.

Les spectateurs quittèrent la pièce à l'exception de Rose qui prit le temps de retirer l'autre bottine de son maître avant de le recouvrir d'un drap. Dès qu'elle eut terminé, les pleurs de Tristan résonnèrent dans la chambre contiguë. Le fils du chevalier, privé de son père, n'allait pas bien et elle se sentait aussi impuissante que peinée par la détresse de l'enfant. C'est le cœur lourd qu'elle revint auprès de celui-ci pour passer une nuit qui serait agitée, peut-être même sans sommeil.

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A l'aube les effets apaisants du lait de pavot s'étaient presque entièrement dissipés et Jaime commençait à s'agiter dans son lit, tiraillé par la douleur et délirant à cause de la fièvre. Elle était si élevée que la sueur avait détrempé le drap qui le recouvrait des genoux aux épaules et faisait frissonner de froid sa peau brûlante. L'aspect extérieur du bandage posé sur sa plaie, un mélange de tâches rosées et jaunâtres laissait deviner que cette dernière avait saigné et suppuré. Les marmonnements entrecoupés de gémissements plaintifs venant de la chambre voisine réveillèrent Rose qui se leva pour aller immédiatement au chevet du blessé. Celui-ci lui tint des propos aussi confus que son état était précaire. La jeune nourrice ne chercha pas à en comprendre le sens, préférant faire boire sans attendre une seconde fiole de lait de pavot à son maître, pour le soulager. Son état fortement fiévreux et la couleur suspecte de son bandage, l'alertèrent ; elle devait agir sans attendre. Elle descendit demander de l'aide à Brook, qui n'avait heureusement pas encore quitté l'auberge. L'homme accepta de se rendre auprès de celui qu'il avait soigné la veille au soir, et sitôt arrivé défit le pansement et soupira en découvrant la blessure. Les bords recousus étaient boursouflés, rougis et les traces purulentes et malodorantes s'écoulant depuis l'intérieur des chairs indiquaient qu'une infection avait débuté.

- Ce n'est pas bon du tout, c'est ce qui arrive souvent, faut rouvrir et nettoyer, dit-il à Rose tout en fixant le mollet meurtri.

La jeune femme avait le teint très pâle, bouleversée et inquiète pour son maître qu'elle voyait au plus mal. Sans hésiter, elle donna son accord.

- Faites tout ce que vous pourrez pour lui. Je descends demander de l'eau bouillante, du linge et de quoi coudre.

A peine quelques minutes plus tard, la jeune femme était de retour avec le nécessaire pour débuter les soins. En utilisant à nouveau la pointe de la lame du coutelas par chance oublié par son propriétaire, les points de suture furent coupés et les bords de la plaie écartés. On nettoya à l'eau bouillante les chairs suppurantes et saignantes, avant de les recoudre comme la veille. Une fois, l'opération achevée, Rose remercia Brook, puis après bordé le chevalier, le laissa seul dans sa chambre. Elle avait bon espoir de voir son état s'améliorer rapidement, malheureusement au début de l'après-midi, lorsqu'elle changea le pansement, elle découvrit avec consternation la plaie encore plus infectée que le matin. Pendant un court moment, elle resta sans savoir que faire, aussi inquiète que démunie. A cette heure, Brook avait quitté l'auberge comme presque tous les clients, qui pouvait dès lors venir en aide à son maître ? Pleine de bonne volonté et de bon sens, elle acquit la conviction qu'elle devait faire preuve d'audace et appeler au secours le frère de son maître sans quoi ce dernier serait perdu. La capitale était à plus d'une journée de chevauchée, il lui fallait donc faire au plus vite pour prévenir celui qu'elle pensait être le seul en capacité de sauver le père de Tristan. N'estimant pas maîtriser correctement l'écriture, elle s'adressa au couple d'aubergistes qui en avait appris les rudiments pour gérer leur établissement. Sous la dictée, la patronne rédigea le message destiné au frère de Jaime, non sans être intimidée de savoir que son écrit serait lu par le second homme le plus puissant du royaume, et non sans l'arrière-pensée que le service rendu pourrait être récompensé par un généreux pourboire.

Le corbeau portant le message partit peu après sa rédaction et atterrit au Donjon rouge quelques heures plus tard. Le parchemin plié et scellé par une cire de qualité médiocre aurait été considéré comme sans importance et remit seulement le lendemain avec le courrier ordinaire à la Main du roi, mais Rose avait eu la présence d'esprit de retrouver dans les affaires de Jaime le sceau utilisé par ce dernier. A la vue du lion majestueux de la famille Lannister, le secrétaire chargé du courrier le plaça parmi les missives qui attendraient Tyrion à son retour dans ses appartements.

En fin d'après-midi, lorsqu'il prit connaissance de la lettre envoyée par la nourrice, le nain missionna sur le champ deux serviteurs pour recruter des hommes de main, en leur précisant que peu importait le prix exigé tant qu'ils sembleraient de confiance. Partis du palais royal juste avant la tombée de la nuit, les deux domestiques réapparurent deux heures après accompagnés de quatre individus. Tyrion s'était activé en tous sens et avait, entre autres, prévenu de leur arrivée prochaine les gardes devant sa porte, aussi ces derniers laissèrent entrer sans difficulté les hommes à l'allure suspecte. Le temps étant compté, le nain s'adressa avec concision et fermeté à ses recrues.

- Vous partez dès maintenant, un attelage léger et deux chevaux de selle vous attendent dans les écuries du palais. Vous vous rendrez à l'auberge du Bois vert sur la route d'Or et sur place, vous récupèrerez un homme grièvement blessé que vous conduirez jusqu'à la maison de Lord Crowly, celle à la façade blanche de trois étages, au bord de la place du marché à la criée.

- On sait tous de laquelle vous parlez, Lord Tyrion.

- Parfait. Deux d'entre vous escorteront jusqu'au même endroit un chariot à bord duquel se trouveront une jeune femme et un enfant. L'un de vous devra monter un grand cheval noir, qui doit être conduit sans faute aux écuries de la maison. Comme mes serviteurs vous l'ont dit, vous aurez le tiers de votre dû ce soir, le reste quand vous aurez achevé votre tâche. Faîtes aussi vite que possible, la vie d'un homme pourrait en dépendre.

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Les quatre individus envoyés par Tyrion se montrèrent efficaces et le lendemain en fin d'après-midi, l'attelage léger transportant le chevalier arriva à sa destination. Le serviteur averti de cette arrivée, laissa les deux visiteurs à l'aspect tranchant singulièrement avec celui des visiteurs habituels, porter le blessé à l'intérieur. Il les guida dans les couloirs, puis une fois qu'ils eurent déposé Jaime sur son lit, leur tendit la bourse contenant la somme promise par Tyrion. Un même sourire de satisfaction s'afficha sur leurs visages quand ils aperçurent les pièces d'argent, tant attendues, briller au fond du sac de velours. Alors qu'ils ressortaient de la riche bâtisse et se dirigeaient vers la taverne la plus proche pour y attendre leurs deux camarades encore sur la route, une chaise à porteur s'arrêta devant la porte d'entrée. Un vieil homme vêtu d'une longue robe brune et un jeune garçon serrant contre lui une mallette de cuir en sortirent et s'avancèrent vers le serviteur qui s'inclina respectueusement.

- Entrez Mestre Althor, il vient d'arriver.

Le mestre fit signe de le suivre au jeune homme qui se tenait deux pas derrière lui. Les deux visiteurs furent escortés jusqu'à la chambre où avait été installé le chevalier à peine quelques minutes avant. On avait déjà anticipé leur arrivée et déposé une vasque d'eau propre et des linges sur l'un des meubles.

- Vous trouverez de l'eau bouillante dans le chaudron, précisa le domestique en indiquant l'âtre ou un grand récipient de cuivre était posé sur des braises. Avez-vous besoin d'autre chose, Mestre ?

Après s'être vu donné une réponse négative, il prit congé des deux soignants.

Tyrion avait précisé l'identité du blessé dans son message, le vieil homme ne fut donc pas surpris en revoyant le visage du chevalier. Il se souvenait fort bien de ce patient qu'il avait découvert dans un état de santé similaire deux années auparavant et bien qu'il gardât en tête le caractère rebelle de ce dernier, il ne pût s'empêcher de soupirer.

- Décidément, Ser Jaime, vous êtes toujours au plus mal quand nous nous rencontrons.

L'heure n'était cependant pas à l'accablement, car comme le vieux soignant aimait souvent le dire : "Personne n'a jamais sauvé la vie d'un homme avec ses larmes, mais chacun peut le faire avec sa sueur." Fidèle à cette maxime, il ordonna à son assistant et apprenti d'un ton énergique.

- Allons, Jacob, lavons-nous les mains sans perdre de temps, nous avons beaucoup à faire.

Tandis qu'ils terminaient d'essuyer leurs doigts, le vieux mestre demanda.

- Tu vas commencer par remplir d'eau bouillante la grande coupelle qui est dans la mallette et tu la poseras près du lit.

Tandis que le jeune garçon s'exécutait, deux mains ridées fouillèrent le contenu de la mallette et en sortirent une paire de ciseaux, une courte lame, des aiguilles et du fil. Ces divers objets posés sur le lit, elles replongèrent une dernière fois et ressortirent avec deux petites bouteilles, l'une dont le contenu était aussi clair que l'eau, l'autre de la couleur du lait.

- Il semblerait que nous ayons tout ce qu'il nous faut, nous allons pouvoir commencer. Jacob, prépare un linge humide pour nettoyer autour de la plaie dès que j'aurai retiré le bandage.

Durant près d'une heure, les deux hommes nettoyèrent la plaie, en extraire les nombreux tissus déjà nécrosés, la désinfectèrent à l'aide de vinaigre, la suturèrent avec soin avant de la recouvrir d'un bandage. La gangrène s'était propagée au-delà des chairs jusqu'à atteindre le muscle qu'il fallut retirer en partie. Cette tâche ne fut pas aisée pour Mestre Althor qui n'avait pas pratiqué une opération de cette nature depuis près de deux décennies, on rencontrait, en effet, rarement une blessure de la sorte en dehors des champs de bataille.

Si la plaie restait saine, le vieil homme estimait que les chances de cicatrisation étaient bonnes. Toutefois une longue période sans pouvoir remarcher correctement attendait le blessé, et peut-être garderait-il à vie des séquelles. La principale préoccupation de Mestre Althor était l'état actuel de l'organisme du chevalier que l'infection débutée depuis plusieurs jours avait considérablement affaibli. Le seul remède qu'il connaissait, n'offrait qu'un espoir de guérison incertain. Lui et son apprenti resteraient toute la nuit au chevet du blessé, guettant les moments où les effets du lait de pavot se dissiperaient, pour lui faire boire eau et potion.

Assis au bureau situé dans un coin de la chambre, le vieil homme rédigea un message à Tyrion, à la lueur d'une bougie pour l'informer de l'état de son frère. Le parchemin soigneusement plié et cacheté fut remis entre les mains de l'un des messagers employés habituellement par les propriétaires de la maison. A peine une heure plus tard, la Main du roi, somnolant à son bureau, le reçut en main propre. Dès que le cadet Lannister en eut pris connaissance, il fit préparer son attelage, qui s'arrêta moins de deux heures plus tard devant la demeure de Lord Crowly.

En pénétrant dans la chambre plongée dans la pénombre, il trouva Mestre Althor et Jacob tout deux assoupis sur une chaise près du lit sur lequel Jaime était étendu. Il s'approcha et ralluma les bougies éteintes depuis peu. En observant son frère, il constata son sommeil très profond, son teint anormalement pâle, sa figure et son cou en sueur, la peau humide de son buste collée au drap et le bas de sa jambe recouvert d'un épais bandage. Voir son ainé en si piteux état, lui rappelait douloureusement une autre visite sous ce même toit, près de deux années auparavant. Le mestre, dont le sommeil était devenu léger avec l'âge, rouvrit les yeux et après avoir marqué un instant de surprise en découvrant le visiteur, s'excusa de s'être assoupi. Excuses que le nain accepta dans l'instant tant son esprit y accordait peu d'importance ; la seule chose qui comptait, était d'obtenir le plus de précisions possibles sur l'état de son frère.

Durant une vingtaine de minutes, les deux hommes conversèrent au chevet du blessé et à son plus grand désarroi, Tyrion reçut la confirmation que la vie de son frère était gravement menacée. Il se sentait démuni, seuls les soins prodigués par le mestre pouvaient aider Jaime, mais lui-même n'était d'aucune utilité. Il s'assit un court moment près son ainé puis repartit vers le Donjon rouge, avec pour seule consolation d'être certain de le laisser entrer des mains expertes. Dès le lendemain, il prévoyait d'être de retour.

...

Les cloches venaient de sonner la huitième heure de la matinée. Assise à la table de la salle des gardes, Brienne commençait tout juste à prendre connaissance des messages qui étaient arrivés depuis la veille au soir, lorsque la porte s'ouvrit sans que le visiteur ne se soit annoncé. La figure de Tyrion apparut dans l'embrasure et aussitôt, elle recula sa chaise prête à se lever par politesse.

- Vous pouvez rester assise, Brienne. Je m'excuse de vous interrompre ainsi, mais j'ai à vous parler.

La guerrière le regarda avec étonnement. Pour autant qu'elle s'en souvînt, il ne lui avait jamais rendu visite dans la salle des gardes, il la recevait toujours dans ses appartements. Dès lors, qu'elle pouvait être la raison de sa visite inattendue, s'interrogea-t-elle tandis que son visiteur refermait soigneusement la porte derrière lui.

- Croyez-moi, j'aurai préféré vous en informer dans des circonstances bien plus favorables, mais j'ai trop tardé et le destin vient de me priver de ce choix, confessa le nain resté debout visiblement aussi gêné que désolé.

- Jaime est arrivé dans la capitale hier soir, mais ce n'est pas tout. Il a été grièvement blessé et à l'heure qu'il est, sa survie est incertaine.

A cette annonce brutale, les yeux de Brienne s'écarquillèrent, son teint pâlit, sa respiration s'arrêta et une soudaine sensation pensante lui parcourut le corps de la tête aux pieds.

- Je comprends que vous soyez bouleversée, je le suis moi-même.

La femme en face de lui restait muette, incapable de faire sortir le moindre mot de sa bouche.

- Il se trouve à présent chez une personne de confiance et un mestre expérimenté est à son chevet. Brienne, je pense que le mieux si vous pouvez vous libérer, est que je vous y conduise dès à présent. J'ai déjà demandé que mon chariot soit préparé, il attend dans la cour.

Être au chevet de Jaime, était précisément là où la guerrière devait et voulait se trouver. Sans aucune hésitation, elle répondit en se levant de sa chaise.

- Je vous accompagne, laissez-moi juste le temps d'informer le reste de la garde de mon absence et je vous rejoins.

Toutes ses craintes, ses appréhensions concernant le fait de dévoiler la vérité à son amant, n'avaient plus aucune importance, seul comptait pour elle d'être à ses côtés. Tandis qu'ils s'apprêtaient à quitter la pièce, d'un geste vif, Tyrion la retint un instant par la manche.

- Je sais que vous êtes ébranlée, mais restez prudente. Ne vous précipitez pas dans les escaliers ou je ne sais où, dans votre état. Inutile de prendre le risque d'un nouveau drame.

Il vit le regard médusé de la femme à qui il adressait des mots sincères et sans équivoque, et n'en fut pas surpris. Il lui avait sciemment dévoilé qu'il connaissait son secret, dans l'unique but de mettre fin à la mascarade qui durait depuis des semaines. La confiance et l'honnêteté leur seraient indispensables pour affronter l'épreuve qui les attendait. Prise de court, Brienne fut incapable de formuler une réponse, toutefois elle lui signifia son intention de suivre ses conseils en acquiesçant d'un discret signe de tête. Leurs chemins se séparèrent devant la porte de la salle des gardes pour se recroiser à peine une demi-heure plus tard devant celle du chariot couvert de la Main du roi. Durant le trajet, au son des sabots frappant les pavés et du brouhaha des passants dans les rues, les deux voyageurs, assis face à face, restèrent longtemps muets, s'adressant juste un furtif regard de temps à autre. Lassée des non-dits, Brienne finit toutefois par rompre le silence.

- Ce que vous avez dit tout à l'heure, c'est parce que vous savez, n'est-ce pas.

- Oui.

- Comment l'avez-vous appris ?

- Par Sam, il est venu me voir le soir même où vous l'en avez informé.

Brienne déglutit, sa salive lui sembla avoir un goût étrange. Celui amer de la trahison du Grand Mestre, auquel elle pensait pouvoir faire confiance.

- Inutile de lui en vouloir, il n'a fait que son devoir en venant informer la Main du roi et uniquement celle-ci. Brienne, vous savez bien que cette affaire va bien au-delà du cadre privé.

Elle ferma les yeux en soupirant, Tyrion avait raison sur ce point. Les enjeux autour étaient vertigineux, elle l'avait d'ailleurs toujours su.

- C'était il y a presque six semaines, mais vous n'avez rien dit à personne jusqu'à présent.

- C'est exact, j'aurai pu, toutefois je ne l'ai pas fait. J'ai beaucoup de défauts, commis de nombreuses erreurs dans ma vie, mais j'ai toujours été loyal envers Jaime. J'ai donc choisi de faire ce qui s'imposait pour vous protéger ainsi que l'enfant. Prendre le risque de vous dénoncer aurait été commettre une trahison envers lui que je ne me serais jamais pardonné.

Il l'avait fixé au fond des yeux en prononçant ces derniers mots. Brienne réalisa la profondeur de l'amour fraternel qui l'unissait à son ainé et en était aussi émue qu'admirative. Un frisson la parcourut juste après, et si Tyrion, par loyauté avait informé Jaime de la nouvelle ? Si c'était de cette manière que son amant l'avait apprise, alors à cette heure il devait certainement l'abhorrer pour sa lâcheté. A la vue de son teint qu'il n'avait jamais vu aussi pâle, Tyrion comprit ce qu'elle redoutait tant.

- Ce que vous craignez est infondé, je ne lui ai rien dit lorsque je lui ai demandé de revenir, car j'estimais que ce n'était pas par moi qu'il devait apprendre cette nouvelle.

Si le choix de Tyrion lui procura un vif soulagement, il inspira aussi à Brienne un profond sentiment de reconnaissance envers celui qui s'était montré d'une loyauté exemplaire. Mais, avant qu'elle n'ait pu lui adresser le moindre remerciement, le nain reprit la parole.

- Il n'était pas nécessaire que je le fasse puisque vous alliez le lui dire un jour ou l'autre. Vous avez pensé ne pas le faire pour le protéger, à une époque où une seule solution vous semblait possible. Vous pensiez alors que le sacrifice qu'elle exigeait était si grand que Jaime ne le supporterait pas, et certainement aviez-vous raison.

Il parlait d'une voix calme, presque apaisante, fixant les clous de tapissier qui maintenaient la garniture de velours sur la banquette face à lui. S'il n'avait pas fait usage régulièrement du vouvoiement, on aurait pu croire qu'il se parlait à lui-même. Tandis qu'elle l'écoutait attentivement, Brienne caressait doucement son ventre de sa main libre. Tyrion la regarda ensuite dans les yeux.

- Jour après jour, l'idée qu'il vous soit retiré vous est devenue insupportable. Si bien qu'à l'instant où nous parlons, vous savez que vous le garderez auprès de vous d'une manière ou d'une autre. Le plus étrange dans cette histoire, c'est la méconnaissance que vous avez de vous-même. Je le sais, je le vois dans vos yeux, vous me pensez doter d'un formidable don pour lire dans l'âme des autres, mais il n'en est rien. C'est vous qui me donnez tout et je ne fais que le mettre en mots. Vous êtes une personne honnête, altruiste, responsable, courageuse et sensible, Brienne. Comment avez-vous pu imaginer que vous arriveriez à mener à terme votre projet d'abandonner votre enfant et ce, sans rien dire à Jaime ? Quelle angoisse et quelle douleur vous êtes-vous infligées en vain et pendant d'aussi longues semaines.

Le regard du nain était resté rivé dans le sien. Touchée au plus profond d'elle-même, se sentant nue, vulnérable, la guerrière ne réussit pas à le soutenir plus longtemps, tant les paroles qu'il venait de prononcer étaient justes. Il avait non seulement su lire dans ses pensées, mais il la comprenait aussi, ne lui retirait pas l'admiration et le respect qu'il lui portait. S'il avait une telle réaction, alors elle avait espoir que celle de Jaime soit similaire. Au milieu de ce chaos, peut-être existait-il une chance de sauver leur relation.

- Comme je vous l'ai dit, je ne suis pas devin aussi je ne peux prédire sa réaction. Je peux tout de même l'imaginer à partir de ce que je sais de lui : c'est un homme qui a toujours protégé ceux qu'il aimait, qui sait pardonner et qui vous connait mieux que moi.

Tyrion avait à peine achever sa phrase que les deux passagers sentirent le chariot s'immobiliser. Le nain bondit de la banquette et poussa la porte.

- Nous sommes arrivés, suivez-moi.

Lorsque Brienne revit la lumière du jour, elle se trouvait en face du perron d'une immense bâtisse de trois étages en pierres blanches, aux corniches soigneusement sculptées de motifs végétaux. L'immense porte d'entrée en bois de chêne clair était entrouverte et un domestique se tenait sur le seuil pour les accueillir. Tyrion s'avança en premier d'un pas pressé et l'homme le salua respectueusement au moment où il passa devant lui sans rien dire, comme s'il était chez lui. La guerrière lui emboita le pas.

- Où sommes-nous ? demanda-t-elle tandis qu'ils gravissaient les marches d'un immense escalier.

- Dans la demeure de Lord Crowly, une vieille connaissance, l'homme qui a accueilli Jaime juste après ...

Il n'acheva pas sa phrase, réalisant qu'évoquer ce souvenir avec Brienne était maladroit.

- Enfin, vous m'avez compris.

Ils s'engagèrent ensuite dans un long couloir desservant des pièces aux portes closes. Bien que la guerrière puisse aisément marcher plus vite que Tyrion, ne connaissant pas les lieux, elle était contrainte de rester à sa hauteur. Soudain, des pleurs d'enfants se firent entendre et elle sut d'instinct qu'il s'agissait de ceux de Tristan. Quelques pas plus loin, elle vit sur le sol les rayons de lumière venant d'une pièce dont la porte était ouverte. Le nain franchit le seuil, elle le suivit. Au centre de la vaste chambre, se dressait un grand lit de bois foncé où Jaime était étendu, couvert d'un drap de lin écru des genoux à la poitrine. On l'avait laissé torse nu et en s'approchant, sa visiteuse remarqua que sa main en or lui avait été retiré. Ses yeux étaient fermés, il dormait d'un sommeil d'apparence paisible. D'apparence seulement, car en l'observant attentivement, la sueur sur son visage et le haut de son buste, les légers tremblements de sa peau laissaient deviner qu'il était pris d'une très forte fièvre. Son teint d'une pâleur extrême indiquait la perte récente d'une quantité notable de sang et l'épaisseur du bandage qui recouvrait sa plaie, laissait supposer de sa gravité. Les tâches rose pâle qui émergeaient au travers du tissu enroulé autour de son mollet, étaient des signes de la persistance de saignements.

Tyrion et Brienne se tenaient côte à côte au bord du lit, penchés légèrement sur le blessé tandis qu'ils l'examinaient. Les pleurs venant de la pièce voisine cessèrent et ils purent apprécier le retour du silence. Après de longues minutes, sans bouger, le nain prit la parole.

- On pourrait presque croire qu'il dort tranquillement, mais il n'en ait rien. Il est drogué en permanence au lait de pavot, sinon la douleur le fait hurler et la fièvre délirer. Quant à la plaie, c'est une flèche de chasse qui l'a causée. Le mestre a retiré les tissus atteints par la gangrène très tard hier soir et a dû également enlever une partie du muscle et des chairs.

Une plaie digne d'une boucherie qu'il m'a été bien difficile à suturer, m'a-t-il écrit dans le message qu'il m'a fait porter dans la nuit.

Les doigts de Brienne vinrent effleurer la main de chair qui dépassait du drap. La peau était humide et littéralement brûlante, même sur cette extrémité qui restait en principe plus froide que le reste du corps. Savoir Jaime au plus mal était déjà difficile, mais n'était rien en comparaison de le sentir et le voir ainsi. Qu'il soit allongé sous ses yeux dans un tel état de vulnérabilité la bouleversa au point qu'elle en oublia la retenue, dont elle aurait naturellement fait preuve en présence de Tyrion. Elle s'assit sur le bord du lit, tendit une main vers le visage du chevalier et ignorant la sensation de chaleur presque désagréable qui se dégagea juste au-dessus de sa peau, effleura du bout des doigts l'une de ses joues avant d'y appuyer toute sa paume et de transformer le simple effleurement en caresse. Tout en promenant la pulpe de sa main des joues au front brûlants, elle demanda au nain sans toutefois cesser de fixer le visage endormi.

- J'ai besoin de savoir ce qui s'est passé, racontez-moi, Tyrion.

Ce dernier soupira à l'idée de répondre, puis attrapa une chaise près du lit et s'y assit. Avant de débuter le récit des évènements qui s'étaient déroulés au cours des quatre derniers jours, il lança un avertissement amical.

- Je vous préviens, vous risquez de trouver cette histoire très longue.

De toutes les péripéties qu'il évoqua, seule la mention du poison retint vraiment l'attention de Brienne. Si par chance, ce dernier n'avait pas produit tous ses effets nocifs habituels, apprendre que Jaime en eut été la victime lui rappela avec effroi les paroles prononcées des semaines auparavant sur les remparts du Donjon rouge par la gamine en haillons. La première calamité que la jeune aveugle avait promise venait de se produire, le doute n'était plus permis, une prophétie était à l'œuvre.

- Je suis navrée de ne pas vous avertir plus tôt, mais je n'ai eu de certitudes sur son état qu'hier soir après que le mestre l'ait examiné.

La voix du nain lui présentant des excuses la ramena dans le présent. Tyrion était sincère et perdre son énergie dans le ressentiment était l'exact opposé de ses souhaits, aussi elle accorda son pardon sans réserve. Quelques instants plus tard, remarquant qu'elle était gênée dans ses mouvements par l'écharpe qui lui barrait l'abdomen et retenait l'un de ses bras, elle l'entendit suggérer.

- Vous devriez la retirer, vous n'avez plus besoin de la porter avec moi et ici, les domestiques ne pénètrent jamais dans une chambre sans y avoir été invités.

Encore hésitante, la guerrière fixa l'écharpe en tissu et son avant-bras emmailloté.

- Et pour Rose ?

Tyrion haussa les épaules.

- C'est une chose qui n'a guère d'importance pour elle et quand bien même elle le remarquerait, c'est une brave et honnête fille qui se taira pour ne pas vous nuire.

En matière d'âme humaine, Tyrion lui avait démontré quelques minutes auparavant à quel point il était un bon juge, aussi Brienne se laissa-t-elle convaincre et après avoir retiré sa main gauche de l'une des tempes humides et chaudes de Jaime, elle dégagea son bras droit de l'écharpe, retira celle-ci puis défit l'épais bandage qui emprisonnait son membre du coude au poignet. Elle accomplit ce dernier geste avec facilité et rapidité, grâce au dispositif astucieux conçu par Sam. Le bandage composé d'une seule couche très épaisse de tissu s'ouvrait et se fermait sur toute sa longueur à l'aide de deux simples attaches que l'écharpe masquait. Cette conception suscita une réelle admiration chez le nain, qui dit avec un sourire complice.

- Je vois que notre grand mestre s'avère être un homme plein de ressources.

Pour ce bandage, comme pour tant d'autre choses, Sam lui avait apporté une aide si précieuse, qu'en fin de compte c'était tout ce que voulait retenir Brienne, qui préférait pardonner la faute commise à son encontre. Sam avait agi par sens du devoir et non par malveillance et après tout, au nom de quoi pouvait-elle s'autoriser à le juger en matière de loyauté et de devoir. Contrairement elle, il n'avait fait aucun faux pas. A l'instant où elle déposa le bandage et l'écharpe au pied du lit, Rose ouvrit la porte communiquant avec la pièce voisine et fit quelques pas vers eux.

- Lord Tyrion, Ser Brienne, dit-elle en les saluant respectueusement. Un message du mestre est arrivé il y a une heure pour avertir qu'il serait de retour avant l'heure du déjeuner, peut-être voudrez-vous l'attendre.

Les cloches avaient sonné le milieu de la neuvième heure quand les deux visiteurs venus du Donjon rouge étaient arrivés devant la maison, ils ne pouvaient donc se permettre de rester sur place aussi longtemps.

- Nous ne pourrons pas attendre jusque-là, Rose, demandez-bien au mestre de laisser une note pour nous informer de son état, au moins l'un d'entre nous reviendra ce soir.

Ils entendirent Tristan recommencer à pleurer dans l'autre chambre. Ils sentirent le désarroi de la jeune femme qui soupira en leur confiant.

- Je n'arrive pas à le faire dormir, ni la nuit ni la journée. Depuis que tout cela est arrivé, il est perdu. Il réclame de voir son père et ne comprends pas pourquoi on l'en empêche.

Entendre la détresse de l'enfant était au-dessus des forces de Brienne, qui demanda immédiatement à la nourrice.

- Allez le chercher maintenant, Rose. Il va rester un peu avec nous et vous pourrez prendre du repos pendant ce temps-là.

La nourrice s'exécuta et revint quelques instants tenant dans ses bras le petit garçon dont la figure était rougie et les yeux en larmes. En voyant qu'il s'agitait dans tous les sens, Brienne renonça à se lever pour venir le prendre dans ses bras, craignant qu'un de ses coups de pieds ne l'atteigne au mauvais endroit. Elle fit signe à la nourrice de le déposer sur le lit à côté d'elle. Quand Rose conduisit Tristan suffisamment prêt pour qu'il reconnaisse le visage de son père, il cessa de gigoter et le fixa longuement. Revoir enfin Jaime l'avait rendu bien plus calme et Brienne cessa de craindre de l'accueillir sur ses genoux. Sitôt qu'il fut dans ses bras, il plongea son regard dans le sien et elle vit qu'il ne pleurait plus. Il tourna à nouveau le regard vers son père, l'appela puis en l'absence de réponse, se contorsionna et allongea le bras pour le toucher.

- Père ne t'entend pas, Tristan, il dort et on ne peut pas le réveiller.

On peut toujours se réveiller quand on dort.

- Pourquoi ? demanda-t-il en regardant à nouveau Brienne dans les yeux.

- Parce que Père est très malade, regarde, il a tellement chaud qu'il est mouillé.

Qu'importait au garçonnet que son père fut malade, chaud, mouillé, tant qu'on le laissait le toucher. Ignorant celle qui le tenait dans ses bras, il s'agita à nouveau et vint s'appuyer fortement en travers de l'abdomen de celle ci pour approcher ses mains du visage de Jaime. Tyrion resté jusqu'alors spectateur, se leva d'un bond de sa chaise, attrapa l'enfant par les épaules, le recula avant de le prendre dans ses bras.

- D'accord, tu vas embrasser Père mais tu n'as pas le droit de faire mal à Brienne, expliqua-t-il à son neveu, tandis qu'il échangeait un regard entendu avec la guerrière dont les deux mains étaient appliquées sur le ventre.

Elle n'avait senti qu'une brève pression, suffisamment forte pour faire réagir son enfant, mais insuffisante pour causer le moindre mal. Le petit garçon n'avait pas voulu la blesser, mais il aurait pu et pourrait le faire à l'avenir si on le maintenait dans l'ignorance. Il n'avait pas deux ans, mais il pouvait tout de même comprendre certaines choses. Décidée à lui expliquer ce qu'il devait savoir, elle approcha ses mains de son visage, les aposa délicatement sur ses joues et quand l'enfant la fixa dans les yeux, lui parla avec calme et douceur.

Quand elle lui apprit qu'il y avait un tout petit enfant, auquel il fallait faire attention de ne pas blesser, dans son ventre arrondi, il fut intrigué au point d'oublier son père. Il demanda avec insistance à le voir, ce à quoi Brienne consentit brièvement après avoir vaincu ses réticences causées par la pudeur. En constatant que cet enfant était en réalité caché sous la peau de celle qui le mettrait au monde, la déception du garçonnet fut grande. A la vue de sa mine déconfite, les deux adultes échangèrent un sourire complice avant que la guerrière ne le prenne sur ses genoux et l'enlace en lui expliquant qu'il faudrait attendre qu'il soit assez grand pour le voir. "Bientôt", lui promit-elle, mais cette promesse était trop lointaine pour le garçonnet, qui reporta son attention sur son père.

Brienne le laissa alors s'approcher de Jaime. Bien que le contact chaud et humide du drap le surprît lorsqu'il posa ses mains sur la poitrine du chevalier, le petit garçon ne le fuit pas. Il se pencha au-dessus du visage de celui qui l'avait adopté et l'appela pour le réveiller par trois fois et en haussant le ton. Que son père ne réagisse pas, le déçut et l'inquiéta, alors il se retourna vers son oncle et Brienne au bord des larmes. Pour tenter de le rassurer, la guerrière lui expliqua.

- Tu te souviens de ce que je t'ai dit, Tristan, Père est trop fatigué, il ne peut pas se réveiller, mais bientôt, il le fera.

- Bientôt, répéta le garçonnet en faisant la moue.

Il n'aimait guère ce mot déjà entendu par deux fois, et ce bien qu'il n'en saisissait pas entièrement le sens. Il avait compris une chose, c'était un mot contrariant, qui désignait ce qu'il voulait voir se produire tout de suite, mais qu'il était obligé d'attendre. Les cloches sonnèrent le milieu de la dixième heure et les deux adultes échangèrent un regard déçu. Ils ne pouvaient pas se permettre de rester plus longtemps, aussi Brienne suggéra-t-elle à Tristan d'embrasser son père avant de le laisser se reposer. Le petit garçon ne se fit pas prier. Quand on le remit dans les bras de Rose, ses petites mains restèrent quelques instants accrochés à la tunique noire et or avant d'accepter de la lâcher. Tandis que la nourrice retournait dans la chambre mitoyenne, Tyrion pressait affectueusement la main de son frère, avant de quitter la chambre pour laisser quelques instants Brienne seule avec son amant. Après s'être rassis à ses côtés, elle pencha son visage sur celui aux yeux clos et aposa délicatement sa main sur l'une de ses joues. Elle caressa quelques instants la peau humide et chaude tout en approchant ses lèvres tout près de celles du chevalier, puis dans un murmure entrecoupé de larmes, elle lui confia.

- Tristan, ton frère, lui ou elle qu'importe, ils ont tous besoin de toi, Jaime. Moi aussi, maintenant plus que jamais. Tu te souviens ce jour où l'on s'était dit qu'ensemble nous n'avions jamais été battus et que si nous restions unis, rien ni personne ne pourrait nous vaincre, nous avions raison, alors ne me laisse pas seule.

Elle pressa fermement ses lèvres sur la bouche puis le front du chevalier, avant de lui chuchoter encore quelques mots.

- Je reviendrais ce soir.

Après un ultime baiser, elle quitta la chambre. Frère et amante, dans le chariot qui les ramenait au palais, convinrent de se rendre l'un après l'autre au chevet du blessé. En toute fin d'après-midi pour Tyrion, dès le dîner de la garde achevé, heure à laquelle le mestre serait parti, pour Brienne.

- Vous vous voulez rester auprès de lui la nuit, mais vous ne pourrez pas vous permettre de le veiller comme un chien de garde. Brienne, promettez-moi que vous dormirez.

Le ton employé par Tyrion, surprenamment plus proche de celui d'une supplique que d'une demande, montrait combien il était soucieux d'elle. La guerrière en fut émue et donna sa parole. Durant cette matinée passée ensemble, il s'était produit un rapprochement aussi inattendu que certain, dont il fallait probablement trouver la cause dans l'amour qu'ils portaient tout deux à Jaime et leur pareille détresse de le savoir en danger. Mais aussi, dans la présence de Tristan qui s'avérait être, une fois encore, un merveilleux médiateur entre les êtres qui l'aimaient et voulaient prendre soin de lui.

...

..

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A suivre ...


N.B:

*A l'exception de Marina Ka-Fai et Kael Kaerlan, que je remercie de leurs commentaires réguliers.

* 2 cerfs d'argent valent 16 étoiles de cuivre. Un bon repas dans une auberge coûtant 3 étoiles de cuivre, il me semble qu'une nuitée de 8 étoiles de cuivre est un prix crédible. (Source : encyclopédie du site La garde de nuit).